L’exposition Gurlitt ou l’émergence d’une image familiale compliquée
Rechercher

L’exposition Gurlitt ou l’émergence d’une image familiale compliquée

Exposant des œuvres de la collection amassée durant la Seconde Guerre mondiale, le musée d'Israël tente de dénouer l'histoire d'un homme qui s'est enrichi sous le nazisme

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Une visiteuse regarde les peintures "Melancholisches Maedchen", à gauche, et Nackte Frau im Walde" du peintre allemand  Ernst Ludwig Kirchner, dans l'exposition ‘Rapport de statut Gurlitt. Art dégénéré - confisqué et vendu' organisée au Kunstmuseum de Bern, en Suisse, le 1er novembre 2017 (Crédit : Peter Klaunzer/Keystone via AP)
Une visiteuse regarde les peintures "Melancholisches Maedchen", à gauche, et Nackte Frau im Walde" du peintre allemand Ernst Ludwig Kirchner, dans l'exposition ‘Rapport de statut Gurlitt. Art dégénéré - confisqué et vendu' organisée au Kunstmuseum de Bern, en Suisse, le 1er novembre 2017 (Crédit : Peter Klaunzer/Keystone via AP)

C’est une expérience sereine de découverte qui attend les visiteurs qui parcourent les galeries de l’exposition « Choix Fatidiques : L’art du trésor de Gurlitt », qui est à voir au musée d’Israël depuis le 24 septembre et qui fermera ses portes le 15 janvier 2020.

L’exposition, présentée dans trois galeries, agrémentée d’un documentaire sous forme de film expliquant l’histoire de Gurlitt avec la participation de trois experts, comprend seulement une centaine des tableaux amassés par Hildebrand Gurlitt, collectionneur allemand qui avait rassemblé des milliers d’œuvres d’art à l’origine douteuse pendant la Seconde Guerre mondiale – un trésor qu’il aurait constitué en profitant des pillages effectués par les nazis auprès de leurs victimes juives.

Parmi les œuvres qui ornent les murs du musée d’Israël, des huiles de Gaughin, des peintures abstraites de Cézanne et Monet aux dominantes vertes et bleues et les lignes austères de Max Liebermann et d’Otto Dix. Elles sont regroupées et exposées dans des sections chronologiques séparées – avant-guerre, guerre et après-guerre – pour mieux comprendre et appréhender la chronologie de la carrière et de la vie de Gurlitt.

Et pourtant, chaque dessin et chaque peinture réalisés par les maîtres qui ont été inclus dans l’exposition racontent de manière déterminante cette histoire complexe, et occupent tous une place particulière dans le récit des pillages nazis et la provenance des œuvres d’art à l’époque de la Shoah.

Une peinture de Jésus par Cornelia Gurlitt, soeur du collectionneur d’art Hildebrand Gurlitt, avec la ligne de ciel du Jérusalem antique en arrière plan, actuellement à découvrir au musée d’Israël jusqu’au 15 janvier 2020 (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Pour Shlomit Steinberg, la partie la plus intéressante de l’exposition est la première section, qui rassemble les œuvres des membres de la famille de Gurlitt – son oncle et sa sœur, qui figuraient parmi les artistes, érudits et autres esprits créatifs de la famille. L’un des tableaux de sa sœur, Cornelia Gurlitt, montre Jésus avec, derrière lui, un rendu inratable de Jérusalem.

« Peut-être y avait-il quelque chose de Juif en elle ? », interroge Steinberg, conservatrice en chef d’art européen au musée d’Israël.

Ce trésor considérable – estimé à environ un milliard d’euros – avait été découvert en 2012 au cours d’une enquête fiscale effectuée par la police allemande chez le fils de Hildebrand, Cornelius, qui vivait reclus.

Les autorités devaient dissimuler l’existence de cette collection pendant un an, mais elles s’étaient ensuite engagées à rendre les œuvres à leurs propriétaires légitimes, mettant en place le groupe de travail Schwabinger Kunstfund, chargé de traiter les réclamations des héritiers.

Steinberg est l’une des deux spécialistes israéliennes de l’art à siéger dans ce groupe.

Steinberg dit avoir été la première, au sein de la commission, à avoir suggéré l’organisation d’expositions dans le monde entier pour faire découvrir au public l’histoire de Gurlitt, ajoutant qu’il a fallu plusieurs années avant de concrétiser ce projet et davantage de temps encore pour que les 100 tableaux et dessins n’arrivent en Israël.

