Ouverture du procès du frère de Mohamed Merah et d’un complice
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'Les douleurs restent intactes, les larmes aussi nombreuses. Le sang ne sèche pas'

Ouverture du procès du frère de Mohamed Merah et d’un complice

Si les deux accusés reconnaissent la matérialité des faits, Adelkader Merah et Fettah Malki contestent avoir connu les intentions criminelles du tueur au scooter

Bannière rendant hommage aux victimes de Mohammed Merah à l'école Ozar Hatorah de Toulouse, le 25 mars 2012. (Crédit : Eric Cabanis/AFP)
Bannière rendant hommage aux victimes de Mohammed Merah à l'école Ozar Hatorah de Toulouse, le 25 mars 2012. (Crédit : Eric Cabanis/AFP)

Il y a plus de cinq ans, sept personnes dont trois enfants d’une école juive étaient froidement exécutés par Mohamed Merah au nom du jihad. le frère du tueur, Adelkader, 35 ans, s’est ouvert lundi pour « complicité » dans cette affaire qui annonçait une mutation du terrorisme en France.

Les crimes de Merah étaient les premiers attentats jihadistes commis en France depuis ceux du GIA algérien en 1995.

Les audiences sont placées sous haute sécurité compte tenu d’une menace terroriste persistante. Ce week-end encore, l’Etat islamique a revendiqué l’assassinat de deux femmes à Marseille même si aucun élément ne relie « à ce stade » le tueur à l’organisation terroriste, selon une source proche de l’enquête.

« Les faits sur lesquels nous allons nous prononcer sont terribles », a expliqué le président Franck Zientara en demandant aux parties au procès et au public que les débats, prévus sur un mois, se déroulent dans « un climat apaisé empreint de dignité ». Dans une atmosphère déjà électrique entre défense et parties civiles, il a rappelé que les accusés sont « présumés innocents ».

A leur arrivée dans le box, les deux accusés ont été appelés à décliner leur identité et leur profession.

Abdelkader Merah à l'ouverture de son procès à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Benoit Peyrucq/AFP)
Abdelkader Merah à l’ouverture de son procès à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Benoit Peyrucq/AFP)

« Peintre en bâtiment », a indiqué Abdelkader Merah, 35 ans, barbe noire fournie, cheveux long noués en queue de cheval, tout de blanc vêtu, un symbole de pureté et souvent la couleur du deuil dans l’islam.

« Pizzaïolo », a répondu Fettah Malki, petit, vêtu de noir.

Signe de la tension régnant dans la salle, la mère de Mohamed Merah a provoqué des murmures hostiles sur les banc des parties civiles en adressant un baiser à son fils. « Tas de merde », a lâché à plusieurs reprises Samuel Sandler, père et grand-père de victimes de l’école juive alors qu’elle regagnait son banc.

« On sent bien une certaine nervosité, le poids des actes commis par Mohamed Merah est omniprésent dans cette salle d’audience », a commenté Me Olivier Morice, avocat de la famille d’un militaire tué par Merah.

Pour Me Mehana Mouhou, avocat de Latifa Ibn Ziaten, mère du premier soldat tué par Merah « la confrontation risque d’être difficile ». « Les accusés sont dans le déni. Pour les familles, c’est comme si il s’agissait d’une deuxième mort ».

L’enjeu principal du procès sera de déterminer le rôle exact joué par Abdelkader Merah dans les tueries exécutées en solo par son frère.

Il est accusé d’avoir « sciemment » facilité « la préparation » des crimes de son frère en l’aidant notamment à dérober le scooter utilisé lors des faits.

A ses côtés, comparaît un délinquant toulousain, Fettah Malki, 34 ans, qui a reconnu avoir fourni à Mohamed Merah un gilet pare-balles, un pistolet-mitrailleur Uzi et des munitions utilisés par le tueur.

Si les deux accusés reconnaissent la matérialité des faits, ils contestent avoir connu les intentions criminelles de Mohamed Merah. Abdelkader Merah risque la réclusion criminelle à perpétuité, Malki, vingt ans de prison.

La mère de Mohamed Legouad, l'une des victimes de Mohamed Merah, à l'ouverture du procès de ses complices présumés à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)
La mère de Mohamed Legouad, l’une des victimes de Mohamed Merah, à l’ouverture du procès de ses complices présumés à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)

Mohamed Merah a tué sept personnes : le militaire Imad Ibn-Ziaten, 30 ans, le 11 mars 2012 à Toulouse puis, le 15, deux parachutistes de Montauban, Abel Chennouf, 25 ans, et Mohamed Legouad, 23 ans, avant d’assassiner le 19 dans une école juive toulousaine Jonathan Sandler, 30 ans, ses fils Arié et Gabriel, cinq et trois ans, et Myriam Monsonégo, huit ans. Retranché dans un appartement, il y sera abattu le 22 mars par la police.

Les attaques ont été revendiquées par le groupe jihadiste Jund al Khalifat, affilié à Al Qaïda, et dirigé par le tunisien Moez Garsallaoui.

L’Emir aurait adoubé Mohamed Merah et l’aurait initié aux maniement des armes lors d’un voyage du Franco-algérien en octobre 2011 dans les zones tribales du Pakistan.

« Surmommé ‘Ben Laden’ « 

Commis en pleine campagne présidentielle, ces assassinats ont plongé la France dans une nouvelle forme de terrorisme.

