Disparition de Mario Levi : une vie passée au « champ » d’honneur
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Disparition de Mario Levi : une vie passée au « champ » d’honneur

L"homme qui a fui les fascistes italiens est devenu l'un des pères de l'agriculture bio en Israël, et, depuis les années 1970 l'un de ses avocats dans le monde entier

Journaliste Société-Reportage

Mario Levi, dans la "zoula", lieu de repos à l'ombre pour les travailleurs en bordure du champ, expliquant avec les mains autant que les mots un principe d'agriculture organique (Crédit : photo tirée du livre "Le travail d'une vie" de Mario Levi)
Mario Levi, dans la "zoula", lieu de repos à l'ombre pour les travailleurs en bordure du champ, expliquant avec les mains autant que les mots un principe d'agriculture organique (Crédit : photo tirée du livre "Le travail d'une vie" de Mario Levi)

« Allons au champ de Mario ! » Les enfants en promenade aiment passer par ce coin en bordure du kibboutz Sde Eliahou au milieu de la majestueuse vallée du Jourdain. Ils y reconnaissent généralement du premier coup d’œil quels légumes donneront ces jeunes pousses. Ce champ est un passage traditionnel de leur ballade quotidienne hors de l’école, à la découverte des métamorphoses de la nature saison après saison.

« Mario » c’est Mario Levi, dont le sourire éternel n’avait jamais été altéré par la rude vie du kibboutz  et qui s’est éteint il y a deux semaines à l’âge de 94 ans. Les salades, les choux, les carottes, et les navets cultivés dans son champ sans additifs bio continuent de pousser à leur rythme.

Le champ de Mario n’est pas connu des seuls enfants. Des hordes de volontaires étrangers, plusieurs dizaines par an, persuadés que se lever à 5 heures du matin en été alors qu’il fait déjà près de 35 degrés est la meilleure manière de passer ses vacances ont connu le bienveillant Mario, dont le fils Boaz, haut et sec, visage buriné et démarche chaloupée de cow-boy, a ensuite pris le relais.

C’est une voiture de police garée devant la maison de retraite du kiboutz qui a joué le rôle d’oiseau de mauvaise augure. Un Shabbat matin surtout, alors que le kibboutz pratique scrupuleusement le repos des hommes et de la terre prescrit par la religion juive, cette voiture faisait tâche.

Dans les travées de la synagogue où il baladait son sourire encore une semaine auparavant en bonne forme, les mines sont tristes, bien que décoder les expressions d’un kibboutsnik ne soit pas chose aisée. Ces proches sont affectés mais pourtant pas démolis, ils savent rester dignes. Mario a vécu, bien vécu, laissé une trace profonde, et il est parti sans souffrance, au printemps, alors que le kibboutz est envahi de fleurs et que les mois de canicules approchent.

Portrait de Mario Levi, par Nissim Sadan: (Crédit : Nissim Sadan)

Mario Moshe Levi est né en Italie en 1924. A la table des Lévi à Trieste, on parle beaucoup d’Israël, et on débat des idées de Théodore Herzl dont le projet prend corps congrès après congrès. L’on suit sans doute aussi les péripéties des vagues d’abord timides de départ vers la Palestine, alors sous mandat britannique.

Et puis du nord de l’Italie viennent les échos des bruits de bottes nazies dont les idées fleurissent dans les gazettes fascistes italiennes. A partir du début des années 1930, les Juifs italiens voient apparaître dans les journaux fascistes un antisémitisme auquel, contrairement aux Juifs de France, ils n’étaient pas habitués. Les premières arrestations ont lieu : Sion Segrè et Mario Levi (un homonyme de notre futur pionnier-paysan) du mouvement Guistizia et Libertà sont arrêtés par la police politique : leur crime, avoir dénoncer la gangrène antisémite qui se répand en Italie.

Mussolini allié d’Hitler est d’abord un collaborateur réticent. Mais l’entrée en guerre de l’Italie aggrave brusquement la situation des juifs, souvent assimilés au mouvement anti-fasciste. Des milliers de Juifs quittent l’Italie pour les Etats-Unis.