Shlomit Steinberg, conservatrice de l’art européen au musée d’Israël, qui a demandé pendant des années d’organiser une exposition des oeuvres de Gurlitt au musée d’Israël

En tant que conservatrice de l’art européen, Steinberg a organisé l’exposition et représenté le musée d’Israël à des conférences traitant de la restitution des œuvres d’art depuis la mise en place, en 2008, de deux événements au sein de l’institution : « La recherche des propriétaires : tutelle, recherche et restitution de l’art volé en France pendant la Seconde Guerre mondiale » et « l’Art orphelin : Les œuvres d’art pillées de la Shoah au musée d’Israël ».

Entre-temps, le groupe de travail a aussi intégré en son sein une deuxième spécialiste de l’art de nationalité israélienne, Yehudit Shendar, qui était à l’époque directrice-adjointe et conservatrice en chef des œuvres dans la division des musées de Yad Vashem.

Une intégration qui a été une initiative inhabituelle, clame Steinberg, quoique appropriée au vu de leurs domaines distincts d’expertise.

Cela avait été en fait Bobby Brown, à l’époque directeur-exécutif du projet HEART (Groupe de travail pour la restitution des biens de l’époque de la Shoah), une initiative à but non lucratif menée par l’Agence juive pour Israël, qui avait rapidement convaincu le ministre allemand de la Culture qu’au moins un Israélien, et deux de préférence, devaient siéger au sein de ce groupe de travail.

« Je voulais que cette personne soit aussi influente que possible, et Shlomit et Yehudit sont les meilleures dans le domaine », explique Brown. « J’ai dit à la ministre qu’elle avait besoin d’une commission complètement impartiale ».

Après l’acceptation des deux femmes, les trois Israéliens ont travaillé ensemble, en coulisses, pour faire comprendre au public la problématique de l’art pillé auprès des Juifs par les nazis.

Il est presque impossible de restituer des tableaux individuellement, explique Brown, en raison du petit nombre de survivants, des recherches nécessaires à faire et des coûts juridiques prohibitifs.

« C’est presque un aspect caché de la Shoah, et il est très important que nous ayons mis en exergue la question dans sa globalité », dit-il.

Une partie du processus de recherche de Gurlitt a été d’organiser l’exposition à Jérusalem, dit Steinberg. « Je suis têtue comme une mule et je suis restée en contact avec ces gens », dit-elle. « Je n’ai pas cessé de poser des questions, d’enquêter, de vérifier, de faire la navette entre les dates. On voulait qu’ils sachent qu’on était là et qu’on ne laisserait pas traîner les choses éternellement », ajoute-t-elle.

Deux visiteurs devant les tableaux ‘Junges Paar’ (l), et ‘Diskussion’ du peintre allemand Emil Nolde, dans l’exposition ‘Rapport de statut Gurlitt. Art dégénéré – confisqué et vendu’ organisée au Kunstmuseum de Bern, en Suisse, le 1er novembre 2017 (Crédit : Peter Klaunzer/Keystone via AP)

Le musée d’Israël n’est que le quatrième à exposer certaines des œuvres d’art de Gurlitt. Leur première présentation avait été organisée à Bern, en Suisse, puis elles avaient été exposées en Allemagne à deux reprises, à Bonn puis à Berlin. Suite à ces expositions, Steinberg n’aura cessé de réclamer la permission de les faire découvrir au public dans le cadre du musée d’Israël.

Seront-elles restituées ?

Les choses ne sont pas allées d’elles-mêmes non plus à Jérusalem – où le musée a traversé une série de changements à sa tête avant l’arrivée au poste de directeur d’Ido Bruno, en 2017. Steinberg a dû continuer à expliquer la mission et l’objectif poursuivis par une exposition de Gurlitt durant le renouvellement de plusieurs directeurs à la tête de l’institution.

Pendant toute cette période, Steinberg travaillait étroitement avec le conservateur en chef du musée de Bern, venu également visiter le musée d’Israël, et ses autres collègues du groupe de travail.

Il y a eu des inquiétudes portant sur certains déplacements d’œuvres d’art au cours de tous ces voyages, mais Steinberg savait très exactement quels tableaux elle voulait faire venir au sein de l’Etat juif.

« Je voulais Otto Dix, les travaux du grand-père Gurlitt, le Chagall, », dit-elle. « Il y avait des dizaines et des dizaines d’œuvres. Je n’avais pas besoin de ça ; je n’avais pas besoin de montrer l’immense diversité de la collection ».

« Je gardais les grands noms en tête, je ne les abandonnais pas – mais j’ai fait preuve de flexibilité concernant les œuvres d’art du trésor qui n’avaient jamais été exposées », note-t-elle.

Le tableau de Chagall est du côté gauche du mur noir dans la troisième section de l’exposition Gurlitt, « Choix Fatidiques » (Crédit : Elie Posner/Israel Museum)

Une inquiétude plus silencieuse portait également sur la restitution des œuvres d’art par le musée d’Israël une fois qu’elles seraient arrivées entre ses murs.

