L’image d’Israël dans le monde est à la fois formidable et horrible. Pourquoi ?
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Analyse

L’image d’Israël dans le monde est à la fois formidable et horrible. Pourquoi ?

Cherchant une expertise en high-tech et en contre-terrorisme, le monde veut une "relation de proximité" avec Israël, argue le Premier ministre. Non, répondent ses opposants, le monde nous évite à cause du processus de paix figé. Les deux ont raison

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec le Premier ministre indien Narendra Modi lors de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, COP21, au Bourget, le 30 novembre 2015 (Crédit : Amos Ben Gershom / GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec le Premier ministre indien Narendra Modi lors de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, COP21, au Bourget, le 30 novembre 2015 (Crédit : Amos Ben Gershom / GPO)

Comment Israël est-il perçu dans le monde ? Cela ne pourrait pas aller mieux, selon le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Cela n’a jamais été pire, rétorque ses opposants.

C’est un débat important, qui ne sert pas simplement à fournir du bon matériel pour des émissions politiques ou des discussions théoriques dans les commissions de la Knesset, mais pourrait donner des leçons cruciales aux producteurs de politique étrangère. Et les deux camps de ce débat ont des arguments valables.

Le camp « cela ne pourrait pas aller mieux » affirme qu’à une ère de terrorisme et de crises économiques mondiales, le monde civilisé est principalement intéressé par deux choses : se protéger du terrorisme islamique et avoir de bonnes relations commerciales avec les pays qui peuvent proposer quelque chose. Alors que beaucoup de dirigeants continuent à louer du bout des lèvres la cause palestinienne, pendant leurs réunions avec leurs homologues étrangers ils se concentrent sur les prouesses d’Israël dans les domaines du high-tech, de la cyber sécurité et du contre-terrorisme, sans même mentionner le processus de paix, selon Netanyahu.

Les géants asiatiques comme l’Inde, la Chine et le Japon ont soif de technologies israéliennes, se vante-il dans pratiquement tous ses discours, et malgré des querelles mineures avec l’Union européenne sur le problème palestinien, les relations bilatérales avec la plupart des pays européens restent excellentes, souligne-t-il.

« Il y a beaucoup de problèmes à l’échelle internationale. L’un de nos problèmes est le calendrier, il s’agit simplement d’un problème de calendrier », a déclaré fin novembre le Premier ministre – qui est également le ministre des Affaires Etrangères – se moquant des Cassandre en soulignant qu’il a à peine le temps de rencontrer tous les dirigeants mondiaux qui veulent le voir. « Quiconque parlerait d’un effondrement de nos relations avec les Etats-Unis, avec le monde en général et avec le monde arabe en particulier, se tromperait. »

Netanyahu faisait référence à la longue liste de dignitaires étrangers qu’il a rencontrés ou est sur le point de rencontrer. A la conférence de Paris sur le climat le mois dernier, il a parlé avec Barack Obama, Vladimir Poutine, François Hollande et les dirigeants de l’Inde, du Canada, de l’Australie, de l’Egypte, de Pologne, des Pays-Bas, de Grèce et de beaucoup d’autres pays, y compris des États arabes avec qui Israël n’entretient pas de relations diplomatiques.

« La position d’Israël est très forte. Les gens cherchent une relation de proximité avec nous, avait déclaré Netanyahu à ce moment. Ils comprennent qu’Israël est une puissance régionale majeure, et une puissance mondiale majeure dans les domaines des technologies et de l’informatique. Il n’y a quasiment personne qui ne m’a pas parlé de cela et ils comprennent aussi que nous pouvons aider dans la guerre contre le terrorisme et contre l’islam radical. C’est fort et sincère. »

Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à  une conférence de presse conjointe après leur réunion au Kremlin à Moscou, le 20 novembre 2013 (Crédit : Kobi Gideon / GPO / Flash90)
Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à une conférence de presse conjointe après leur réunion au Kremlin à Moscou, le 20 novembre 2013 (Crédit : Kobi Gideon / GPO / Flash90)

Les adhérents de l’école de pensée qui croient à l’isolation croissante d’Israël sur la scène internationale ne sont pas d’accord. Ils dépeignent plutôt une image sombre d’un pays assiégé, à qui il ne reste que peu d’amis sur la planète.

Le mouvement international de boycott a le vent en poupe, la plupart des pays du monde ont reconnu un Etat palestinien contre la volonté exprimée par Israël, l’Union européenne a commencé à étiqueter les produits issus des implantations à cause d’une querelle sans fin sur ce qui est perçu comme une intransigeance israélienne dans le processus de paix, les relations avec la Maison Blanche sont en lambeaux à cause de l’accord nucléaire iranien, et maintenant le Brésil refuse d’accepter l’ambassadeur désigné par Israël, Danny Dayan, parce qu’il est associé au mouvement des implantations.