Mario Levi, lui, prend le bateau pour la Palestine.

Hitler et Mussolini à Munich, en Allemagne, le 18 juin 1940. Hitler était presque à son apogée, ayant remporté une série de victoires et terminant sa conquête de l’Europe occidentale continentale (Crédit : Shutterstock)

Il débarque un beau jour de 1941 dans le kibboutz Sde Eliahou créé deux ans plus tôt, et sept ans avant la création de l’Etat d’Israël. L’époque est encore à l’assèchement des marécages et aucune climatisation ne vient adoucir ces nuits d’été qui ne rafraîchissent aucun des travailleurs qui tombent d’épuisement sur leur lit de camp après une journée passée dans les champs sous plus de 40 degrés.

Mario est envoyé à l’école agricole Mikveh Israel, pour parfaire sa connaissance de la terre, et jusque dans les années 1970 appliquera soigneusement les théories en vigueur prônant l’utilisation massive de pesticides et d’engrais chimiques, fruits du progrès scientifique du XXe siècle, et sensés venir alléger le travail harassant du paysan.

« Alors que j’étudiais et que je travaillais j’ai constaté le besoin d’une transition prudente et graduelle depuis l’agriculture basée sur des produits chimiques dangereux, vers une agriculture basée sur les lois de la nature ». Dans cette explication donnée à l’occasion de la réception de son diplôme de docteur honoraire à l’université de Bar Ilan tout est dit : une bonne agriculture imite les stratégies de la nature visant à chasser les nuisibles et accroître la production.

Observer patiemment, imiter, tester, et appliquer.

Fondateur de l’association israélienne pour l’agriculture bio-organique, il a essayé de semer ses principes dans tout Israël. Et c’est en fait, en tant que conférencier qu’il a participé à l’apparition de l’agriculture bio dans le monde entier.

Sioniste, humaniste, Mario Levi a trouvé un écho à ses idées dans le judaïsme socialiste et égalitariste prôné par le concept du kibboutz. Lui, il y a rajouté l’amour de la nature et la promotion de la « bonne santé » – une « mitsvah importante, » – selon Mario Levi.

« Cela a été un très long processus, au cours de laquelle ma perception juive et sioniste a été renforcée avec ma croyance en l’importance de l’agriculture biologique pour la santé humaine, » expliquait-il.

(Crédit: photo tirée du livre « Le travail d’une vie » de Mario Levi)

Sde Eliahu a été son laboratoire. C’est là que tout a commencé en 1974 avec un peu plus de huit hectares qu’il dédie à l’agriculture organique, avec Yaakov Nakache, un camarade d’origine française, fin entomologiste. Dès lors, on le voit sur son tracteur rouge ou penché sur les jeunes pousses alignées dans son champs.

Les gens l’ont d’abord pris « pour un fou, » s’amusait-il en 2005 dans un interview accordée à Israel21c. Voyant le succès de son entreprise, le ministère de l’Agriculture l’a nommé instructeur. Sa mission était de promouvoir l’agriculture et l’élevage bio en Israël. Depuis il a reçu de nombreux prix notamment de la part de la Fédération des associations pour l’agriculture organique et du Plant Council.

« Mario est un généraliste avec beaucoup d’expérience, expliquait Ron Shalem, membre du kibboutz dans la même publication. Il peut regarder un champ et tout raconter de lui. Il sent le sol et il sent les plantes. Il peut regarder une tomate et vous dire si elle est saine, et vous dire de quoi le sol a besoin si elle ne l’est pas. C’est un maître de l’industrie de l’agriculture organique, car aucun autre système ne peut réellement apporter la quantité de nourriture nécessaire dont une population grande comme l’est celle des Etats-Unis a besoin ».

Mario Levi s’est ainsi envolé vers les Etats-Unis sur invitation de l’industrie agricole pour appliquer ses théories dans les régions autour de Santa Cruz, dans la Vallée impériale, au Texas et aux abords du Rio Grande.

Il est aujourd’hui enterré dans le petit cimetière du kibboutz entre les ombrageux palmiers-dattiers et l’immense oliveraie, qu’il a vu pousser.

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