« Bien sûr, nous les rendrons – mais c’est une préoccupation majeure pour eux », explique Steinberg. « J’ai travaillé avec des gens qui ont appris à nous faire confiance. Tout le monde n’a pas été en Israël et tout le monde ne sait pas à quoi ça ressemble, ici – ou si ça va être accepté ».

Montrer le devant des tableaux

C’est Steinberg qui a suggéré, à l’origine, que les tableaux soient présentés partout lorsque le groupe de travail a lancé ses activités en 2015, alors que le public allemand était désireux de voir les résultats des restitutions du trésor découvert en 2012.

Steinberg avait estimé qu’il serait utile de créer des expositions qui aideraient à présenter les œuvres au public. Les experts du groupe n’utilisaient pas les originales, mais travaillaient sur les photos de ces dernières dans le cadre de leur recherche : il était donc logique de montrer la collection en public et au public.

« J’ai dit : ‘Montrons-la devant des peintures’, » explique Steinberg.

Certains de ses collègues du groupe de travail avaient été horrifiés à l’idée d’expositions qui pourraient placer Gurlitt – et son histoire controversée – sur un piédestal.

« Je n’avais pas l’intention de faire ça, c’était une personnalité très obscure », explique Steinberg.

Ils ont oublié qu’ils étaient Juifs

Ce que Steinberg a fait, c’est consacrer plusieurs années de recherches intensives à la lecture de lettres et d’écrits divers de Gurlitt, étudiant les archives photographiques du trésor et retraçant l’histoire de Hildebrand Gurlitt et son rôle dans le pillage de Juifs dans les années 1930.

Hildebrand Gurlitt était un quart Juif par le biais de sa grand-mère, Elisabeth Gurlitt, mais la famille s’était depuis longtemps écartée du judaïsme. Il avait épousé Helena, une blonde aux yeux bleus qu’il décrivait comme étant une aryenne. Ses enfants, aux traits fins, étaient également blonds aux yeux bleus.

Être un quart Juif aurait pu s’avérer problématique en vertu des lois de Nuremberg décrétées par les nazis, et Gurlitt avait rejeté sa judéité de manière répétée – en particulier dans les documents administratifs utilisés pour pouvoir entrer à la commission des négociants en art allemands.

Il était né dans une famille qui, aux yeux d’un grand nombre, paraîtrait idéale, raconte Steinberg. Issue de la haute bourgeoisie, elle comptait des historiens et des peintres, des propriétaires de galeries et des architectes. Ils habitaient une magnifique villa et son grand-père avait fondé le département d’architecture au sein de l’université de Dresde.

« Ces gens, bien avant la République de Weimar, s’étaient assimilés à la société », explique-t-elle. « Ils avaient oublié qu’ils étaient juifs ».

Hildebrand Gurlitt, photographiée en 1944 (Autorisation : Tony Rees/Wikipedia)

La manière exacte dont Hildebrand Gurlitt est parvenu à rassembler les œuvres d’art reste indéterminée, mais Steinberg fait remarquer que tandis qu’il n’avait pas directement participé à la saisie de ces dernières par les nazis dans les musées et les collections privées, il avait pris néanmoins de nombreuses initiatives visant à les acquérir et à les déplacer.

Gurlitt avait connu des débuts houleux dans sa carrière professionnelle de conservateur, une période qui est évoquée dans l’exposition. Mais sa carrière décolla dans les années 1930.

La famille était riche : il y a des photos prises en 1938 qui montrent ses proches en manteaux de fourrure, avec une belle voiture, buvant et riant dans un jardin, indique Steinberg. La vie était douce pour Gurlitt et les siens.

Peut-être ne dormait-il pas la nuit ou soutenait-il sa famille au sens large, peut-être était-il un homme bon, peut-être que tout cela n’avait été qu’un prétexte – mais vous voyez là quelque chose qui ressemble tout de même à un bonheur suspect dans une période qui a été très difficile pour le monde juif

Tandis que les Juifs et d’autres souffraient sous le régime nazi, Gurlitt, pour sa part, prospérait. Steinberg évoque la possibilité qu’il ait pu avoir des hésitations à exploiter des biens saisis ou vendus à bas prix par des gens qui prenaient la fuite, mais rien ne l’indique formellement pour autant.

« Peut-être ne dormait-il pas la nuit ou soutenait-il sa famille au sens large, peut-être était-il un homme bon, peut-être que tout cela n’avait été qu’un prétexte – mais vous voyez là quelque chose qui semble à un bonheur suspect dans une période qui a été très difficile pour le monde juif », dit-elle.

