L’Opération « Chess »: l’initiative israélienne pour freiner la riposte iranienne
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L’Opération « Chess »: l’initiative israélienne pour freiner la riposte iranienne

Les services israéliens de renseignement pensent que la République islamique cherche à mener ses propres frappes contre l'Etat juif quand le Hezbollah tente de s'affranchir

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Cette capture d’écran tirée d’une vidéo fournie le 9 mai 2018 par l’agence Syria News montre des personnes debout devant les flammes réveillées après une attaque contre une zone connue pour héberger de nombreuses bases militaires de l'armée syrienne, à Kisweh, au sud de Damas, en Syrie. Mardi. l’Observatoire syrien des droits de l'homme basé en Grande-Bretagne a déclaré que les tirs ciblaient les dépôts et les armes qui appartenaient probablement aux forces iraniennes à Kisweh (Syria News)
Cette capture d’écran tirée d’une vidéo fournie le 9 mai 2018 par l’agence Syria News montre des personnes debout devant les flammes réveillées après une attaque contre une zone connue pour héberger de nombreuses bases militaires de l'armée syrienne, à Kisweh, au sud de Damas, en Syrie. Mardi. l’Observatoire syrien des droits de l'homme basé en Grande-Bretagne a déclaré que les tirs ciblaient les dépôts et les armes qui appartenaient probablement aux forces iraniennes à Kisweh (Syria News)

Les militaires israéliens ont reconnu vendredi avoir attaqué la base militaire aérienne T-4 dans le centre de la Syrie, le mois dernier, tuant au moins sept gardiens de la révolution iraniens, ainsi que la campagne aérienne et de renseignement mise actuellement en place par l’Etat juif pour empêcher Téhéran de riposter à l’attaque.

Cet effort préemptif mené par l’armée est connu cous le nom « d’Opération Chess » (littéralement – échecs).

Jusqu’à présent, Jérusalem était resté muette concernant cette frappe perpétrée le 9 avril qui avait été rapidement attribuée à l’Etat juif par l’Iran, la Syrie, la Russie et des responsables américains anonymes.

Selon les militaires israéliens, la cible spécifique de la base T-4 était une cargaison d’armes de défense aérienne avancées, notamment une qui avait une portée de 110 kilomètres. Des informations qui semblent confirmer un reportage paru dans le Wall Street Journal le 18 avril, qui avait indiqué qu’un système de défense antiaérien avait été touché lors de l’attaque, même s’il n’était pas nécessairement du même modèle.

Téhéran a promis de manière répétée de prendre sa revanche après que la base T-4 a été prise pour cible lors d’un raid aérien israélien qui avait tué au moins sept membres des gardiens de la révolution iraniens, et notamment un haut-officier responsable du programme de drones du groupe. (L’Iran avait également utilisé cette base pour lancer une attaque au drone, qui transportait des explosifs, en Israël au mois de février, selon l’armée. Le drone avait été abattu).

Selon des évaluations faites par les militaires israéliens, la République islamique a renforcé ses efforts ces dernières semaines pour importer un certain nombre de munitions avancées en Syrie, des systèmes de défense antiaériens notamment, grâce auxquels les gardiens de la révolution peuvent tirer sur les avions-chasseurs israéliens.

Les systèmes de défense antiaériens amenés par l’Iran en Syrie ont pour objectif de menacer la supériorité aérienne d’Israël dans la région, offrant une couverture aux forces iraniennes en Syrie pour mener des attaques contre l’Etat juif, pense l’armée.

Inquiète que ces armes puissent être prises pour cible par Israël, les forces iraniennes les ont déployées et cachées sur tout le territoire syrien, ont fait savoir les militaires israéliens.

La décision d’attaquer ces systèmes de défense antiaériens iraniens a été adoptée par l’armée israélienne, bien consciente que ces frappes résulteraient probablement en des morts du côté iranien, ce qui pourrait accroître la soif de revanche de Téhéran.

