L’immunité israélienne dépend de la vaccination des Palestiniens – Experts
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L’immunité israélienne dépend de la vaccination des Palestiniens – Experts

L'intérêt épidémiologique est clair, mais les experts juridiques divergent sur la question de savoir si Israël est responsable en dernier ressort

Les Palestiniens assistent à l(ouverture d'une unité Covid par le Premier ministre de l'AP, Mohammed Shtayyeh dans la ville de Naplouse, en Cisjordanie, le 16 janvier 2021. (Crédit : Nasser Ishtayeh/ Flash90)
Les Palestiniens assistent à l(ouverture d'une unité Covid par le Premier ministre de l'AP, Mohammed Shtayyeh dans la ville de Naplouse, en Cisjordanie, le 16 janvier 2021. (Crédit : Nasser Ishtayeh/ Flash90)

Ahmad Sheib, un Palestinien vivant à Tulkarem, a suivi de près et avec envie l’importante campagne de vaccination israélienne.

« Nous l’aurons bien plus tard, et nous aurons du chinois ou du russe ou je-ne-sais-quoi », a dit Sheib, qui travaille pour une firme agricole israélienne.

Si Israël s’est hissé à la position de leader en terme de vaccination contre le coronavirus – 38 % des Israéliens ont reçu au moins la première dose du vaccin des laboratoires Pfizer – les Palestiniens n’ont pas encore reçu de doses et n’en recevront probablement pas avant plusieurs mois, ce qui a déclenché un débat passionné sur la question de savoir si Israël devrait s’efforcer de garantir que les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza soient inclus dans sa campagne de vaccination.

Les critiques affirment qu’Israël a l’obligation morale et légale de veiller à ce que les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza reçoivent des vaccinations au même titre que les citoyens israéliens, tandis que les responsables israéliens maintiennent que la vaccination des Palestiniens n’est pas de la responsabilité première du pays et ne sera envisagée que lorsque tous les Israéliens seront vaccinés.

Les épidémiologistes israéliens ont déclaré au Times of Israël qu’il était dans l’intérêt général d’Israël de veiller à ce que les Palestiniens soient vaccinés le plus rapidement possible, car les populations sont trop imbriquées pour que l’une obtienne l’immunité collective sans l’autre, malgré certaines affirmations contraires des dirigeants israéliens.

« Le message est très simple : nous sommes une seule unité épidémiologique. Autant que nous le pouvons, nous devons les aider à résoudre ce problème », a déclaré récemment le directeur général du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman-Tov, au Times of Israël.

Le vaccin ne convenant pas aux enfants tant que les essais n’auront pas été effectués et n’étant efficace qu’à 95 %, la plupart des experts considèrent l’immunité collective, c’est-à-dire l’idée que le virus s’éteindra car il n’y aura plus suffisamment d’hôtes sur lesquels s’accrocher, comme le seul véritable moyen de revenir à la normale.

Des équipes médicales palestiniennes à l’hôpital de la ville de Dura, en Cisjordanie, près d’Hébron, dans le service coronavirus, le 9 juillet 2020. (Crédit : Wisam Hashlamoun / FLASH90)

On ignore à quel moment cette protection collective entrera en jeu, mais il est estimé qu’elle se situe entre 60 et 80 % d’immunisés, en fonction de divers facteurs, dont la transmissibilité du virus.

Israël prévoit que 5,2 millions de citoyens seront vaccinés d’ici mars, ce qui, ajouté au nombre estimé de personnes ayant déjà contracté le virus, représentera environ 65 % de la population de 9,25 millions d’habitants. Mais si l’on ajoute à cela les 3 millions d’habitants de Cisjordanie, ce taux de vaccination tombe juste en dessous de 50 %. Si l’on inclut Gaza, comme le font certains épidémiologistes, le pourcentage tombe encore plus bas.

« Ils doivent faire partie du tableau. Nous les ignorons à nos risques et périls. Nous mettons vraiment notre population en danger en faisant cela », a déclaré le Dr. Manfred Green, expert en vaccinologie qui a été le directeur et fondateur du Centre israélien de contrôle des maladies du ministère de la Santé.

