Leonard Cohen, mon père et moi
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Témoignage

Leonard Cohen, mon père et moi

L’histoire d’amour transgénérationnelle entre ma famille et l’écriture irrévérencieuse mais spirituelle de Leonard Cohen

Au centre, Leonard Cohen chante avec le chanteur israélien Matti Caspi  la guitare, pour Ariel Sharon, avec les bras croisés, et le reste des troupes israéliennes, dans le Sinaï en 1973. (Crédit : Maariv via JTA)
Au centre, Leonard Cohen chante avec le chanteur israélien Matti Caspi la guitare, pour Ariel Sharon, avec les bras croisés, et le reste des troupes israéliennes, dans le Sinaï en 1973. (Crédit : Maariv via JTA)

JTA – Utilisant son fusil d’assaut comme oreiller, mon père est brusquement réveillé d’un sommeil sans rêves par la voix suppliante d’une femme à l’extérieur de sa tente dans le Sinaï.

La femme, une bénévole en uniforme, suppliait les réservistes comme mon père d’abréger leurs siestes pour aller écouter un musicien dont elle ne connaissait pas le nom, mais qui venait de loin pour jouer devant les troupes israéliennes au front, lors de la traumatisante guerre de 1973 avec l’Égypte et la Syrie.

Alors qu’ils vacillaient en sortant de sa tente kaki, mon père et 12 autres soldats se sont retrouvés devant Leonard Cohen, l’éminent poète-chanteur juif canadien, dont la mort, à l’âge de 82 ans, a été annoncée jeudi, déclenchant une vague d’oraisons funèbres passionnés, notamment de la part du Premier ministre Benjamin Netanyahu et du président Reuven Rivlin.

La visite de Cohen dans le désert du Sinaï, pendant laquelle il a composé « Lover Come Back to Me » marque le début de l’histoire d’amour transgénérationnelle entre ma famille et son écriture irrévérencieuse mais spirituelle. La sobriété bénigne de Cohen m’a influencé comme peu d’autres écrivains l’ont fait.

Dans la photo la plus célèbre de sa tournée sur le front, consacrant au moins une semaine à se produire dans des points de rassemblement et dans des bases, le chanteur se tient près d’un Ariel Sharon attentif, le général israélien et futur Premier ministre qui a remporté la victoire, renversant le cours de l’histoire durant cette guerre.

Le compositeur virtuose israélien Matti Caspi accompagnait Cohen à la guitare et des dizaines de soldats se blottissent autour d’eux, et l’on peut voir sur certains visages des expressions de profondes réflexions.

« Nous étions une dizaine à accepter de nous lever et nous avons vu ce juif, transpirant, aux vêtements poussiéreux, jouer de la guitare sous le soleil. Les autres gars ne savaient pas du tout qui il était. »

Mon père était un simple agent de communication de l’armée, chargé de faire le lien entre Sharon et ses supérieurs et dont Sharon ignorait manifestement les ordres.

« Donc une dizaine d’entre nous s’est levée, et l’on a vu ce juif, transpirant, aux vêtements poussiéreux, jouer de la guitare au soleil », raconte mon père vendredi soir, après avoir appris la mort de Cohen.

« Je suis sûr que les autres gars ne savaient pas qui il était, et je doute que ça ait changé après le concert, ce qui, honnêtement, est déchirant. »

Lorsqu’ils ont été relâchés, les frères d’armes de mon père se sont plaints de ce concert, qu’ils avaient trouvé morne. Il avait espéré assister à un spectacle de HaGashash HaHiver, un groupe d’humoristes célèbres, dont le nom signifie en hébreu « le scout pâle »

Leonard Cohen en concert à Ramat Gan en 2009. (Crédit: Marko/Flash90)
Leonard Cohen en concert à Ramat Gan en 2009. (Crédit: Marko/Flash90)

C’était une situation étrange pour Cohen, que le Premier ministre a qualifié vendredi de « juif chaleureux », évoquant sa décision impulsive de se rendre sur le front, épisode auquel le Premier ministre a aussi assisté.
(À l’époque, Cohen vivait en Grèce avec sa compagne Suzanne Verdal, qui a été sa muse pour l’une des chansons les plus célèbres, « Suzanne ».)

Mais mon père était chamboulé. Il a tout de suite reconnu Cohen. Il avait eu un coup de foudre pour ses chansons, disait-il, qu’il avait découvert quelques années plus tôt.

