Le prochain ambassadeur américain est sans domicile fixe (pour le moment)
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Le prochain ambassadeur américain est sans domicile fixe (pour le moment)

La vaste demeure d'Herzliya Pitouach a été vendue à Sheldon Adelson, mais les nouveaux locaux de l'ambassade de Jérusalem ne seraient pas adaptés aux besoin d'un envoyé

La résidence de l'ambassadeur des États-Unis en Israël lors de la fête nationale des États-Unis commémorant la Déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776, en 2013. (Ambassade des États-Unis)
La résidence de l'ambassadeur des États-Unis en Israël lors de la fête nationale des États-Unis commémorant la Déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776, en 2013. (Ambassade des États-Unis)

Pendant des années, les ambassadeurs américains en Israël se sont installés dans l’un des plus beaux endroits du pays, une propriété de luxe de 1 200 m2 située dans un quartier cossu surplombant la Méditerranée. Le prochain ambassadeur américain en Israël pourrait non seulement être privé de cette résidence, dans la ville côtière d’Herzliya Pitouach juste au nord de Tel Aviv – mais il pourrait aussi découvrir qu’il n’a pas du tout d’endroit adéquat en Israël où il pourrait habiter.

En effet, l’administration Trump a vendu la propriété à l’un des plus grands donateurs du président républicain, le magnat des casinos Sheldon Adelson. Selon des sources proches de l’affaire, la raison de la vente consistait en partie à « sceller » le transfert de l’ambassade à Jérusalem en mai 2018 et à empêcher une future administration américaine de la déplacer à nouveau vers Tel Aviv.

La vente prendra officiellement effet en mars 2021, date à laquelle le président désigné des États-Unis, Joe Biden, aura probablement déjà nommé son ambassadeur. En fonction de la durée des audiences de confirmation, le nouvel envoyé pourrait arriver en Israël en mai ou juin 2021.

Mais la nouvelle résidence officielle, située rue Agron à Jérusalem, est largement considérée comme inadéquate, à moins que de sérieux travaux n’y soient effectués. Le nouvel ambassadeur pourrait de toute façon finir par louer une propriété dans la région de Tel Aviv.

« Il est dommage que la vente de la résidence de Herzliya ait été faite à la hâte sans penser aux conséquences », a déclaré une source.

Un drapeau américain flotte à la résidence officielle de l’ambassadeur des États-Unis en Israël dans la ville d’Herzliya, le 9 septembre 2020. (AP/Sebastian Scheiner)

Dans un communiqué, le Département d’État américain a déclaré que la propriété a été mise sur le marché en janvier 2020 après « un examen des biens diplomatiques existants et disponibles en Israël afin de déterminer le meilleur alignement pour soutenir la mission américaine » après le transfert de l’ambassade.

Adelson, un méga-donateur républicain qui possède également le quotidien gratuit pro-Netanyahu Israel Hayom, aurait été l’une des principales personnes à l’origine du transfert de l’ambassade de Tel Aviv à Jérusalem, – la capitale israélienne, exerçant une forte pression sur Trump pour qu’il aille de l’avant. Son achat de la propriété, qui n’a pas été reconnu par le Département d’État américain, a été signalé pour la première fois par le quotidien financier Globes en août.

Une réception pour le Jour de l’Indépendance à la résidence de l’ambassadeur des États-Unis à Herzliya en 2017. (Ambassade des États-Unis)

Les documents des autorités fiscales israéliennes montrent que l’acheteur a payé 230 millions de NIS pour cette résidence de mille mètres carrés, la plus importante transaction immobilière résidentielle de l’histoire du pays.

La vente confère également à Adelson la grande pelouse de la propriété, qui a été pendant des décennies le théâtre de flamboyantes fêtes du 4 juillet et d’autres événements organisés par l’envoyé américain, avec pour toile de fond spectaculaire le soleil du Moyen-Orient plongeant lentement dans la mer d’azur – à l’instar de la résidence de l’ambassadeur français à Yafo.

« Pas idéal »

L’ambassadeur David Friedman a déclaré en 2017 qu’il prévoyait de vivre et de travailler à Jérusalem, bien qu’il ait utilisé la résidence d’Herzliya au moins à temps partiel, y compris après le transfert de l’ambassade et le compromis de vente.

Mais pendant près de la moitié de son mandat, la résidence officielle a été un bâtiment vieux de 150 ans, situé rue Agron à Jérusalem, qui avait auparavant abrité la section des affaires palestiniennes du consulat américain.

En mars 2019, le Département d’État a fusionné le consulat avec l’ambassade dans le quartier Talpiot de la capitale, y envoyant des Palestiniens à la place, et a déclaré que le bâtiment de la rue Agron était la résidence officielle des ambassadeurs.

Le bâtiment du consulat des États-Unis à Jérusalem, le 4 mars 2019. (AP/Ariel Schalit)

Friedman n’a jamais emménagé dans le bâtiment de la rue Agron, ne l’utilisant que pour quelques événements officiels et quelques nuitées, et depuis que la pandémie de coronavirus a frappé en mars 2020, il n’y a eu aucun événement de toute façon.

