Manuscrits et parole des témoins au mémorial de la Shoah
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Manuscrits et parole des témoins au mémorial de la Shoah

L'exposition sur les témoins, réalisée en partenariat avec l'Institut national de l'audiovisuel et que le président Emmanuel Macron visitera lundi, est centrée autour de la voix

Le mémorial de la Shoah de Paris, le 22 avril 2019. (Crédit : Stéphanie Bitan/Times of Israël)
Le mémorial de la Shoah de Paris, le 22 avril 2019. (Crédit : Stéphanie Bitan/Times of Israël)

Comment la mémoire s’est transmise en 75 ans, depuis les manuscrits enfouis en 1944/45 sous les ruines d’Auschwitz-Birkenau jusqu’aux prises de parole de la troisième génération après-guerre : c’est la gageure finement relevée par une exposition au Mémorial de la Shoah.

L’exposition « La voix des témoins », comme les précédentes au Mémorial – le marché de l’art sous l’occupation, les gens du voyage en France, le génocide de Tutsis au Rwanda – se compose d’une documentation exceptionnelle : lettres, livres, photos et films d’époque, la plupart jamais montrés, font revivre une histoire dramatique avec émotion.

Cette exposition sur les témoins, réalisée en partenariat avec l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et que le président Emmanuel Macron visitera lundi, est centrée autour de la voix.

« La force de la voix rend présents les disparus. Et elle invite le visiteur à l’écoute », explique la jeune commissaire de l’exposition, la philosophe Léa Veinstein, 33 ans. De clandestine, la voix va devenir publique.

Emmanuel Macron dans la crypte du mémorial de la Shoah de Paris, le 30 avril 2017. (Crédit : Philippe Wojazer/AFP)

Le Mémorial invite à (re)découvrir les voix de sept témoins bien connus, Primo Levi, Simone Veil, Elie Wiesel, Imre Kertész, Marceline Loridan-Ivens, Samuel Pisar et Aharon Appelfeld, dont d’immenses portraits contemplent le visiteur.

On peut s’asseoir dans sept petits boudoirs abrités par des rideaux, et, écouteurs sur les oreilles, écouter leurs témoignages : un témoignage très tôt, un autre très tard, au crépuscule de leur vie.

Sur les murs tout en courbe de l’exposition, s’inscrit un circuit en plusieurs phases, qui documente, de 1944 à 2020, comment a évolué le langage sur le grand massacre des Juifs d’Europe. « Holocauste » et « Shoah » n’étaient pas des termes usités au départ.

« Toi ami du monde libre »: ce sont les premiers mots du message d’un détenu juif des Sonderkommandos de Birkenau qui savait, après avoir dû brûler les corps des gazés, qu’il serait lui-même exécuté. Il avait enfoui son message près des fours crématoires avant de disparaître à jamais.

De tels rouleaux jaunis cachés dans le sol ont été trouvés dès 1945, d’autres jusque dans les années 1980. Ce sont au départ des témoignages bruts, des cris anonymes émis dans l’urgence et la peur.

Puis, dans les années 1950, les témoignages au sein des familles sont tellement inacceptables qu’ils « vont prendre le chemin du récit de fiction ».

Ce sera l’époque de Nuit et brouillard (1956) d’Alain Resnais. On a parlé de cette période comme celle du « grand silence », mais l’exposition tend à démonter ce « mythe ».

De 1961 à 1978, une rupture est provoquée par le procès Eichmann, retransmis à la télévision, avec les survivants qui défilent à la barre. « Témoignage vient de témoin, un terme qui a une origine juridique », observe la commissaire.

Le criminel de guerre nazi Adolph Eichmann se trouve dans une cabine de verre protectrice entouré par la police israélienne lors de son procès le 22 juin 1961 à Jérusalem. (Photo par GPO)

« Il y a dès lors le petit recul qui permet de pouvoir écouter ce que ces témoins ont à nous dire », note Mme Veinstein.

Dans les années 1970, l’émergence du négationnisme incite les survivants à prendre la parole, à combattre, à aller dans les écoles. Ils sont les preuves vivantes. Simone Veil harangue les négationnistes : « Vous êtes des SS au petit pied ! »

Puis, la diffusion de la série « Holocaust » en 1979 aux « Dossiers de l’écran » déclenchera un débat sur ce qui est légitime de dire, entre ce qui est fiction et ce qui est témoignage.

Dans cette photo prise le 14 février 2013, le documentariste et producteur français Claude Lanzmann pose lors de la 63e Berlinale Film Festival à Berlin. (Crédit : AFP / GERARD JULIEN)

Dans les années 80/90 jusqu’à aujourd’hui, il y a l’évènement que constitue « Shoah » de Claude Lanzmann, et les ouvrages et films vont se multiplier : « il y a alors nécessité de témoigner avant de mourir, pour transmettre aux générations à venir ».

Dans la salle ultime de l’exposition, six jeunes chercheurs et artistes d’aujourd’hui, qui se sentent « héritiers » témoignent et réfléchissent dans des vidéos… Les vrais « témoins » leur ont passé le témoin.

Un exceptionnel cycle de conférences à l’Auditorium Edmund J. Safra donnera la parole de fin janvier à fin mars à d’anciens détenus juifs survivants des camps nazis.

La voix des témoins – entrée libre – jusqu’au 3 janvier 2021 au Mémorial de la Shoah.

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