« Ses paroles, c’était de la poésie, pas de la pop. C’était profondément sobre, sans presque jamais tomber dans le sarcasme ni l’activisme que l’on peut entendre dans la poésie chantée de Bob Dylan, par exemple », expliquait mon père, qui fait une réaction épidermique à tout ce qui lui rappelle l’art politisé qu’il a pu voir en grandissant dans la Pologne communiste.

En ce qui me concerne, j’étais un adolescent de 14 ans, songeur et mélancolique, lorsque mon père m’a initié à la musique de Leonard Cohen. J’ai été hypnotisé par sa légèreté légendaire, avec laquelle il explorait en profondeur des émotions parfois sombres. Et comme mon père avant moi, je n’avais jamais rien entendu de comparable.

J’ai été profondément influencé par les mots incertains et la voix nasale de cet oiseau rare, toujours à l’affût d’un perchoir depuis lequel il pourrait observer l’âme humaine avec amour et sans désillusion.

Sa façon de regarder la psyché humaine, que j’analysais avec passion dans ses chansons et dans ses deux romans, ont lourdement influencé ma propre perception du monde.

Dans « Hey, That’s No Way to Say Goodbye », sa description simple et intime d’un amant ont été pour moi des fondamentaux dans la notion du romantisme, avec les paroles « Your hair upon the pillow like a sleepy golden storm » (Tes cheveux sur l’oreiller, comme une tempête dorée en sommeil).

Dans « Everybody Knows », il a ébranlé mes perceptions naïves des rapports interraciaux et de l’équilibre du pouvoir, dans le vers suivant : « Old Black Joe’ still pickin’ cotton for your ribbons and bows », (« Old Black Joe ramasse toujours du coton pour tes rubans et tes nœuds »), et à nouveau dans « Democracy », « the homicidal bitchin’ that goes down in every kitchen to determine who will serve and who will eat. » (« des vacheries homicides qui ont lieu dans chaque cuisine pour savoir qui va servir et qui va manger »).

Il m’a même appris à rire des tabous, dans « The Captain », lorsqu’il chante « Complain, complain, that’s all you’ve done ever since we lost. If it’s not the Crucifixion, then it’s the Holocaust », (« Te plaindre, te plaindre tu ne fais que ça, depuis qu’on a perdu, si ce n’est pas la Crucifixion, alors c’est l’Holocauste »)

Et c’est pour ces raisons que manquer son concert en Israël en 2009 m’a brisé le cœur. Face à la pression du mouvement Boycott Désinvestissement et Sanctions qui lui demandait de ne pas se reproduire dans l’État juif, Cohen a partiellement écouté en répliquant qu’il donnerait également un concert à Ramallah.

Lorsque cela s’est révélé impossible, il a accepté de reverser les bénéfices générés par le concert à des organisations de défense de la paix.

Et bien qu’il n’y ait rien de mal à cette décision, je n’ai pas souhaité rendre hommage à son abandon partiel à des individus et organisations que je considère agressives et qui manipulent les artistes à des fins politiques.

Le fait que l’une des organisations qui a perçu les bénéfices du concert soit un groupe d’endeuillés palestiniens et israéliens qui avaient perdu un enfant lors du conflit ne m’a pas consolé. Bien que j’admette l’universalité de cette souffrance, je trouve que la rhétorique de ce cercle de parents risquait de créer une équivalence morale entre les terroristes et leurs assassins.

J’en attendais mieux de Cohen, que j’ai eu la chance d’aller voir en concert, finalement, lors de sa tournée en Europe en 2012.

Mais mon père avait une vision différente des choses. Les discussions que nous avions plaçaient à nouveau Cohen, depuis sa tour de chanteur, comme celui qui inspirait à la fois ma perception et ma relation avec mon père, qui est, de loin, mon meilleur adversaire de débat.

« Je peux comprendre qu’un homme comme Cohen, qui pratiquait également le bouddhisme, ait décidé de suivre la voie du compromis au lieu d’ignorer les dissensions. »

Ma vision des actions de 2009 de Cohen a évolué. Cohen a été pour moi ce qui se rapproche le plus d’un rabbin. Je vois désormais sa démarche comme un héritage, qui m’a appris à adhérer à mes propres convictions, comme il l’a fait durant la guerre de Kippour, avec ou sans insécurités, les plaçant au-dessus des convictions d’autrui.

Et bien que la musique de Cohen restera avec moi à jamais, je suis prêt à le laisser partir. C’est une belle façon de lui dire adieu.

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