Les restaurants israéliens regorgent de clients mais manquent de personnel
Rechercher

Les restaurants israéliens regorgent de clients mais manquent de personnel

Les jeunes travailleurs habituellement employés dans les restaurants et les bars ne sont pas revenus, préférant les allocations chômage aux emplois précaires

Le marché de Sarona à Tel-Aviv accueille de nouveau des clients, le 21 avril2021. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)
Le marché de Sarona à Tel-Aviv accueille de nouveau des clients, le 21 avril2021. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

La semaine dernière, dans un Aroma Espresso Bar de Tel Aviv, les clients étaient assis à l’extérieur, sirotant des cappuccinos, grignotant des sandwichs et se délectant du simple plaisir d’être sans masque et entre amis.

Même scénario au café-restaurant Matilda, dans le quartier verdoyant de Maoz Aviv, où les clients dégustaient leur repas alors qu’une légère brise venait tempérer la chaleur du soleil et que le virus qui a confiné les gens chez eux pendant des mois semblait, à ce moment-là, n’appartenir qu’à un lointain cauchemar.

Alors qu’Israël sort de la pandémie de coronavirus grâce à une campagne de vaccination inégalée à travers le monde, l’économie semble se remettre en marche. Les réservations de restaurants sont difficiles à obtenir et les cafés débordent de clients de bonne humeur, désireux d’embrasser une réalité post-pandémique.

Et pourtant, tout n’est pas revenu à la normale. Au café Aroma, la nourriture était servie dans des assiettes en carton, les salades dans des récipients en plastique, avec des couverts jetables. Au Matilda, une seule serveuse prenait les commandes et distribuait les plats.

Des Israéliens assis aux terrasses des restaurants à Tel Aviv, le 4 avril 2021. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90 )

En effet, ces établissements, qui ont été contraints de fermer ou de passer à la vente à emporter pendant les confinements et qui ont mis leurs employés en congé sans solde ou les ont licenciés, ont maintenant du mal à les récupérer.

Avant que le coronavirus ne frappe, Matilda employait une équipe de 10 à 12 personnes rémunérées à l’heure, âgées pour la plupart de 18 à 24 ans. Mais aujourd’hui, le personnel n’en compte plus que quatre, a déclaré Alon Kedem, 48 ans, propriétaire de ce restaurant vieux de 22 ans, considéré comme un repère dans le quartier.

Autrefois ouvert sept jours sur sept, de 7 heures à 23 heures, pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner, le restaurant a réduit ses horaires et allégé son menu par manque de main-d’œuvre, a déploré Kedem.

Alon Kedem, à droite, propriétaire du restaurant Matilda, qui existe depuis 22 ans dans le nord de Tel Aviv (Crédit : Shoshanna Solomon/Times of Israel).

« Je ne trouve pas de main-d’œuvre », a déclaré Kedem. Lorsque les confinements ont été imposés, il a fermé le restaurant et renvoyé ses employés chez eux, et a commencé à servir du café et des croissants pour le petit-déjeuner dans son stand de pizza à emporter situé à proximité. Aujourd’hui, malgré la réouverture du restaurant, le manque de personnel entrave la croissance de son activité.

L’un de ses employés, en congé sans solde, a refusé de reprendre le travail. D’autres ont trouvé des emplois, comme la livraison de nourriture, qui paient mieux et offrent des horaires flexibles plutôt que des schifts, a déclaré Kedem.

La pandémie a causé des ravages dans de nombreux établissements de restauration, a-t-il ajouté. « Je suis ici depuis 22 ans et je n’ai pas l’intention d’abandonner juste à cause d’une année de coronavirus », a-t-il dit. « Mais si je venais de créer mon entreprise, je repenserais certainement à ma façon d’avancer. Il me serait plus facile de lâcher prise et de regarder dans d’autres directions si mon travail n’était pas si étroitement associé à mon foyer dans mon cas. »

Des Israéliens, certains portant des masques de protection et d’autres non, dans un café de Tel Aviv, le 16 juin 2020. (Miriam Alster/Flash90)

Les mesures imposées pour enrayer le virus ont fait reculer l’économie israélienne de 2,5 % en 2020, sa plus forte contraction à ce jour. L’année dernière, le chômage a grimpé en flèche pour atteindre son plus haut niveau depuis au moins 50 ans, soit une moyenne de 15,7 %, contre un record minimum à 3, 8 % en 2019.

