Netanyahu s’excuse pour la mort d’un Arabe israélien qualifié de « terroriste »
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Netanyahu s’excuse pour la mort d’un Arabe israélien qualifié de « terroriste »

L'opposition a qualifié les excuses du Premier ministre "d’opportunisme" ; la veuve de Yaqoub Abou al-Qiyan estime que sa famille a souffert d’une injustice à vie

Yaqoub Mousa Abou al-Qia’an. (Autorisation)
Yaqoub Mousa Abou al-Qia’an. (Autorisation)

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’est publiquement excusé mardi soir auprès de la famille d’un enseignant arabe israélien, Yaqoub Abu Al-Qia’an, tué en 2017 par les forces de l’ordre qui l’avaient pris par erreur pour un terroriste.

« Je veux demander pardon, en mon nom, à la famille al-Qiyan dont le père de famille, citoyen israélien, a été tué sous prétexte qu’il était un terroriste alors qu’il ne l’était pas », a déclaré M. Netanyahu.

En janvier 2017, une opération de démolition dans le village bédouin de Umm al-Hiran, non reconnu par les autorités, avait mal tourné quand un policier israélien et un villageois arabe ont été tués dans des circonstances différentes selon les versions de la police et des villageois. La localité démolie devait laisser place à une nouvelle commune juive.

La police avait alors indiqué que l’officier Erez Levi était mort dans une attaque à la voiture bélier dont l’auteur avait ensuite été abattu, qualifiant le conducteur de « terroriste ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une conférence de presse à Beit Shemesh, le 8 septembre 2020. (Capture d’écran : Facebook)

Mais selon des témoins, alors que les officiers convergeaient vers le village le 18 janvier 2017, Abou al-Qiyan, un enseignant de 47 ans et père de 12 enfants, avait entassé quelques affaires dans son 4×4 et quitté sa maison en voiture, disant qu’il ne pouvait pas supporter d’assister à sa démolition. Peu après, Abou Al-Qiyan, qui roulait doucement, a essuyé des tirs de la police, ce qui lui a fait perdre le contrôle de son véhicule. Il a ensuite accéléré dans la descente et a heurté un groupe d’officiers.

Immédiatement après l’incident, Roni Alsheich, alors commandant de la police, et le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Gilad Erdan, avaient tenté de présenter Abou Al-Qiaan comme un terroriste ayant des liens avec l’État islamique. Cependant, un rapport publié au début de l’année a révélé que les allégations de la police étaient fondées uniquement sur la présence de manuels scolaires musulmans religieux standard au domicile d’Abu Al-Qiaan, ainsi que sur trois exemplaires du journal Israel Hayom de ce matin-là – le quotidien le plus largement diffusé dans le pays – dont le titre en hébreu était : « Une bombe de l’État islamique abat un avion ».

Lundi soir, le journaliste Amit Segal de la Douzième chaîne a produit des documents démontrant qu’une enquête interne de la police (PIID) avait conclu à l’époque à une bavure, mais que le commandant de la police d’alors avait préféré ne rien révéler. Il a également révélé que Shai Nitzan, alors procureur de l’État, avait supprimé les preuves qui auraient contesté l’affirmation d’Alsheich selon laquelle Abou al-Qiyan était un terroriste.

En 2018, le bureau du procureur de l’État avait clos l’enquête, déclarant qu’il ne pouvait pas déterminer si Abou Al-Qiyan avait commis un acte de terrorisme, après avoir examiné tous les éléments de l’enquête. L’enquête publique, menée par Nitzan, avait déterminé à l’époque que les officiers qui avaient tiré sur Abou Al-Qiyan quelques instants avant que sa voiture ne heurte et tue l’officier Erez Levi n’étaient pas suspectés de délit, et avaient agi légalement lorsqu’ils avaient ouvert le feu.

Un mois après la clôture de l’affaire, Haaretz a rapporté que le service de sécurité du Shin Bet aurait conclu dans les 48 heures que l’incident n’était pas une attaque préméditée contre la police, mettant fin à son enquête et la remettant au PIID, unité du ministère de la Justice.

À sa publication, le document du Shin Bet avait provoqué des remous parmi les gradés de la police, le Shin Bet et le ministère de la Justice, ce qui a entraîné la réouverture de l’enquête. Nitzan avait ordonné la réouverture de l’enquête après que les enquêteurs du PIID avaient été accusés par Alsheich d’avoir enterré le document du Shin Bet.

Selon l’article d’Haaretz de l’époque, les hauts responsables du Shin Bet ont été surpris et déconcertés d’apprendre qu’Alsheich avait connaissance du document lors de sa compilation. Le chef de la police s’attendait à tort à ce que le document détermine que l’incident était une attaque terroriste, selon l’article.

Le PIID a rouvert son enquête et a réinterrogé les officiers qui étaient sur les lieux, soumettant ses conclusions révisées – apparemment en contradiction avec le document du Shin Bet – à Nitzan en décembre 2017. Nitzan a clos l’affaire en mai 2018.

Selon M. Segal, dans un e-mail de 2018 aux enquêteurs de la police, Nitzan a déclaré que mettre en évidence les différences entre les conclusions du bureau du procureur et la police « ne ferait que du bien à ceux qui veulent faire du mal au système d’application de la loi », une référence apparente aux attaques du Premier ministre et de ses partisans contre le système de justice pénale, alors qu’il faisait déjà face à des enquêtes contre lui.

Il s’agissait selon Segal de « ne pas donner des outils à ceux qui veulent attaquer le bureau du procureur général » Avichai Mandelblit, en charge à ce moment-là d’enquêtes pour corruption visant M. Netanyahu qu’il a fini par inculper en novembre 2019.