Le dernier étage du bâtiment avait été utilisé pour abriter la résidence officielle du consul général à Jérusalem, dont le travail principal était de travailler avec les Palestiniens.

Construite en 1868 par le missionnaire allemand Ferdinand Vester, la maison Agron a été l’un des premiers bâtiments construits à l’extérieur des murailles de la Vieille Ville. L’emplacement – près de la résidence du Premier ministre, du centre-ville de Jérusalem, du parc de l’Indépendance et de la Vieille Ville – est considéré comme un bien immobilier de premier ordre, mais la mise aux normes des petits quartiers d’habitation pour les ambassadeurs nécessiterait des travaux de rénovation massifs, ont déclaré des sources familières à ce sujet au Times of Israel.

La propriété est « modeste, pas idéale pour une famille, et est très ancienne », selon une source.

Il y a aussi le fait que Biden a déclaré publiquement qu’il prévoit de réinstaller un consul général à Jérusalem en tant qu’envoyé auprès des Palestiniens, ramenant ainsi les États-Unis au niveau des nombreux pays occidentaux – dont l’Espagne, l’Italie, la France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et la Grèce – qui maintiennent un représentant officiel distinct de l’ambassadeur.

L’envoyé américain au Moyen-Orient George Mitchell, (à droite), rencontre le Premier ministre de l’Autorité palestinienne Salam Fayyad, (à gauche), au consulat américain à Jérusalem, le 29 janvier 2009. (AP/Leon Neal)

« Revenir sur la décision de fermer le consulat d’Agron et de nommer un nouveau consul américain auprès des Palestiniens pourrait être plus compliqué que ce que les gens pensent », a déclaré une personne connaissant bien la question, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat. « C’est quelque chose que les États-Unis et Israël doivent négocier, car un nouveau consul aura besoin d’un dispositif de sécurité et de lettres de créance. Même avec la promesse de campagne de Biden, ce sera plus difficile que prévu ».

Bien sûr, cet envoyé auprès des Palestiniens aura besoin d’un endroit pour vivre et l’endroit naturel serait la résidence de tous ses prédécesseurs.

Longs trajets et séjours à l’hôtel

La scolarisation des enfants du prochain ambassadeur en Israël peut également être un problème, selon des personnes connaissant bien le sujet.

Friedman et la plupart de ses prédécesseurs ont envoyé leurs enfants à la Walworth Barbour American International School à Even Yehuda, à une courte distance d’Herzliya, mais à un long trajet de Jérusalem distant de 86 kilomètres.

L’école est considérée comme l’une des seules options viables pour ceux qui recherchent une éducation américaine de haut niveau de la maternelle à la terminale. Il existe une branche de l’école à Jérusalem, mais elle ne va que jusqu’à la Quatrième et est beaucoup plus petite.

Sur cette photo du 21 février 2012, des élèves sont assis à l’école américaine internationale de Even Yehuda, en Israël. (AP/Oded Balilty)

« Si le prochain ambassadeur a des enfants en âge d’aller à l’école et veut qu’ils étudient à l’école américaine d’Even Yehuda, alors c’est un énorme problème », a déclaré une source familière.

L’école est l’une des raisons pour lesquelles Friedman a continué à partager son temps entre Jérusalem et Herzliya. Sa femme Tammy a continué à y vivre avec leur plus jeune fille tant qu’elle était au lycée à Walworth Barbour.

Lorsqu’il n’était pas à Herzliya, Friedman a passé la plupart de son temps dans une suite exécutive de l’hôtel King David à Jérusalem, ou occasionnellement dans d’autres hôtels. Il a également passé une nuit ici et là à la résidence de la rue Agron, selon des sources qui en ont connaissance.

L’hôtel King David au centre de Jérusalem. (Abir Sultan/Flash 90)

Dans le cadre d’un arrangement en place depuis plus de 20 ans, le King David met à la disposition des ambassadeurs américains une suite spécifique basée sur un tarif mensuel. Certaines années, pendant les fêtes religieuses et la haute saison touristique, l’hôtel peut révoquer le contrat de location et commercialiser la suite à d’autres personnes.

Pour des raisons de sécurité, les déplacements spécifiques de l’ambassadeur sont généralement tenus secrets. Il est également probable que ces inquiétudes l’aient empêché, lui et sa famille, d’accéder à sa résidence privée, qu’il possédait avant d’être ambassadeur, dans le quartier Talbieh de la capitale, non loin de la rue Agron.

Gouffre financier

En septembre, le Daily Beast a rapporté que la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants étudiait comment Adelson, l’un des plus grands donateurs de Trump, en était venu à être le soumissionnaire retenu dans la transaction immobilière résidentielle la plus chère jamais réalisée par Israël.

Les inquiétudes portaient sur la question de savoir si l’accord suivait les directives fédérales pour la vente des biens du gouvernement américain et s’il avait été conclu à la hâte pour des raisons politiques.