Yaïr Lapid, le 27 juillet 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
Yaïr Lapid, le 27 juillet 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

« Cela n’a jamais été pire. Depuis 1948, notre statut international n’a jamais été aussi mauvais que maintenant », a déclaré en décembre au Times of Israel le député Yair Lapid, soi-disant ministre fantôme des Affaires Etrangères d’Israël.

Des sentiments similaires peuvent être entendus dans tous les partis de l’opposition. Le fait que Netanyahu ait rencontré beaucoup d’hommes d’état ne dit pas grand-chose de la perception d’Israël dans le monde, selon Lapid. « Ils marchent dans les couloirs [d’une conférence internationale] et se rencontrent et se parlent, a-t-il déclaré. Ils vous parlent de choses plaisantes, au lieu de vous parler des sujets qui fâchent. Je ne me laisserais pas désorienter par des mondanités. »

Qui croire ? Le spectre de l’isolation internationale hante indéniablement les Israéliens, mais dans le même temps l’Etat juif a récemment célébré un certain nombre de succès de politique étrangère, comme l’ouverture d’une mission diplomatique à Abu Dhabi et la première visite d’un président indien.

D’une part, il y a l’étiquetage par l’Union européenne des produits des implantations, le BDS (mouvement anti-Israël de Boycott, Désinvestissement, Sanctions) et la menace tangible d’une résolution anti-Israël au conseil de sécurité de l’ONU.

D’autre part, il y a un commerce florissant avec les superpuissances asiatiques et une coopération sécuritaire sans précédent non seulement avec l’Europe et les Etats-Unis, mais également avec le monde arabe.

« La vérité est quelque part entre ces deux extrêmes », a déclaré Oded Eran, un ancien haut diplomate israélien qui est à présent chercheur à l’institut des études de la sécurité nationale.

Le printemps arabe et l’émergence du groupe terroriste Etat islamique ont repoussé la question palestinienne au fond de l’agenda international, ce qui aide quelque part l’image d’Israël, a-t-il expliqué.

Alors que le processus de paix n’est pas complètement oublié, et les hommes d’état étrangers mettent occasionnellement le sujet sur la table lors de conversations avec leurs homologues israéliens, ils sont préoccupés par d’autres problèmes. La crise économique mondiale accélère le désir de plusieurs pays de commercer avec Israël, qui est largement reconnu pour son industrie high-tech innovante.

« Si vous jugez les relations bilatérales uniquement sur les relations économiques et commerciales, la perception d’Israël dans le monde s’améliore », a déclaré Eran, qui a été ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis de 2002 à 2007. La Turquie est un bon exemple : alors que les relations diplomatiques entre Jérusalem et Ankara sont actuellement au plus bas, le commerce bilatéral s’accroît chaque année.

Cependant, Eran met en garde : « évidemment, vous ne pouvez pas mesurer les relations internationales seulement par les liens commerciaux. » Certains pays sont intéressés par la technologie israélienne et le savoir-faire anti-terrorisme, mais sont toujours hostiles à d’autres approches diplomatiques, selon lui.

« La Chine vote toujours contre Israël dans les réunions internationales et fournit les ennemis d’Israël avec des armes. C’est vrai également pour la Russie. »

La clef pour améliorer les relations politiques avec la communauté internationale réside clairement dans le processus de paix avec les Palestiniens, selon plusieurs experts interrogés pour cet article.

Le précédent historique prouve que le monde tient beaucoup à se rapprocher d’Israël tant que Jérusalem semble avancer vers une solution au conflit, ont-ils postulé. Les accords d’Oslo et l’accord de paix avec la Jordanie n’ont pas seulement permis l’établissement de liens diplomatiques avec la Chine et l’Inde, mais ont aussi mené à l’accord d’association historique avec l’Union européenne, a expliqué Eran.

La perception d’Israël dans le monde est en même temps formidable et horrible, selon le point de vue que vous adoptez.

« Dans un certain contexte, elle est vraiment très bonne – il y a effectivement une appréciation formidable de l’économie israélienne, de son secteur high-tech et des succès en cyber sécurité », a déclaré Sharon Pardo, qui dirige le centre d’étude de la société et des politiques européennes à l’université Ben-Gurion du Néguev. « Mais la situation politico-diplomatique d’Israël est en fait effroyable. »

Il est vrai qu’une grande partie de la communauté internationale ne s’intéresse pas beaucoup en ce moment à la situation critique des Palestiniens. Les nouveaux amis d’Israël en Extrême-Orient ne sont pas particulièrement préoccupés par le processus de paix quand ils demandent à accroître les échanges commerciaux ou cherchent l’expertise technologique ou contre-terroriste d’Israël.