La police israélienne se tient à côté d’un véhicule qui a percuté des policiers dans le village bédouin d’Umm al-Hiran, dans le désert du Néguev, le 18 janvier 2017. (Police israélienne)

Le Premier ministre a affirmé mardi que la police lui avait assuré en 2017 qu’il s’agissait d’une attaque à la voiture-bélier.

« On m’a dit que c’était un terroriste et hier, on découvre que c’en n’est pas un, mais qu’il avait été désigné ainsi par des procureurs et des policiers qui cherchaient à se couvrir », a-t-il déclaré.

« On a qualifié cet homme de terroriste juste pour (…) empêcher que la police soit jugée irresponsable, qu’ils puissent se défendre et m’attaquer », a accusé M. Netanyahu, qui est aujourd’hui inculpé pour corruption dans trois affaires différentes.

« Ce que nous avons vu est une chose incroyable : il y a des enquêtes politiques [existantes], des enquêtes qui ont été entachées dès le départ », a-t-il déclaré.

Il a répété des allégations de longue date selon lesquelles la police avait conspiré avec d’autres autorités, des médias et des politiciens de l’opposition pour qu’il soit condamné pour corruption. « Toute la chaîne de commandement est impliquée : les enquêteurs principaux, le chef de la police, le procureur de l’État, et tout est sanctionné et autorisé par le procureur général », a déclaré Netanyahu. « Ce n’était pas une enquête. Il s’agit d’une conspiration politique corrompue pour renverser un Premier ministre. »

Certains membres de l’opposition ont accusé Netanyahu d’opportunisme politique, notant que les preuves contre l’affirmation d’Abou al-Qiyan comme terroriste existaient depuis des années.

« Netanyahu et ses associés sont ceux qui ont transformé Abou al-Qiyan en ‘terroriste’ – eux et leur incitation raciste contre les Arabes », a déclaré la députée de la Liste arabe unie Aida Touma-Suleiman. « Si Netanyahu veut vraiment s’excuser, il n’a qu’une seule option : démissionner. »

« La tentative de lier cette affaire (de la mort de Qiyan) à celles de Netanyahu est absurde », a affirmé de son côté le ministère de la Justice dans un communiqué.

Le leader de la liste arabe unie, le député Ayman Odeh portant la dépouille de Yaqoub Mousa Abu Al-Qiyan. (Crédit : Autorisation)

Le reportage de Segal a également provoqué une vague d’excuses publiques de la part de personnalités de droite qui avaient soutenu à l’époque des faits qu’Abou Al-Qiyan était un terroriste mort en tentant d’écraser un policier avec sa voiture.

« Moi aussi, je dois m’excuser – il n’y a pas de honte à cela. J’avais tort et j’ai participé à l’injustice faite à la famille Abou al-Qiyan. Quand nous nous trompons, nous devons essayer de réparer », a déclaré le député Bezalel Smotrich.

Le sergent Erez Levy, 34 ans, tué dans ce qui avait été initialement considéré comme une attaque à la voiture-bélier à Umm Al-Hiran, le 18 janvier 2017. (Autorisation)

Amir Ohana, ministre de la Sécurité publique, avait demandé lundi une révision des conclusions de la police.

Alsheikh, Erdan et Nitzan, qui ont tous à l’époque affirmé publiquement qu’Abou al-Qiyan avait commis une attaque terroriste, n’avaient pas encore commenté mardi soir.

« Nous participons au chagrin des familles suite à leur perte », a quant à lui déclaré un porte-parole de la police dans un bref communiqué, faisant référence à Abou Al-Qiyan et Erez Levi, le policier tué, qualifiant leur mort « d’incident regrettable ».

Le véhicule qui a tué un policier israélien dans le village bédouin d’Umm al-Hiran dans le désert du Negev, dans le sud d’Israël, le 18 janvier 2017. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

La famille et les amis d’Abou al-Qiyan avaient contesté dès que les faits ont été commis l’affirmation des autorités israéliennes selon laquelle il était un terroriste.

Jabr Abou al-Qiyan a déclaré au Times of Israël qu’il espérait que Netanyahu n’exploitait pas la mémoire de son frère et que ses excuses conduiraient à un soutien plus concret à la famille.

« C’est un premier pas. Je ne peux pas dire si les excuses de Netanyahu étaient réelles. Mais nous voulons voir des actions : que la famille soit indemnisée, que l’enquête soit rouverte et que les personnes impliquées soient poursuivies », a déclaré Abu Al-Qia’an. « L’État devrait fournir un logement à ses enfants, dont la maison a été détruite par l’État à Umm al-Hiran. »

« Nous connaissons la vérité. Nous le savions dès le premier instant, car nous savons tous qui était Yaqoub. Yaqoub – un dirigeant, un éducateur, un père et un frère bien-aimé – a été assassiné de sang-froid », a ajouté mardi le frère de Yaqoub dans un communiqué.

La veuve de Yaqoub, Amal, a déclaré mardi soir qu’il valait mieux que les excuses arrivent « plutôt tard que jamais », mais a demandé « pourquoi n’avaient-ils pas pu dire la vérité à l’époque ? » Elle a déclaré que son mari était « un éducateur qui représentait Israël à l’étranger et ne détestait personne ».

Près de quatre ans plus tard, a-t-elle déclaré, sa famille n’a toujours pas de maison, depuis que la leur a été démolie. « C’est une injustice à vie », a-t-elle déclaré.

En août dernier, la famille d’Abou Al-Qiaan a intenté un procès de 17 millions de NIS auprès de la Haute Cour de justice contre la police israélienne, affirmant que les défaillances de la force avaient causé l’incident mortel et demandant de rouvrir l’enquête et de juger les policiers impliqués dans la fusillade.

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