Adelson n’est pas Israélien, mais sa femme Miriam est née en Israël ; tous deux séjournent fréquemment dans le pays et sont considérés comme proches du Premier ministre Benjamin Netanyahu. En tant que généreux donateurs du Parti républicain, les Adelson ont été fréquemment invités aux festivités de la fête de l’indépendance américaine à la résidence.

Une réception pour le Jour de l’Indépendance à la résidence de l’ambassadeur des États-Unis à Herzliya en 2017. (Ambassade des États-Unis)

Avec une fortune nette de 36 milliards de dollars, selon Forbes, ils font également partie de la poignée de personnes intéressées par la scène immobilière israélienne qui peuvent s’offrir cette propriété.

Le Département d’Etat n’a jamais reconnu qui avait acheté la propriété et n’a même pas divulgué la vente avant le reportage du mois d’août dans Globes, qui a été publié après que l’accord a apparemment été finalisé.

Le cadastre israélien a publié une note de transfert de propriété légale, selon laquelle une SARL du Delaware nommée Bayit by the Sea a un privilège sur la propriété à Herzliya, ce qui signifie qu’elle est en attente de prise de possession. Bayit by the Sea, qui sera le propriétaire légal de la résidence, est une entité fondée le 27 avril 2020, apparemment contrôlée par Adelson.

Le président et directeur général de la Las Vegas Sands Corporation, Sheldon Adelson, (au centre), et son épouse Miriam arrivant pour l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem, le 14 mai 2018. (AFP/Menahem KAHANA)

Selon la presse israélienne, la seule taxe sur l’achat d’une maison pourrait rapporter environ 20 millions de NIS aux caisses de l’État.

Elle a probablement aussi rapporté un joli pactole à l’agent immobilier Amy Link Givati, de Cushman-Wakefield, une société internationale de services immobiliers commerciaux basée à Chicago avec une agence locale en Israël, selon les sources familières de la vente.

De gauche à droite, Tammy Friedman, l’ambassadeur des USA en Israël David Friedman, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et Sara Netanyahu trinquant à une cérémonie de la fête de l’indépendance des USA à la résidence de l’ambassadeur à Herzliya en 2017. (Ambassade des États-Unis)

Les agents immobiliers perçoivent généralement une commission de 2 % sur les transactions immobilières (hors TVA), bien qu’elle soit généralement ramenée à 0,5 %-1 % pour les transactions importantes. Avec ce taux réduit, le cabinet a probablement gagné entre 1,15 et 2,3 millions de NIS sur la transaction,

Link-Givati a refusé de répondre au Times of Israel et a renvoyé les questions à l’ambassade américaine.

L’ambassade a répondu que « les agents immobiliers israéliens sous contrat avec le gouvernement américain ont commercialisé la propriété de concert avec des avocats israéliens également sous contrat avec le gouvernement américain et tous deux ont travaillé en étroite collaboration avec les fonctionnaires de l’ambassade américaine pour finaliser la vente conformément aux procédures de cession des biens du ministère et à la législation israélienne locale. Le processus de vente était ouvert et transparent et comprenait des évaluations et des conseils professionnels afin de maximiser la valeur. L’acheteur a été sélectionné uniquement sur la base de l’offre la plus élevée présentée ».

Une fin symbolique

Une résidence n’est qu’une résidence, mais pour beaucoup, cette somptueuse résidence était à la fois un symbole de la puissance américaine et un gage de la relation forte et étroite entre les États-Unis et Israël. Pour certains, la perte de la résidence signifie la relégation du prochain ambassadeur au statut figuré de sans-abri.

L’accord avec Adelson est irréversible, ce qui signifie que le prochain ambassadeur en Israël ne pourra même pas louer la propriété des nouveaux propriétaires, à moins que le Département d’État ne demande à louer la propriété sur une base temporaire pendant qu’il cherche une alternative appropriée. Les fonctionnaires américains qui connaissent bien la question affirment que c’est un scénario peu probable.

Tammy Friedman, (à gauche), l’ambassadeur David Friedman (deuxième à gauche) et l’ancien ambassadeur Dan Shapiro (à droite) à la résidence de l’ambassadeur à Herzliya en 2017. (Ambassade des États-Unis)

Au lieu de cela, le Département d’État cherchera probablement une nouvelle résidence près de Tel Aviv ou louera une suite exécutive supplémentaire dans un hôtel, en plus de celle de Jérusalem.

Une personne ayant une connaissance approfondie de la question a déclaré au Times of Israel que le Département d’Etat devra envisager de rechercher des propriétés à louer à Herzliya ou dans d’autres régions proches comme le nord de Tel Aviv pour accueillir son diplomate de haut rang.

« Il faudra que ce soit une maison suffisamment isolée de son environnement, compatible avec les normes de sécurité », a déclaré la personne. « Le Département d’Etat devra peut-être renoncer à certaines des exigences de sécurité – sinon l’ambassadeur n’aura pas de maison ».

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