Les expulsions reprennent à Silwan ; à Jérusalem-Est, les habitants sous pression
Les associations de défense des droits alertent sur d’autres expulsions prévues dans le quartier, après l'éviction de deux familles au terme d’une longue bataille judiciaire

Les habitants palestiniens de Silwan sont en alerte depuis l’expulsion, en début de semaine, de deux familles de leur domicile dans ce quartier de Jérusalem-Est, dernier épisode en date d’une longue bataille judiciaire qui se poursuit depuis plusieurs dizaines d’années.
Tôt dimanche matin, d’importantes forces de police et de la police des frontières ont bouclé le secteur de Batn al-Hawa pour expulser les familles Shweiki et Odeh de leurs maisons, où elles vivaient depuis plusieurs dizaines d’années. Ces expulsions faisaient suite à une ordonnance du tribunal de district de Jérusalem. Des familles juives ont pris possession des lieux peu après les expulsions.
Zuheir Rajabi, voisin de la famille Shweiki, qui a assisté à la scène depuis son balcon donnant sur la maison, a raconté que la police avait fermé les routes menant au quartier et interdit aux habitants de sortir de chez eux.
Les familles expulsées, au total 14 personnes, ont été prises de court par l’arrivée des forces de l’ordre, pensant avoir jusqu’à mercredi pour faire leurs valises et partir, comme le prévoyait l’ordonnance du tribunal. Ce sont les premières expulsions à Silwan depuis décembre 2024.
La police a informé les habitants qu’elle avait demandé au tribunal d’avancer la date d’expulsion à dimanche et que cette requête avait été acceptée, a indiqué Rajabi. Les policiers n’auraient pas jugé nécessaire de prévenir les familles au préalable. La police n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
« Ils sont allés trouver la mère, âgée de 72 ans, pour lui dire qu’elle avait une heure pour prendre ses affaires et partir. Où pouvait-elle aller ? » a ajouté Rajabi au sujet de la matriarche de la famille, Asmahan Shweiki. « La pauvre, elle s’est effondrée. Elle est tombée, et une ambulance a dû venir la chercher. »
לכל מי שמברך על ההישג של עטרת כהנים, קחו, כדי שהשמחה שלכם תהיה שלמה ומלאה. pic.twitter.com/doqkwqVXdv
— نير حسون Nir Hasson ניר חסון (@nirhasson) November 9, 2025
Les trois enfants de la vieille femme sont alors venus la réconforter, mais la police les aurait frappés, expulsés du quartier et arrêté son petit-fils, Muhammad Shweiki, a encore rapporté Rajabi.
Selon lui, des familles juives auraient emménagé dans les maisons vidées le matin même et auraient aussitôt hissé des drapeaux israéliens sur les toits. Les nouveaux occupants auraient également installé des caméras de sécurité sur les propriétés au cours des deux derniers jours.
Des images de la scène montrent une douzaine d’hommes vêtus de gilets de travail orange fluorescent transportant des meubles et d’autres effets personnels hors de la maison. Dans une autre vidéo, on voit des policiers rassemblés sur une route étroite bordée de maisons, tandis que les voisins observent la scène depuis leurs fenêtres.
פועלים מפנים משפחות פלסטיניות מהכפר סילוואן, היום pic.twitter.com/z1RwkoAE0N
— הארץ חדשות (@haaretznewsvid) November 9, 2025
« Ils ont commencé à retirer les affaires des familles de la maison et les ont jetées sur la route », a raconté Rajabi. « Une fois l’opération terminée, la police est revenue leur donner une amende, au motif que leurs effets personnels se trouvaient sur la route. »
Ateret Cohanim et le « village yéménite »
Ces expulsions s’inscrivent dans un conflit ancien opposant les habitants palestiniens de Silwan à des Israéliens juifs revendiquant la propriété des maisons qu’ils occupent. Ce différend découle d’une loi israélienne prévoyant la restitution des biens immobiliers situés à Jérusalem-Est qui appartenaient avant 1948 à des Juifs.
Les poursuites judiciaires rappellent celles intentées à Sheikh Jarrah, un autre quartier de Jérusalem-Est où les Palestiniens ont protesté contre les expulsions et où la police a réagi avec fermeté. Ce conflit avait suscité une vive réaction internationale et est souvent considéré comme l’un des catalyseurs de la guerre de 2021 contre le groupe terroriste palestinien du Hamas.