Séparées par des check-points et le conflit, la vie quotidienne de nombreux Israéliens et Palestiniens sont, toutefois, très imbriquées. Plus de 100 000 Palestiniens se rendent régulièrement en Israël ou dans les implantations israéliennes pour y travailler, et font souvent des allers et retours, selon le groupe de défense des droits des travailleurs Kav LaOved.

« Il y a des Palestiniens qui viennent travailler en Israël et des Arabes israéliens qui se déplacent vers les zones palestiniennes, ce qui est beaucoup plus courant qu’on ne le pense – pour faire des courses, pour organiser des mariages et… pour voir de la famille. En outre, de nombreux Palestiniens travaillent dans les implantations », a déclaré Amnon Lahad, président du Conseil national pour la santé communautaire.

Illustration : des travailleurs palestiniens font la queue pour franchir un point de contrôle de Maale Adumim, en Cisjordanie, près de Jérusalem, le 30 juin 2020. (Crédit : AP Photo/Oded Balilty, Archive)

Les autorités sanitaires israéliennes et palestiniennes se sont parfois reproché mutuellement « d’exporter » des cas de coronavirus dans leurs régions respectives.

« La règle est très claire en ce qui concerne le coronavirus – si le virus est quelque part, il est partout. Nous avons vu avec quelle facilité il franchissait la Ligne verte, pour atteindre Kafr Qasim, Netanya, Haïfa », a reconnu l’ancien directeur général du ministère israélien de la santé, Gabi Barbash.

Dr. Tomer Hertz. (Autorisation)

Le professeur Tomer Hertz, de l’université Ben Gourion, a affirmé que le brassage des populations était suffisamment limité pour qu’Israël puisse atteindre l’immunité collective sans les Palestiniens, mais il a ajouté qu’Israël devait encore se préparer à un flux important d’infection en provenance des zones palestiniennes.

« Si les Palestiniens travaillent en Israël et se mélangent avec nous, cela peut conduire à de sérieux problèmes concernant l’introduction du virus », a déclaré Hertz.

Les autorités sanitaires palestiniennes ont déclaré qu’elles attendaient les premières livraisons de vaccins d’ici mars. Mais les délais précédents ont déjà été dépassés et une grande partie de ces vaccins pourrait ne pas arriver avant le milieu de l’année.

La position officielle de l’AP a souligné qu’en l’absence de soutien israélien, ils prévoient de vacciner leurs citoyens par eux-mêmes, bien qu’ils n’aient pas encore soumis de demande officielle à Israël pour vacciner une grande partie de leur population.

L’ancien haut responsable de la défense israélienne, Michael Milshtein, a ajouté qu’Israël avait un intérêt sécuritaire à s’assurer que les Palestiniens – en particulier en Cisjordanie – soient vaccinés malgré tout.

« Israël a intérêt à maintenir la stabilité stratégique dans la région, la stabilité économique, etc. Israël n’a pas à acheter les vaccins en soi, mais nous devrions les soutenir comme nous le pouvons, y compris en aidant à payer », a soutenu Milshtein.

Jusqu’à présent, les Palestiniens disent avoir conclu des accords avec quatre sociétés différentes pour avoir accès aux vaccins contre le coronavirus, notamment pour obtenir le vaccin britannique AstraZeneca et le controversé Spoutnik V russe, ainsi que deux autres qui n’ont pas été publiquement nommés.

Les défis logistiques sont énormes. Israël a construit de vastes centres de stockage dans le Néguev pour stocker les vaccins Pfizer et Moderna, alors que l’Autorité palestinienne ne dispose que d’une seule unité de stockage réfrigérée, relativement petite, à Jéricho.