Promouvoir les liens avec la Chine, le Japon, l’Inde, la Russie, le Brésil et d’autres grands marchés est évidemment une bonne idée. Cependant, avertit Pardo, les Israéliens ne doivent pas oublier que ces pays sont de simples comparses de l’Europe et des Etats-Unis, dont le soutien est indispensable à l’Etat juif.

« Le premier partenaire économique d’Israël est toujours l’Union européenne. Et le premier partenaire sécuritaire d’Israël est toujours les Etats-Unis », a déclaré Pardo, se référant à l’aide militaire annuelle de 3 milliards de dollars de Washington. Oui, les liens d’Israël avec la Chine et l’Inde s’améliorent, mais ces pays ne sont pas cruciaux pour la survie d’Israël, a-t-il affirmé. « La base de l’existence d’Israël était et reste l’Union européenne et les Etats-Unis, et dans ce cas, la situation politico-diplomatique n’est pas bonne. »

Et pourtant, a ajouté Pardo, il n’y a pas besoin de paniquer. Oui, le BDS gagne des forces en Europe, mais pas un seul gouvernement du continent n’est sur le point de mettre en place un boycott total d’Israël. Même les pays les plus critiques à l’égard de Jérusalem, comme la Suède, sont pleinement engagés en faveur de la sécurité d’Israël. Il y a une frustration croissante à propos du manque de progrès des pourparlers de paix, et pourtant les états européens sont impatients d’améliorer leurs relations commerciales avec Israël, a-t-il expliqué.

« En diplomatie, beaucoup de personnes parlent à beaucoup d’autres derrière des portes fermées. Ce qui en soi ne veut dire que très peu »

Et que dire des relations très saluées mais toujours non officielles avec le monde arabe ?

Le mois dernier, Israël célébrait l’ouverture d’un bureau diplomatique à Abu Dhabi. « Cela reflète le fait qu’Israël est apprécié dans de nombreux domaines, y compris la technologie, et d’autres, à la fois au Moyen-Orient et au-delà », déclarait Netanyahu le 29 novembre. (Cinq jours plus tard, le ministère des Affaires Etrangères publiait une clarification établissant que le bureau était mis en place pour représenter Israël à l’agence internationale des énergies renouvelables et n’est pas « une ambassade ou un consulat représentant bilatéralement Israël aux Emirats Arabes Unis ».)

Ce n’est pas un secret qu’Israël et certains pays arabes coopèrent clandestinement et ce depuis plusieurs années. Netanyahu a longtemps dit que beaucoup d’États sunnites modérés ne voyaient plus en Israël un ennemi et voulaient coopérer avec l’Etat juif pour repousser leur ennemi commun, l’Iran.

« Il y a des pays arabes qui cherchent notre aide. Si je mentionnais leurs noms, vous tomberiez de votre chaise », a déclaré la semaine dernière Dore Gold, le directeur général du ministère des Affaires Etrangères.

Le directeur général du ministère des Affaires étrangères Dore Gold et l'ancien conseiller du gouvernement saoudien Anwar Eshki à Washington DC, le 4 juin 2015 (Crédit : Groupe Debby Communications)
Le directeur général du ministère des Affaires étrangères Dore Gold et l’ancien conseiller du gouvernement saoudien Anwar Eshki à Washington DC, le 4 juin 2015 (Crédit : Groupe Debby Communications)

L’extension des contacts secrets avec les États sunnites est certainement une évolution bienvenue, mais qui n’a pas payée pour l’instant, selon un haut diplomate. Tant que les athlètes israéliens ne peuvent pas obtenir de visas pour certains pays arabes ou ne sont pas autorisés à montrer leur drapeau là-bas, il n’y a pas de quoi se vanter de ce rapprochement tant salué, a déclaré le diplomate, qui tient à rester anonyme.

Israël a toujours eu des contacts en coulisses avec les pays arabes, mais ils doivent être traduits en réalisations concrètes. « En diplomatie, beaucoup de personnes parlent à beaucoup d’autres derrière des portes fermées. Ce qui en soi ne veut dire que très peu », a-t-il ajouté.

« En quoi cela aide-t-il Israël que Dore Gold rencontre quelqu’un de Dubaï pour parler de la menace commune qui émane d’Iran, et que cette personne accepte de le voir de temps en temps pour discuter de la Syrie, quand en public la même personne nous insulte toujours, déclarant à tout le monde que nous sommes des assassins et des déments génocidaires ? »

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