Les secteurs du commerce, des loisirs et de l’hôtellerie ont été parmi les plus touchés par les confinements, et ils emploient en grande partie des jeunes travailleurs, qui se sont retrouvés congédiés du jour au lendemain. Les plus chanceux ont été mis en congé, ce qui leur a permis de percevoir des allocations de chômage d’un montant presque égal à leur salaire.

Ces prestations ont été prolongées jusqu’à la fin du mois de juin afin de fournir un filet de sécurité économique aux travailleurs et aux employeurs pendant la pandémie.

Cette politique de mise au chômage se retourne toutefois contre eux, selon certains, car de nombreux jeunes travailleurs préfèrent rester au chômage plutôt que de reprendre un emploi dont le salaire ne dépasse guère le montant des indemnités qu’ils reçoivent du gouvernement.

Des Israéliens prennent plaisir à s’asseoir dans des restaurants à Tel Aviv, le 04 avril 2021. (Miriam Alster/FLASH90)

Dimanche, l’agence de l’emploi a indiqué que selon ses chiffres, les actifs de moins de 34 ans préféraient ne pas retourner travailler, malgré la hausse du nombre d’offres d’emploi dans leurs secteurs, notamment dans la restauration au cours du premier trimestre.

De décembre à mars, la demande de personnel en cuisine a augmenté de
36 %, selon les données, celle des serveurs et barmen de 208 % et celle des cuisiniers de 218 %.

La prolongation des allocations de chômage jusqu’à la fin du mois de juin a transformé le « filet de sécurité » en un « obstacle » empêchant les travailleurs de retourner sur le marché du travail, a déclaré Rami Garor, le chef du Bureau du service de l’emploi d’Israël, dans un communiqué.

Les données publiées par le Bureau central des statistiques montrent que le nombre d’entreprises ayant des postes vacants en Israël a atteint 30 % en mars, contre 21 % en février et 8 % en mars et avril de l’année dernière, alors que la pandémie s’installait. Avant la pandémie, en janvier 2020, 25 % de toutes les entreprises avaient des postes vacants. Une enquête menée auprès des entreprises a montré que 58 % des entreprises du secteur de l’alimentation et de l’hôtellerie ont déclaré employer moitié moins de travailleurs qu’avant la pandémie.

En mars 2021, il n’y avait que 94 000 travailleurs employés dans le secteur de l’alimentation et de l’hôtellerie, contre une moyenne de 215 000 en 2019, a montré le Bureau des statistiques.

Shai Berman, PDG de l’Association israélienne des restaurants et des bars. (Crédit : Udi Golan)

« Il nous manque 40 000 à 50 000 travailleurs », a déclaré Shai Berman, PDG de l’Association israélienne des restaurants et des bars.

Avant que le coronavirus ne frappe, le secteur de la restauration, y compris les cafés et les bars, employait près de 200 000 personnes. Pendant la crise, ce nombre a chuté à 30 000-60 000, dit-il, et il est maintenant de
100 000 environ.

Le programme de chômage technique et les allocations chômage étendues à tous les travailleurs en sont la principale raison, a-t-il dit. De nombreuses personnes « préfèrent continuer à vivre au crochet du gouvernement et ne pas retourner au travail », a-t-il affirmé.

En outre, certains travailleurs ont trouvé des emplois dans d’autres secteurs, comme les services de livraison, la construction ou les soins infirmiers, qui ont continué à fonctionner pendant les confinements. Certains cuisiniers, par exemple, ont créé des entreprises à domicile.

« Il y a une énorme demande de travailleurs dans le secteur », a déclaré Berman. « Les clients veulent revenir », mais ils peinent à obtenir des réservations, car les établissements sont encore limités dans le nombre de clients qu’ils peuvent accueillir en salle et en raison du manque de personnel. « La capacité doit être freinée parce que les propriétaires ne veulent pas que les clients reçoivent un mauvais service et un retard dans leur nourriture ».