L’observatoire syrien des droits de l’Homme, basé au Royaume-Uni, a indiqué qu’au moins 23 combattants ont été tués dans des attaques israéliennes, dont 18 étrangers.

Les efforts livrés par Téhéran, sous la houlette du commandant des brigades al-Qods des Gardiens de la révolution, Qassem Soleimani, de faire venir ses propres équipements et de frapper lui-même Israël surviennent suite à une prise de conscience que l’Iran serait en train de perdre un peu de son soutien en Syrie alors que le dictateur Bashar el-Assad se concentre sur la conquête des derniers secteurs détenus par les rebelles sur son territoire et que le groupe terroriste du Hezbollah tente de cesser d’être un « pantin iranien », selon les évaluations faites par l’armée israélienne.

Photo publiée par les médias iraniens montrent la base aérienne T-4 dans le centre de la Syrie après un tir de missiles lundi (médias iraniens)

Depuis la frappe qui a pris pour cible la base T-4, l’Iran a cherché un moyen de riposter, spécifiquement en lançant des missiles ou des roquettes sur des positions militaires dans le nord d’Israël pour tuer ou blesser des soldats israéliens, selon des informations des renseignements israéliens qui ont fuité et ont été publiées dans la presse, dimanche. En se concentrant sur des cibles militaires, l’Iran a probablement souhaité éviter une plus large confrontation, comme cela ne manquerait pas d’arriver si des civils étaient touchés.

L’Iran a pris sa revanche – presque exactement de la manière prédite par les renseignements israéliens – jeudi peu après minuit, en lançant 20 roquettes sur des positions de l’armée israélienne, le long de la frontière du Golan.

Selon l’armée, quatre de ces roquettes ont été abattues par le système de défense du Dôme de fer et les autres ont échoué à franchir la frontière.

Toutefois, l’armée estime que les Iraniens sont convaincus que les frappes ont été une réussite et que le censeur israélien empêche les médias d’annoncer des dégâts extensifs. Cette ligne de pensée figure dans certains organes d’information pro-iraniens et en langue perse.

Le ministre de la Défense Avigdor Liberman, au centre, rencontre le chef du conseil régional du Golan Eli Malka, à gauche, et le chef du conseil régional de Katrzin, Dmitry Apartzev, à droite, durant une visite de la ville de Katzrin sur le plateau du Golan, le 11 mai 2018 (Crédit : Ariel Hermoni/ministère de la Défense)

En amont de l’attaque, les responsables israéliens avaient établi clairement, de manière répétée, qu’ils ne toléreraient aucune frappe de représailles et qu’ils lutteraient pour l’empêcher.

« Si quelqu’un tente de mener une attaque contre l’Etat d’Israël, de tirer des roquettes contre l’Etat d’Israël, nous nous efforcerons toujours de les devancer », a dit une fois encore le ministre de la Défense Avigdor Liberman dans la journée de vendredi.

En réponse à l’attaque aux roquettes, en moins de deux heures, avant l’aube, des avions F-15 et F-16 ont envoyé « des douzaines de missiles » et lâché « de nombreuses douzaines de bombes » sur plus de 50 cibles iraniennes à travers la Syrie au cours d’une campagne extensive pour affaiblir significativement la présence militaire de l’Iran dans le pays.

Cette mission – la plus importante campagne aérienne menée par Israël en Syrie depuis plus de 40 ans – a reçu son propre nom : l’Opération House of Cards (littéralement – Château de Cartes).

Tandis que certains hauts politiciens avaient appelé à une attaque encore plus agressive contre les positions iraniennes en Syrie, les recommandations faites par l’armée d’une frappe ciblée et limitée, avec pour objectif de viser les infrastructures iraniennes plutôt que les soldats, ont été finalement adoptées par le cabinet de sécurité.

Selon les évaluations israéliennes, il y a entre 1 000 et 2 000 soldats iraniens en Syrie, la majorité agissant en tant que conseil auprès des milices chiites appuyées par Téhéran.