Radicalisation en prison, dissimulation, utilisation d’armes de poing, action solitaire cautionnée par un groupe terroriste, mort en « martyr »… l’affaire Mérah a « cassé tous les codes préexistants », contraignant le renseignement, la police, la justice et le législateur à adapter les lois et les techniques d’investigation, a souligné le juge antiterroriste Christophe Teissier lors d’un colloque.

Pour ces raisons, le procès, prévu pour durer un mois devant une cour composée de magistrats professionnels, est emblématique d’une évolution du terrorisme moderne, même si la justice a refusé qu’il soit filmé, comme le réclamaient des parties civiles, arguant de « sa portée historique ».

Preuve de l’intérêt qu’il suscite, 139 journalistes sont accrédités pour suivre les débats. La première journée du procès sera notamment consacrée à l’appel des 232 parties civiles déjà constituées et de celles qui se manifesteront à l’audience, à celui des 49 témoins et 11 experts appelés à comparaitre, avant un exposé des faits.

D’emblée, le président a appelé à comparaître l’ancien patron des services de renseignement intérieur Bernard Squarcini, qui avait tenté de se soustraire au témoignage devant la cour. Le haut fonctionnaire avait fait savoir par courrier qu’il n’entendait pas s’expliquer, en raison de sa mise en cause dans une autre procédure par le père d’une autre victime.

L’enquête sur les crimes de Merah avait révélé des failles des services de renseignements, qui n’ont pas considéré Mohamed Merah comme une menace alors qu’il était fiché et avait effectué des voyages en Syrie, en Egypte et au Pakistan.

Me Simon Cohen, avocat des victimes de l'école Ozar Hatorah de Toulouse, à l'ouverture du procès des complices présumés de Mohamed Merah, à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)
Me Simon Cohen, avocat des victimes de l’école Ozar Hatorah de Toulouse, à l’ouverture du procès des complices présumés de Mohamed Merah, à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)

« La singularité de ce procès c’est qu’il s’inscrit à un moment historique où on n’en a pas fini avec les vagues terroristes jihadistes », souligne Me Simon Cohen, représentant 160 parties civiles dont des familles de l’école juive, pour qui la justice a un rôle éducatif à jouer pour répondre « à cette forme d’activisme sanguinaire ».

« Quant aux familles, ceux qui imaginent qu’un procès peut être pour elles une réparation se trompent. Les douleurs restent intactes, les larmes aussi nombreuses. Le sang ne sèche pas », a-t-il ajouté.

Surnommé « Ben Laden » dans son quartier, Abdelkader Merah, était, comme son frère, connu des services antiterroristes pour sa proximité avec d’autres membres de la mouvance islamiste radicale toulousaine, comme les frères Fabien et Jean-Michel Clain, les voix des revendications des attentats du 13 novembre.

Dans leurs conclusions, les juges d’instruction soulignent la proximité idéologique et religieuse des deux frères et leurs contacts répétés les jours précédents les tueries. Pour eux l’accusé ne pouvait « ignorer l’orientation jihadiste de son frère qu’il avait contribué à forger ».

Sollicité par l’AFP, l’avocat d’Abdelkader Merah, Me Dupond-Moretti, n’a pas souhaité s’exprimer avant l’audience. Réagissant en 2016 au renvoi de son client aux assises, il avait dénoncé un climat de « ‘Bataclanisation’ des esprits », en référence aux attentats de Paris au Bataclan.

Me Eric Dupond-Moretti, l'avocat d'Abdelkader Merah, à l'ouverture de son procès, à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)
Me Eric Dupond-Moretti, l’avocat d’Abdelkader Merah, à l’ouverture de son procès, à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)

Me Eric Dupond-Moretti n’a fait aucune déclaration à la presse à son arrivée au palais de justice, invitant les nombreux journalistes qui se bousculaient autour de lui à suivre le procès. « Ce n’est pas la peine de m’exprimer maintenant, on est dans le compassionnel. Je suis inaudible. Ce que j’ai à dire, je le dirai à l’audience et dans ma plaidoirie », a-t-il confié plus tard à des journalistes.

Plus prolixe, Christian Etelin, avocat de Fettah Malki, a dénoncé « une dérive de l’association de malfaiteurs à visée terroriste ».

« On peut renvoyer quelqu’un qui n’a strictement rien a voir avec un projet criminel. M. Malki a reconnu avoir remis une arme mais aucun témoignage ne permet de penser qu’il savait que Merah allait l’utiliser pour tuer des enfants dans une école », a-t-il plaidé, présentant son client comme « un délinquant de droit commun ».

Me Christian Etelin, l'avocat de Fettah Malki, complice présumé de Mohamed Merah, à l'ouverture de son procès, le 2 octobre 2017. (Crédit : Eric Feferberg/AFP)
Me Christian Etelin, l’avocat de Fettah Malki, complice présumé de Mohamed Merah, à l’ouverture de son procès, le 2 octobre 2017. (Crédit : Eric Feferberg/AFP)

« Ce procès est historique. Merah est mort mais il est essentiel de comprendre ce qui s’est passé pour la mémoire des victimes et pour leurs familles », a expliqué de son côté Me Patrick Klugman, avocat de Samuel Sandler, père et grand-père de victimes de l’école juive.

Pour Me Mehana Mouhou, avocat de Latifa Ibn Ziaten, mère du premier soldat tué par Merah « la confrontation risque d’être difficile ». « Les accusés sont dans le déni. Pour les familles, c’est comme si il s’agissait d’une deuxième mort ».

« Un procès ne répare pas. Il permet simplement de mesurer la réponse de l’institution judiciaire et à travers elle du peuple français », a réagi pour sa part Simon Cohen, avocat de familles de victimes de l’école juive.

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