Des doses de vaccin COVID-19 de Pfizer-BioNTech arrivent dans un centre de vaccination à Jérusalem, le 4 janvier 2021. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Dans la bande de Gaza, dirigée par le groupe terroriste du Hamas, les obstacles seront encore plus importants. Les infrastructures de l’enclave côtière ont été frappées par trois guerres entre Israël et le Hamas, ainsi que par un blocus de 13 ans imposé par Israël et l’Égypte. Israël affirme que le blocus est nécessaire pour empêcher le Hamas d’importer des armes. Gaza souffre de coupures d’électricité chroniques, ce qui rend la mise en place de larges entrepôts frigorifiques extrêmement difficile.

Milshtein, ancien responsable de la Défense, a déclaré qu’il pensait que le Hamas risquait d’aggraver les tensions dans le sud pour tenter de faire pression sur Israël afin qu’il autorise l’importation du vaccin.

« Le Hamas va essayer toutes sortes de stratagèmes – plus de cerfs-volants enflammés, et des attaques [sur] la clôture [frontalière] – pour tenter de pousser Israël à autoriser le vaccin. Israël doit être un acteur solide ici, et non pas donner des choses sans contrepartie », a déclaré Milshtein.

Le professeur Gabi Barbash. (Capture d’écran Institut Weizmann)

Barbash a refusé de suggérer qui financerait les vaccins palestiniens ou quel niveau de priorité devrait être accordé à la vaccination des Palestiniens. Mais l’ancien fonctionnaire a clairement indiqué que parvenir à l’immunité chez les Palestiniens représentait un « intérêt épidémiologique clé » pour Israël.

« Israël, c’est neuf millions de personnes. Tout le monde ne sera pas vacciné, et certainement pas avant un certain temps. Les enfants ne sont pas vaccinés, et même s’ils ne seront pas très malades, ce n’est pas ce que l’on veut », a déclaré Barbash.

« Bien sûr, je veux m’assurer que la population israélienne soit vaccinée. Mais en même temps, il faut aussi aller de l’avant, pour les aider à se faire vacciner – parce qu’Israël et les Palestiniens sont liés. C’est dans notre intérêt », a martelé Barbash.

« Le devoir de coopérer »

La question de la vaccination des Palestiniens a déclenché une petite tempête dans la presse et sur Internet, exacerbée par le contraste saisissant entre la rapidité de la campagne de vaccination israélienne et l’absence de toute inoculation pour les Palestiniens.

« Les Palestiniens exclus du déploiement du vaccin COVID israélien car les piqûres vont aux implantations », titrait The Guardian au début du mois.

Les responsables israéliens ont présenté le débat autrement : Israël est-il dans l’obligation de s’occuper de ses voisins ou non ? Les groupes de défense des droits de l’homme affirment qu’Israël est tout aussi responsable des Palestiniens que de ses propres citoyens.

Les Accords d’Oslo, une série d’accords bilatéraux entre Israël et les Palestiniens signés dans les années 1990, désignent spécifiquement l’Autorité palestinienne comme responsable des soins de santé palestiniens.

Mais les dispositions du traité sont vagues quant aux obligations qu’il impose à Israël et aux Palestiniens en cas de pandémie.

Les groupes de défense des droits de l’homme ont cité des dispositions qui obligent les Israéliens et les Palestiniens à travailler ensemble : « En ce qui concerne les épidémies et les maladies contagieuses, [les deux parties] coopéreront pour les combattre et mettront au point des méthodes d’échange de dossiers et de documents médicaux. »

« Tout avocat honnête vous le dira – le devoir de coopérer consiste à se parler et à s’entendre. En droit international, on parle de ‘devoir de bonne foi’ – faire un véritable effort de coordination, fournir des informations. Cela ne veut pas dire qu’une partie donne à l’autre des choses gratuites », a déclaré Eugène Kontorovich, un juriste conservateur qui dirige le Centre pour le Moyen-Orient et le droit international de l’université George Mason.

Les groupes de défense des droits de l’homme, qui arguent qu’Israël occupe la Cisjordanie et Gaza, invoquent également la quatrième Convention de Genève – un document juridique international qui fournit des directives aux dites forces d’occupation.

Israël rejette les affirmations selon lesquelles il occupe la Cisjordanie, affirmant que les territoires qu’il gouverne depuis 1967 sont « contestés » plutôt qu’occupés. À ce titre, Jérusalem n’a jamais accepté l’applicabilité de la Quatrième Convention de Genève aux territoires.