Nimrod, 31 ans, propriétaire de bars à Herzliya et Kfar Saba, que le Times of Israel a interviewé en avril 2020 alors que les confinements paralysaient la population, a dû fermer ses sept bars généralement bondés et mettre presque tous ses employés en congé. Il a maintenant rouvert cinq d’entre eux (deux, dans des hôtels, restent fermés car il n’y a pas de touristes) et il a ouvert un nouveau bar à Herzliya. « Le travail se passe très bien », dit-il, les clients ne trouvant souvent pas de place pour s’asseoir lorsqu’ils viennent, tant la quête du plaisir est élevée. »

Des Israéliens font leurs courses au marché Mahane Yehuda de Jérusalem, le 25 avril 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Lui aussi a du mal à trouver du personnel, ce qui ne facilite pas la tâche pour continuer à offrir un bon service. Sur les réseaux sociaux, Nimrod voit qu’il n’est pas seul. « Je vois que tout le monde cherche. Pas pour du travail, mais pour des travailleurs ».

Nimrod ne sait pas trop pourquoi les travailleurs ne reviennent pas.  « Nombreux sont ceux qui sont à une autre étape de leur vie. Une année s’est écoulée, après tout », a-t-il déclaré. Mais s’ils préfèrent simplement rester chez eux et percevoir des allocations de chômage, « alors je ne comprends pas », a-t-il ajouté.

Les salaires ont augmenté : les serveurs touchent un minimum de 40 shekels par heure (12 dollars) et jusqu’à 100 shekels, voire 120 shekels, a déclaré Berman, de l’Association des restaurants.

Kedem, du Matilda, a déclaré qu’il ne pouvait pas se permettre d’offrir ces salaires plus élevés, mais qu’il était prêt à augmenter son salaire à 50 shekels de l’heure, contre 35 à 40 shekels, ce qu’il payait avant la pandémie.

Le retour des travailleurs est essentiel à la survie des entreprises déjà affaiblies par la pandémie, a déclaré Berman. Les restaurants doivent avoir une capacité d’au moins 80 % pour être économiquement viables, mais ce n’est pas le cas car la pénurie de travailleurs les oblige à réduire leurs heures d’ouverture.

« Nous ne maximisons pas notre potentiel de travail », a-t-il déclaré.

Des habitants de Jérusalem au marché Mahane Yehuda, le 10 mars 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Avant la pandémie, on comptait 14 000 restaurants, bars, cafés et stands de nourriture en Israël. Ils ne sont plus que 10 000 et d’autres encore fermeront leurs portes si l’on ne fait pas assez pour remettre les gens au travail, a averti Berman.

« Pendant la pandémie, nous avons subi une hémorragie massive, et même aujourd’hui, nous sommes en mauvaise posture », a-t-il déclaré. « Même un petit changement dans la mauvaise direction peut nous faire chuter. »

Fin mars, le taux de chômage en Israël était de 11,8 %, contre 16,7 % en février, selon le Bureau des statistiques.

Les personnes qui n’ont pas repris le travail avant la fin de leurs allocations chômage risquent de se retrouver au chômage chronique, car de nombreuses entreprises ont fermé et risquent de ne pas rouvrir, a averti Yaniv Bar, un chercheur en économie à la Bank Leumi Le-Israel Ltd, lors d’un entretien téléphonique. « Leurs compétences peuvent être désormais superflues », a-t-il ajouté, et ils devront suivre une formation de reconversion pour entrer dans d’autres secteurs où des emplois sont disponibles.

Sur ce front, le gouvernement semble faire très peu. Le financement des programmes de formation est « douloureusement faible », a déclaré M. Bar, et même l’argent qui a été alloué n’a pas été utilisé, a-t-il dit. « L’allocation a été proche de zéro dans la pratique ».

Selon les données du ministère des Finances, le gouvernement a alloué quelque 1,47 milliard de shekels à la formation, sur un budget de 200 milliards de shekels prévu pour faire face à la crise du coronavirus. Sur ce montant, seuls 156 millions de shekels ont été effectivement dépensés.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...