Même si l’armée a, de manière générale, revendiqué de pouvoir mener des frappes aériennes préventives en Syrie dans le cadre de l’Opération Chess, elle s’est abstenue de reconnaître des attaques spécifiques.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, mardi soir, un lanceur de missiles appartenant aux forces pro-iraniennes a été frappé lors d’un raid aérien mené à el-Kiswah, dans le sud de Damas. Neuf combattants pro-iraniens seraient morts lors de cette opération.

Une photo diffusée par les militaires, le 11 mai 2018, montrant un site militaire iranien présumé en Syrie (Crédit : Unité du parte-parole de l’armée israélienne)

Des parties d’el-Kiswah, un secteur qui avait été identifié comme une base des forces iraniennes, ont été ultérieurement détruites par les forces israéliennes durant ses frappes de jeudi.

Le 29 avril, des missiles s’étaient également abattu sur des positions militaires du régime aux abords d’Alep et de Hama, dans le nord de la Syrie, tuant au moins 26 soldats, en majorité des Iraniens.

Un responsable pro-régime avait déclaré plus tard au New York Times que les raids aériens avaient détruit environ 200 missiles.

Jusqu’à présent, les positions iraniennes en Syrie ont majoritairement été défendues par les batteries antiaériennes du dictateur Bashar Assad.

A l’exception d’un avion-chasseur israélien de type F-16 qui a été abattu – selon l’armée, en raison d’une mauvaise évaluation du pilote – les défenses aériennes syriennes se sont largement avérées inefficaces pour prévenir les attaques israéliennes.

Jeudi soir, Fox News a fait savoir que les forces iraniennes en Syrie n’avaient pas demandé au gouvernement syrien ou même notifié aux leaders du pays le lancement de 20 missiles contre Israël.

« Il semble que le régime de Bashar Assad de Syrie veut prendre ses distances avec les activités militaires de l’Iran chez lui », a commenté David Lee Miller de Fox News, depuis le plateau du Golan.

Le groupe terroriste mandataire de l’Iran, le Hezbollah, ne semble pas non plus particulièrement désireux de rejoindre le combat immédiat contre l’Etat juif alors qu’il se réorganise suite à ses luttes élargies dans la guerre civile syrienne au service de Bashar el-Assad, et au vu de son implication dans la politique nationale libanaise qui ne cesse de s’approfondir, en particulier suite aux élections parlementaires de la semaine dernière.

Malgré cela, l’organisation, bien armée et bien formée, qui aurait un arsenal de plus de 100 000 missiles et roquettes, reste un atout important pour la République islamique et les soldats israéliens estiment qu’il y a une chance que le combat avec Téhéran puisse se propager également au Liban, a fait savoir un haut-responsable de l’aviation militaire israélienne jeudi.

La Russie paraît également se distancer de l’Iran.

Des sources ont indiqué au journal saoudien Asharq Al-Awsat que le vice-ministre russe aux Affaires étrangères Sergei Ryabkov avait mis en garde mercredi son homologue iranien Abbas Araghchi contre des frappes en direction d’Israël, Jérusalem étant déterminé à répondre dans n’importe quel cas.

Un haut-gradé des forces aériennes israéliennes a par ailleurs dit aux journalistes que les raids de jeudi avaient été coordonnés avec la Russie.

« Nous avons dit aux Russes que nous allions frapper la Syrie mais nous ne leur avons pas dit exactement où ni quelles étaient les cibles », a-t-il expliqué.

Dans la mesure où un grand nombre de forces russes se sont déployées en Syrie en 2015, Jérusalem et Moscou ont maintenu un « mécanisme » pour garantir que les deux pays resteront bien à l’écart l’un de l’autre dans ce pays ravagé par la guerre.

« Le mécanisme a fonctionné pleinement et nous avons préservé notre liberté d’opération », a dit le responsable de l’aviation militaire.

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