‘L’effet Trump’ a-t-il franchi la frontière du Canada ?
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‘L’effet Trump’ a-t-il franchi la frontière du Canada ?

La communauté juive est divisée sur la manière dont elle perçoit la hausse des crimes de haine qui serait consécutive, pour certains, aux élections américaines. Le Premier ministre, pour sa part, a dénoncé des actions antisémites au nord de la frontière

Dans la semaine qui a suivi l’élection de Donald Trump à la présidence américaine, les médias canadiens ont largement fait état d’incidents racistes et antisémites perpétrés au nord de la frontière.

A Toronto, des affiches faisant la promotion de l’“alt-right” ont fait leur apparition dans un quartier. Lors d’un incident filmé et très partagé sur les réseaux sociaux, survenu dans le centre-ville, un homme a hurlé des insultes racistes et crié « Heil Trump ! » aux passagers présents à ses côtés dans un tramway bondé.

A Etobicoke, à proximité, c’est l’inscription “ce sont des Juifs” qui a été peinte au pistolet sur le mur d’une école. Et dans la capitale d’Ottawa, un adolescent a dû répondre de 20 accusations après avoir été arrêté pour avoir dégradé six différentes synagogues, mosquées et églises en faisant des graffitis racistes et antisémites.

La question évidente qui occupe les esprits des Juifs canadiens est la suivante : La rhétorique antisémite, raciste, anti-LGBT et xénophobe libérée durant la campagne de Trump et l’élection qui en a découlé a-t-elle franchi la frontière ?

« Avons-nous, Juifs canadiens, des raisons d’avoir peur ? » se demandent-ils.

La réponse dépend, bien sûr, de la personne interrogée.

‘Nous subissons une sorte d’effet papillon, je pense, mais c’est très différent que de se trouver à l’épicentre du séisme’

Selon l’unité chargée des crimes de haine de Toronto, il n’y a pas eu de hausse récente de ce type de délit dans la plus grande ville du Canada depuis les élections américaines.

Des organisations comme l’Alliance Urbaine sur les Relations Interraciales ont indiqué que si les crimes de haine avaient été placés sous les feux de la rampe récemment, ce genre d’incident a en fait toujours existé.

De plus, le professeur de sciences politiques de l’Université de Toronto Randall Hansen a indiqué au Toronto Star qu’il était peu probable que le Canada puisse assister au même type d’augmentation des actes antisémites que celle enregistrée aux Etats-Unis depuis les élections.

“Nous sommes à deux ou trois degrés d’éloignement de la campagne qui a mené à cette sorte de ressentiment raciste”, a déclaré Hansen. « Nous subissons une sorte d’effet papillon, mais c’est très différent que de se trouver à l’épicentre du séisme ».

Le Premier ministre Justin Trudeau a condamné les actes antisémites survenus au Canada après l'élection de Donald Trump aux Etats Unis. (Crédit : AFP/Nicholas Kamm)
Le Premier ministre Justin Trudeau a condamné les actes antisémites survenus au Canada après l’élection de Donald Trump aux Etats Unis. (Crédit : AFP/Nicholas Kamm)

Toutefois, l’effet de ricochet entraîné par les divers incidents rapportés à travers tout le Canada a été suffisamment fort pour que les politiciens s’expriment et rassurent les Juifs canadiens.

Le 14 novembre, le rabbin d’Ottawa s’est réveillé au milieu de la nuit pour découvrir une croix gammée et des insultes antisémites peintes sur sa porte d’entrée.

Le jour suivant, le Parlementaire libéral David McGuinty a pris la parole au Parlement, disant : “Nous avons été choqués et horrifiés d’apprendre l’incident antisémite qui a ciblé une maison juive à Ottawa la nuit dernière… Cet incident démontre clairement que l’antisémitisme existe encore au Canada et que chacun de nous doit se montrer vigilant, parler, et travailler activement en concertation pour le combattre. Nous ne pouvons tout simplement pas laisser ce type de discrimination sans réponse ou, pire, le laisser se propager dans la vie quotidienne des Canadiens”.

‘A la communauté juive : Je suis à vos côtés. Notre gouvernement dénonce les actes récents d’antisémitisme avec les termes les plus forts.’

