Le président du CRIF aborde l’affaire Sarah Halimi, le boycott d’Israël et le docu d’Arte
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Interview'Le CRIF va maintenir la pression dans l'affaire Sarah Halimi'

Le président du CRIF aborde l’affaire Sarah Halimi, le boycott d’Israël et le docu d’Arte

Francis Kalifat s'est aussi entretenu sur 'l'antisémitisme du quotidien' avec le nouveau premier flic de France, Gérard Collomb. Entretien

Journaliste Société-Reportage

Francis Kalifat, président du CRIF, à Paris, le 29 mai 2016. (Crédit : François Guillot/AFP)
Francis Kalifat, président du CRIF, à Paris, le 29 mai 2016. (Crédit : François Guillot/AFP)

Le président du CRIF, Francis Kalifat, a rencontré la semaine dernière Gérard Collomb, nouveau ministre de l’Intérieur du premier gouvernement Philippe, pour évoquer « les inquiétudes des Français juifs ».

En tête de celles-ci figure l’affaire Sarah Halimi. Mais aussi « l’antisémitisme du quotidien » qui alourdit la vie de beaucoup de juifs habitants des quartiers réputés difficiles.

Le Times of Israël : Quels sujets avez-vous évoqué avec le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb lors de votre rencontre la semaine passée ?

Francis Kalifat : Je lui ai présenté les préoccupations et les inquiétudes de la communauté juive. J’ai plus précisément évoqué avec le ministre de l’Intérieur les trois sujets qui nous préoccupent, au premier chef desquels figure le meurtre de Sarah Halimi.

Sarah Halimi, défenestrée en avril 2017 à Paris (Crédit : autorisation)
Sarah Halimi, défenestrée en avril 2017 à Paris (Crédit : autorisation)

Le silence sur cette affaire n’a que trop duré. D’abord celui de la presse, qui n’a pris l’affaire en main qu’après l’appel des 17 intellectuels publié par le Figaro. Ensuite celui des politiques.

D’autre part, comment ne pas caractériser ce meurtre d’antisémite ? Cet homme musulman est allé dans l’appartement de la seule femme juive de l’immeuble. Et l’on sait d’autre part qu’il s’est radicalisé, religieusement parlant, pour le reste on ne sait pas encore, et qu’il l’a défenestré aux cris d’ « Allah Akbar ».

Qu’avez-vous demandé à Gérard Collomb, alors que l’exécutif n’a pas son mot à dire dans une affaire de justice ?

J’ai dit au ministre de l’Intérieur que nous attendions que les politiques prennent cette affaire en main. Sans cela, les proches n’obtiendront pas justice, et ils ne pourront pas faire leur deuil.

Gérard Collomb, au centre, ministre français de l'Intérieur, près des lieux d'une attaque terroriste devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 6 juin 2017. (Crédit : Bertrand Guay/AFP)
Gérard Collomb, au centre, ministre français de l’Intérieur, près des lieux d’une attaque terroriste devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 6 juin 2017. (Crédit : Bertrand Guay/AFP)

Il a été attentif à tout ce que je lui ai dit, et il m’a assuré qu’il allait en parler au Garde des Sceaux [François Bayrou, ndlr], et qu’il me communiquerait sa réponse. Comme nous sommes en période d’élections législatives, c’est compliqué.

Nous en saurons plus dans les semaines à venir. Mais le CRIF est bien décidé à maintenir la pression sur l’affaire Sarah Halimi.

Quels sont les autres sujets que vous avez abordés ?

Je lui ai parlé d’un problème relativement nouveau : une part de l’antisémitisme en France n’est pas prise en compte par les autorités, celui présent sur Internet. Le CRIF a donc décidé de mettre en place un Observatoire de l’antisémitisme sur internet, qui va répertorier tous ces actes pour avoir des chiffres comme nous en avons sur les dépôts de plainte au commissariat.