Les forces de sécurité palestiniennes font respecter le couvre-feu dans le cadre de la pandémie COVID-19 dans la ville d’Hébron en Cisjordanie, le 11 décembre 2020. (Crédit : HAZEM BADER / AFP)

Israël s’est également retiré de la bande de Gaza en 2005 ; l’enclave côtière est maintenant dirigée par le groupe terroriste du Hamas, qui cherche ouvertement à détruire Israël.

La Convention impose à la puissance occupante « d’importer les fournitures médicales nécessaires, y compris les médicaments, les vaccins et les sérums, lorsque les ressources du territoire occupé sont insuffisantes ».

Selon l’avocat des droits de l’homme de gauche Michael Sfard, la Convention implique que si l’Autorité palestinienne est dans l’impossibilité de fournir des vaccins à son propre peuple, Israël est obligé d’intervenir.

« La situation actuelle est qu’un résident de Tekoa peut recevoir un vaccin, alors que son voisin dans le village palestinien de Tekoa ne peut pas. C’est une manifestation claire de l’apartheid », a ajouté Sfard, qui a beaucoup écrit sur la gouvernance militaire israélienne en Cisjordanie et à Gaza.

Sfard a cité une affaire judiciaire israélienne des années 1990 : lorsque les armes chimiques irakiennes ont menacé les villes israéliennes pendant la première guerre du Golfe, le gouvernement israélien a distribué des masques à gaz aux résidents israéliens, mais pas aux Palestiniens.

L’avocat Michael Sfard parle aux médias après une audience à la Cour suprême d’Israël à Jérusalem, le 17 décembre 2013. (Crédit : AP Photo/Dan Balilty)

La Cour suprême israélienne a ordonné aux autorités militaires israéliennes en Cisjordanie de distribuer également des masques aux Palestiniens, invoquant une inégalité et une discrimination, ainsi qu’un manquement à leurs obligations envers la population civile palestinienne.

Mais le terrain juridique a considérablement changé depuis les années 1990. Israël a signé les accords d’Oslo, qui désignent spécifiquement l’AP comme responsable ultime de l’immunisation des Palestiniens.

« Même si la quatrième Convention de Genève aurait pu être applicable avant, c’est maintenant un point discutable. L’accord d’Oslo a dépassé toutes les autres obligations qui auraient pu s’appliquer », a déclaré l’ancien diplomate israélien Alan Baker lors d’un appel téléphonique.

Si les accords d’Oslo étaient censés être seulement intérimaires jusqu’à ce que les négociateurs israéliens et palestiniens parviennent à un accord final, aucun traité de suivi global n’a jamais été conclu. Israël contrôle toujours presque toutes les entrées et sorties des zones palestiniennes, et les forces israéliennes entrent régulièrement dans le territoire administré par l’Autorité palestinienne pour procéder à des arrestations.

Des équipes du ministère palestinien de la Santé procèdent à des contrôles aléatoires par prélèvement sanguin dans la ville de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 14 janvier 2021. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Cependant, même la question de savoir quelle loi s’applique est sujette à débat, car la quatrième Convention de Genève précise que les personnes dites « occupées » ne peuvent être privées d’aucun des droits que leur confère la Convention par des accords bilatéraux comme les accords d’Oslo.

« Au sens propre, Oslo était un changement dans le cadre d’une occupation. Il n’a pas finalement mis fin à l’occupation israélienne ni absous Israël de sa responsabilité envers ceux qui vivent sous sa domination », a déclaré Sfard.

Baker, l’ancien diplomate, a rejeté l’idée d’une obligation israélienne de fournir des vaccins. Mais il a reconnu qu’Israël ne pouvait pas non plus éviter complètement la question.

« La ‘coopération’ ne signifie pas qu’Israël doit fournir 1,5 million de vaccins aux Palestiniens », a-t-il dit. « D’autre part, cela ne signifie pas qu’Israël peut complètement ignorer le fait que les Palestiniens sont nos voisins. »

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