Quarante-huit heures après, le Premier ministre Justin Trudeau s’est tourné vers Twitter pour exprimer sa solidarité avec les Juifs canadiens. « A la communauté juive canadienne : je suis à vos côtés. Notre gouvernement dénonce les actes récents d’antisémitisme avec les termes les plus forts ».

Le Centre consultatif des relations juives et israéliennes, l’organisme de mobilisation des Fédérations juives du Canada – Appel juif unifié pour Israël, a indiqué au Times of Israel qu’il n’y avait aucune preuve que les incidents survenus dans le pays soient liés d’une manière ou d’une autre aux élections américaines.

L’organisation a toutefois conseillé la vigilance aux Juifs.

“La société et la politique canadiennes sont distinctement différentes de celles des Etats-Unis. Nous ne sommes pas immunisés contre l’influence de la dynamique américaine, mais ces tendances ne traversent pas non plus la frontière avec le Canada de façon automatique. Les observateurs doivent continuer à soutenir les valeurs que nous souhaitons voir reflétées au sein de notre société », a déclaré un porte-parole du CIJA.

Tandis que les leaders politiques et communautaires semblent ne pas vouloir exprimer d’inquiétude immédiate concernant l’escalade de cette situation, ceux qui sont plus proches des événements du quotidien se montrent moins optimistes.

Corey Fleischer efface une croix gammée haute de 1 mètre 50 sur une maison de Montréal. (Crédit : courtesy)
Corey Fleischer efface une croix gammée haute de 1 mètre 50 sur une maison de Montréal. (Crédit : courtesy)

Corey Fleischer dirige une entreprise de lavage sous pression et efface des graffitis visuels faisant l‘apologie de la haine à Montréal et aux alentours. Cinquante-cinq pour cent des inscriptions qu’il fait disparaître sont de nature antisémites, et il efface au moins une croix gammée par jour.

“Je suis actuellement contacté plus que d’habitude parce que les gens remarquent davantage les graffitis présents”, explique Fleischer, qui a constaté que les demandes d’intervention ont doublé depuis l’élection de Trump.

Fleischer déclare qu’alors que certains des graffitis haineux qui lui sont signalés semblent déjà quelque peu dater, une bonne partie d’entre eux vient assurément d’être peinte. Il constate également une légère hausse des publications antisémites sur les réseaux sociaux depuis l’élection de Trump.

“Je parle de trucs sortis de Facebook et de Twitter et que les médias habituels ne rapportent pas nécessairement”, explique Fleischer.

Autre point de vue inquiétant : celui des rabbins.

‘Est-ce que cela aurait pu arriver il y a un an ? Bien sûr, mais il y a une sorte de permission tacite qui a été donnée’

Le rabbin Yael Splansky du Holy Blossom Temple de Toronto déclare au Times of Israel que les réactions des membres de sa communauté à l’élection de Trump ont couvert toute une gamme d’émotions : “Ils ont été abasourdis, en passant par inquiets et en allant jusqu’à terrifiés”.

Pour elle, les incidents comme celui survenu dans le tramway de Toronto sont la preuve que le ressentiment antisémite, anti-immigrant et anti-musulman a d’ores et déjà franchi la frontière.

« Est-ce que cela aurait pu arriver il y a un an ? Bien sûr, mais il y a une sorte de permission tacite qui a été donnée », dit-elle.

Le rabbin, originaire des Etats-Unis, a entendu certains membres de la communauté comparer Trump à feu Rob Ford, l’ancien maire rustre et controversé de Toronto, qui avait été largement accusé d’autoriser les discours haineux, racistes et homophobes.

Un titre paru dans le Globe and Mail faisait même référence à Ford comme étant “Trump avant Trump”. Comme Ford, Trump est perçu comme étant dépassé par les événements et l’opinion publique redoute que les choses ne viennent à empirer sous sa gouvernance – comme cela avait été le cas sous le mandat de l’ancien maire.

Splansky indique qu’elle pense toutefois que la majorité des Canadiens – tels les passagers qui ont filmé l’incident survenu dans le tramway de Toronto et ont fait sortir le bigot présumé dès l’arrêt suivant – sont enclins à de distinguer des Américains, prenant de la distance face aux événements survenant au sud de la frontière.

Splansky s’inquiète toutefois que tout glissement défavorable dans le secteur économique vienne modifier cet état de fait.