J’ai également parlé de la sécurité aux abords des écoles juives. Comme vous le savez depuis les attentats du Bataclan et des terrasses, le dispositif Sentinelle est passé d’un mode statique à un mode dynamique. Aujourd’hui, les militaires patrouillent.

Des soldats français armés devant l'entrée de l'école juive 'La Source' à Marseille, le 12 janvier 2016. (Crédit : Boris Horvat/AFP)
Des soldats français armés devant l’entrée de l’école juive ‘La Source’ à Marseille, le 12 janvier 2016. (Crédit : Boris Horvat/AFP)

Le ministre m’a d’abord confirmé que le dispositif Sentinelle serait maintenu. Mais j’ai demandé au ministre d’envisager la possibilité d’assurer une garde statique au moment de l’entrée et de la sortie des élèves.

Enfin le troisième sujet abordé a été le mouvement de boycott d’Israël, BDS. J’ai réaffirmé auprès de Gérard Collomb que le BDS est un vecteur de l’antisémitisme en France. Et que malgré l’illégalité du boycott, chaque semaine se tenait de petits rassemblements en France, et cela est tout à fait intolérable.

Arte a récemment déprogrammé un documentaire montrant justement comment l’antisionisme et l’antisémitisme sont entremêlés. L’affaire a fait du bruit, mais le CRIF n’a pas publiquement fait entendre sa voix dans ce débat…

Le CRIF n’a pas encore pris position car nous ne connaissons pas encore tous les détails de cette affaire. J’ai demandé un rendez-vous à la présidence d’Arte, et lors de notre rencontre je demanderai très clairement ce qui a motivé ce refus. Nous avons de bons rapports avec la présidence d’Arte. Mais si les motivations ne nous semblent pas justifiées nous le ferons savoir.

Pour voir le documentaire d’Arte jusqu’au 16 juin (3 AM heure de Paris)

https://youtu.be/oRVxLVUgxdA?t=42s

Cela fait partie de ma volonté d’aller sur le terrain et pas seulement dans les branches locales du CRIF, mais aussi dans les communautés elles-mêmes.

Certaines d’entre elles ressentent une inquiétude particulière, que j’appelle l’antisémitisme du quotidien : les mezouzot de porte arrachées, des petits graffitis dans les parties communes, les bousculades, les ricanements…

« L’antisémitisme au quotidien, c’est une espèce de difficulté à vivre son judaïsme dans les quartiers dit sensibles »
Francis Kalifat

C’est cet antisémitisme au quotidien que vit une grande partie des Juifs qui habitent dans le 93, et une partie du 95.

Ils vivent dans des conditions qui sont de plus en plus difficiles, et qui évoluent vers plus de difficultés.

Dans les quartiers sensibles, la cohabitation est parfois difficile avec une partie de la communauté musulmane. Mais ce sont aussi des quartiers difficiles du fait de la délinquance quotidienne qui affecte toute la population.

Quand il y a un embrasement au Proche-Orient, cela peut devenir plus violent dans ces banlieues, comme cela a pu être constaté lors des émeutes de Sarcelles. Ce n’est pas non plus l’enfer au quotidien, mais c’est une espèce de difficulté à vivre son judaïsme dans les quartiers dit sensibles.

Pourtant, les chiffres de l’antisémitisme (selon l’agence nationale consultative des droits de l’Homme) sont en baisse en 2016 ?

Tout le monde ne porte pas plainte.

Certains ont peur des conséquences que cela pourrait engendrer, ils craignent des représailles. Ils restent discrets, feignent parfois de rien avoir vu. Mais je les enjoins à porter plainte chaque fois que cela dépasse un certain niveau. Pour que les autorités se rendent compte du problème, il faut que les pouvoirs publics prennent conscience de la réalité.

Ceux qui le peuvent quittent ces quartiers. Mais certains Français juifs, parce qu’ils n’ont pas la possibilité de déménager se trouvent de plus en plus isolés. Le Fonds social juif unifié (FSJU) et le CRIF tentent alors de venir en aide à ces familles qui n’ont pas les moyens de déménager de ces endroits là.

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