Au milieu des années 1930, Gurlitt s’est mis à acheter et vendre des œuvres appartenant à des personnalités privées et notamment à des Juifs soumis à des impôts exorbitants ou qui liquidaient leurs biens pour pouvoir fuir l’Allemagne.

Il avait également été l’un des négociants en art allemands chargés de commercialiser les œuvres confisquées à l’étranger.

La série d’événements heureux, pour Gurlitt, continua et, en 1941, il partit à Paris, où se mêlaient trafic d’œuvres d’art, contrebande d’oeuvres volées et d’argent, continue Steinberg.

Il avait une maîtresse qui avait épousé un diplomate suisse et qui pouvait faire passer les œuvres dans la valise diplomatique. Gurlitt était devenu également ami avec le propriétaire d’une entreprise de camions de transport pour déplacer des meubles de style Chippendale, et il est clair qu’il avait passé un accord avec eux pour déplacer des œuvres d’art de l’Allemagne vers l’étranger. Ces dernières étaient majoritairement de petite dimension et transportées et livrées pour rejoindre sa propre collection en Allemagne.

L’un des plus grands tableaux de Gurlitt par l’artiste favori de Hitler, Ferdinand Georg Waldmuller, actuellement exposé au musée d’Israël jusqu’au 15 janvier 2020 (Autorisation : Jessica Steinberg/Times of Israel)

En fait, l’une des seules larges œuvres que Gurlitt comptait dans sa collection – et qui est présentée dans l’exposition du musée d’Israël – est le portrait de deux femmes réalisé par Ferdinand Georg Waldmuller, artiste favori de Hitler et acheté par Gurlitt en 1953.

Un tableau qui avait dû être un cadeau d’anniversaire, suppose Steinberg, parce que « qui aurait voulu de l’artiste favori de Hitler en 1953 ? »

Gurlitt resta à Paris jusqu’à la fin de l’année 1944 puis retourna en Allemagne, à Dresde, installant les œuvres à Aschbach, un château situé dans un village minuscule du même nom, situé en Bavière. Ce village avait été également un lieu ayant accueilli un camp américain pour les survivants juifs, et Gurlitt avait fait l’objet d’une enquête de la part des autorités américaines.

La maison de Cornelius Gurlitt à Salzburg, en Autriche, le 18 novembre 2013 (Crédit : AFP Wildbild)

Il s’était soudainement souvenu de son identité juive et avait dit aux enquêteurs qu’il était juif, que sa grand-mère était juive, et avait finalement réussi à conserver son trésor de tableaux.

Après la guerre, la famille Gurlitt s’installa à Dusseldorf, où elle resta jusqu’en 1956, l’année où Gurlitt mourut, à la suite d’un accident de voiture douteux causé par des freins défaillants. Grièvement blessé à la jambe, il aurait dû être amputé – mais son épouse refusa, ne voulant pas d’un époux diminué, selon Steinberg.

Elle continua à négocier des œuvres d’art, partit à Munich et acheta une maison à Salzbourg.

Ses enfants, dit Steinberg, étaient des esprits solitaires, habitués à déménager, et qui n’auront jamais été à l’aise dans la société dans laquelle ils évoluaient.

C’est chez Cornelius Gurlitt, le fils de Hildebrand, que le trésor a finalement été découvert en 2012 alors qu’il était poursuivi par les autorités pour évasion fiscale.

Gurlitt, 81 ans, était encore en vie lorsque le groupe de travail avait lancé ses activités.

« Il nous a véritablement intrigués », explique Steinberg.

Cornelius Gurlitt, en couverture de Der Spiegel au mois de novembre 2013

Cornelius Gurlitt n’était pas « quelqu’un d’ordinaire », explique-t-elle, le décrivant comme un reclus, un homme renfermé. Il ne communiquait qu’avec sa sœur, décédée en 2012 et ce même si son beau-frère, Klaus, était pour sa part encore en vie.

Cornelius Gurlitt trouva la mort en 2014, laissant les œuvres d’art, de manière inattendue, à un musée de Bern. Une ville avec laquelle il entretenait un lien particulier à cause de son oncle, Willy, un musicologue qui s’était réfugié là-bas après la guerre.

« C’était un endroit où il se sentait bien, et il avait eu l’idée de la part d’un propriétaire de galerie auquel il avait vendu des œuvres », raconte Steinberg.

Malgré les suspicions et les recherches, le trésor se trouve encore en une seule pièce et raconte une histoire de guerre, d’identité et de motivations douteuses.

« Ce n’est pas une exposition de pur divertissement », s’exclame Steinberg. « Mais je pense que les œuvres sont de qualité. Je suis fière des œuvres que j’ai fait venir. Et je pense que ce salaud avait bon goût. Il savait ce qu’il faisait ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...