Le rabbin a évoqué les inquiétudes de sa communauté dans ses discours, et elle a également organisé un forum sur la « communauté de conscience » qui se tiendra au début du mois de décembre pour que les fidèles puissent discuter de ce que signifient pour eux les événements aux Etats Unis, « en tant que Canadiens et en tant que Juifs ».

Au programme, un débat modéré en présence de Splansky et du professeur de journalisme Rob Steiner de l’Université de Toronto, ainsi que des tables rondes portant sur des textes juifs.

‘Nous ne sommes pas immunisés face à l’influence de la dynamique américaine mais ces tendances ne traversent pas automatiquement la frontière’

Néanmoins, alors que Splansky a opté pour une approche proactive, d’autres Juifs canadiens, dont certains qui vivent ou passent l’hiver aux Etats-Unis, ont choisi une position plus attentiste.

« Je ne suis pas préoccupé. Les Etats Unis sont bien plus grands que ce que Trump ne sera jamais. Cela n’aura aucun effet sur mon existence », s’exclame Michael Kerbel, un ‘snowbird’ canadien âgé de 76 ans qui échange chaque année, pendant cinq mois, le climat canadien glacial en compagnie de son épouse contre la chaude humidité de Floride.

“Je n’ai jamais pensé que Trump est un antisémite. Certains de ses partisans, oui, mais pas Trump en lui-même. Les gens surréagissent. Il ne sera pas en mesure de réaliser ses promesses électorales », ajoute Kerbel, se référant aux intentions déclarées par le président élu d’interdire aux musulmans l’entrée sur le territoire américain et de construire un mur pour empêcher les migrants mexicains de pénétrer sur le territoire, entre autres.

Yael Splansky est le nouveau grand rabbin du Holy Blossom Temple de Toronto. (Crédit : Mark Blinch)
Yael Splansky est le nouveau grand rabbin du Holy Blossom Temple de Toronto. (Crédit : Mark Blinch)

Mark, le fils de Kerbel âgé de 49 ans et sa famille ont déménagé de Toronto à San Diego il y a cinq ans. Ils ont obtenu des cartes vertes et prévoient de demander la citoyenneté américaine, excluant toute possibilité de retour au Canada.

“Personne ne déménage au Canada, vraiment”, dit Mark, démentant les informations faisant état d’un regain de l’intérêt porté par les Américains à une perspective d’immigration au nord de la frontière.

Certains articles allant dans ce sens avaient été publiés le soir des élections, affirmant que le site Internet chargé de l’immigration au Canada avait connu une panne en raison d’un excès de connexions.

Pour sa part, Splansky donne l’exemple d’un dentiste, membre de sa congrégation, qui a publié une petite annonce pour un emploi dans son bureau et qui a reçu trois candidatures émanant d’Américains le matin qui a suivi les élections.

‘Je m’inquiète davantage de BDS que du KKK en Californie’

Mark confie ne pas être inquiet pour sa sécurité ou celle de sa famille.

“Je suis davantage préoccupé par le mouvement BDS que par le KKK en Californie,” dit-il, faisant référence aux activités anti-israéliennes sur les campus universitaires de la Côte Ouest.

Opposé aux manifestations anti-Israël sur les campus des collèges, il dénonce avec la même vigueur les désertions des salles de classe par les étudiants qui désiraient manifester leur désapprobation face à l’élection de Trump.

“Trump l’a emporté. C’est ce qu’on appelle le processus habituel. Ils feraient mieux de travailler pour obtenir un meilleur candidat [Démocrate] la prochaine fois, et obtenir aussi une plus grande participation électorale”, explique Mark, se référant à des estimations qui affirment que 42 % des électeurs potentiels se sont abstenus lors du scrutin présidentiel.

Mark prévoit de rester à San Diego mais, en tant que citoyen canadien, il peut toujours prendre la décision de revenir à Toronto.

Splansky, de son côté, déclare que plusieurs juifs américains bénéficiant d’un statut d‘immigrant au Canada qu’elle a été amenée à connaître désirent voir, eux aussi, l’opportunité de choisir aussi.

Pour ce faire, ils ont réclamé la citoyenneté canadienne au cours des quinze derniers jours.

Indépendamment du fait qu’il y a ait eu – ou non – une hausse des incidents antisémites au Canada depuis l’élection de Trump, ces expatriés américains estiment qu’avoir le choix de s’installer en permanence au nord du 49ème parallèle pourrait bien être leur meilleure assurance de sécurité.

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