Plusieurs enclaves juives existent désormais dans le quartier majoritairement arabe de Silwan. Les habitants palestiniens affirment qu’il s’agit d’une initiative soutenue par le gouvernement visant à les déposséder. Israël, pour sa part, considère Jérusalem-Est comme partie intégrante de sa capitale indivisible et soutient que les Juifs qui s’y installent le font légalement.
Les plaignants dans les affaires de Silwan sont appuyés par Ateret Cohanim, une fondation de droite qui œuvre à renforcer la présence juive à Jérusalem-Est. L’organisation se présente comme le fer de lance de la « reconquête de la terre juive » dans la ville.
Avant la création de l’État d’Israël, le terrain sur lequel se trouve Batn al-Hawa abritait des immigrants juifs yéménites, logés par la fondation Benvenisti Endowment, créée à la fin du 19ᵉ siècle, lorsque Jérusalem était sous domination ottomane.
Le « village yéménite » a existé jusqu’à la révolte arabe de 1936-1939, lorsque les autorités britanniques, lassées de devoir protéger les résidents juifs, ont décidé de le démolir. Le terrain est resté propriété de la fondation jusqu’à la fin du mandat britannique, puis est passé sous administration jordanienne après son occupation de Jérusalem-Est. De nombreuses propriétés ont alors été louées à des familles palestiniennes.
Après la guerre des Six Jours de 1967, Israël a pris le contrôle de la partie orientale de la ville. Trois ans plus tard, la Knesset a adopté une loi permettant aux anciens propriétaires de récupérer les terres perdues pendant la guerre d’indépendance.
Les organisations de défense des droits humains dénoncent régulièrement le double standard de cette loi, qui permet à des Juifs de réclamer des biens à Jérusalem-Est perdus avant 1948, mais interdit aux Palestiniens de revendiquer les propriétés que leurs familles possédaient à Jérusalem-Ouest avant la même date.
Les expulsions ont repris plus récemment, après qu’Ateret Cohanim a obtenu la tutelle de la fondation Benvenisti au début des années 2000.
Les groupes de défense des droits affirment que la fondation n’a aucun lien avec les propriétaires originaux du terrain. Ateret Cohanim a néanmoins engagé des dizaines de procédures judiciaires au nom de la fondation Benvenisti, qualifiant les résidents palestiniens de « squatteurs illégaux » sur des terres lui appartenant.
Ateret Cohanim n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
Ateret Cohanim n’a pas répondu à une demande de commentaire.
« Un quartier entier » menacé d’expulsion
Aviv Tatarsky, chercheur pour Ir Amim, une organisation qui défend les droits des Palestiniens de Jérusalem, a averti que les expulsions de dimanche « pourraient annoncer une nouvelle vague, beaucoup plus large, dans les semaines à venir ».
Il a qualifié ces expulsions de « question purement politique », affirmant que le système judiciaire israélien « prive effectivement les Palestiniens du droit à un logement décent ».
« Entre 70 et 80 familles sont encore menacées d’expulsion à Batn al-Hawa… L’expulsion d’hier ne concerne pas seulement une ou deux familles, mais tout un quartier », a-t-il déclaré.
Selon Ir Amim, neuf familles ont été expulsées de leur domicile depuis le début de la guerre à Gaza, déclenchée le 7 octobre 2023 par le pogrom perpétré par le Hamas dans le sud d’Israël.
Le matin même où les familles Shweiki et Odeh ont été contraintes de quitter les lieux, la police a remis des ordres d’expulsion à trois autres ménages appartenant à une branche de la famille Rajabi. Ces ordres doivent prendre effet dans les 21 jours. Les familles ont tenté de faire appel de la décision du tribunal de district devant la Cour suprême, mais leur requête a été rejetée.
Quelques jours plus tôt, la Cour suprême avait déjà rejeté un recours similaire déposé par la famille Abd Al-Fatah Rajabi, ouvrant la voie à une nouvelle expulsion imminente.
Zuheir Rajabi est lui aussi menacé d’expulsion dans le cadre d’une autre procédure et devrait déposer un recours devant la Cour suprême dimanche prochain avec cinq autres ménages, soit environ 230 personnes réparties dans 26 familles.
Il craint toutefois que son recours n’aboutisse pas, au vu des rejets essuyés par d’autres familles ces derniers mois. « C’est le chaos total. Je ne sais même plus à qui m’adresser », a-t-il confié.







