Pnina Tamano-Shata évoque l’alyah en mode COVID
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Pnina Tamano-Shata évoque l’alyah en mode COVID

Pour la ministre arrivée en Israël à l'âge de trois ans, c'est la dure expérience qu'elle a elle-même vécue qui lui a donné envie d'aider les autres

Sur cette photo de l'Agence juive, la ministre de l'Immigration Pnina Tamano-Shata et le dirigeant de l'Agence juive Isaac Herzog saluent 119 immigrants venus d’Éthiopie à l'aéroport Ben Gurion, le 21 mai 2020. (Crédit : Shlomi Amsalem)
Sur cette photo de l'Agence juive, la ministre de l'Immigration Pnina Tamano-Shata et le dirigeant de l'Agence juive Isaac Herzog saluent 119 immigrants venus d’Éthiopie à l'aéroport Ben Gurion, le 21 mai 2020. (Crédit : Shlomi Amsalem)

JTA — Pour venir en Israël depuis l’Éthiopie, la famille de Pnina Tamano-Shata avait dû traverser à pied le désert pour se rendre au Soudan en pleine famine.

Ensuite, le camion qui amenait sa mère et de deux de ses sœurs à l’aéroport était tombé en panne. Et c’est quand les portes de l’avion s’étaient refermées que la toute petite fille qu’elle était alors avait réalisé qu’elles ne feraient pas ce voyage avec elle, aux côtés de son père et du reste de sa famille. Elle avait trois ans à ce moment déterminant de sa vie, et elle devait ne revoir sa mère qu’un an après.

Mais Tamano-Shata évoque encore ce voyage avec les mots qui décriraient un rêve magique. Et quand, 36 ans plus tard, nommée au poste de ministre de l’Immigration et de l’Intégration, il lui a été demandé de décider si l’immigration en Israël devait se poursuivre pendant la pandémie de coronavirus, elle n’a pas hésité – et elle a conservé ouvertes les portes du pays.

« Même pendant les guerres, on n’a jamais arrêté l’alyah », déclare Tamano-Shata, 40 ans, à la JTA via un entretien sur Zoom, utilisant le terme en hébreu qui désigne l’immigration juive. « On est venus dans ce pays depuis le rideau de fer, depuis les pays arabes, depuis l’Éthiopie… Et le coronavirus nous arrêterait ? », ajoute-t-elle.

La ministre de l’Immigration et de l’Intégration Pnina Tamano-Shata sur une photo non-datée. (Crédit : Natan Weil/Government Press Office)

Quand Tamano-Shata raconte son histoire et qu’elle la relie aux défis qui se posent aujourd’hui, elle sait de quoi elle parle. Première juive d’origine éthiopienne à servir dans un cabinet israélien, elle est venue en Israël dans le cadre de l’Opération Moïse, une mission menée en 1984 dont l’objectif avait été d’amener en Israël des Juifs qui avaient traversé la frontière du Soudan. Cette expérience éprouvante et sa joie lors de son arrivée en Israël ont irrévocablement aidé à déterminer la femme qu’elle est devenue aujourd’hui, dit-elle.

« Notre rêve était devenu réalité », avait-elle raconté dans une vidéo datant de 2018, qui avait été tournée avant qu’elle ne devienne ministre. « C’était un rêve assorti à des difficultés, des familles avaient été séparées, mais j’avais eu tant de chance pour ma part et ma famille avait été réunie. Faire l’Alyah, même à un très jeune âge, c’est une expérience qui forge ce que vous êtes pour votre existence toute entière ».

Elle s’était « sentie israélienne dès [qu’elle a] posé le pied dans ce pays ».

Aujourd’hui, alors qu’elle est la responsable en charge du système de l’immigration au sein de l’État juif, elle veut s’assurer que tous ceux qui arriveront pendant la pandémie ressentiront la même magie, qu’ils vivront la même expérience intense. Selon l’Agence juive en Israël, une organisation quasi-gouvernementale qui aide à l’immigration, l’Alyah a diminué de 40 % pendant la crise de la COVID-19. Mais elle ne s’est pas arrêtée.

« Je sais quelles sont les difficultés qui se posent pour venir en Israël, pour venir dans un nouveau pays avec une nouvelle langue », s’exclame-t-elle.

Tamano-Shata s’est assurée de ce que les immigrants pourraient entrer sur le territoire israélien malgré les restrictions imposées sur les déplacements dans le monde entier. Avec la fermeture des vols commerciaux, elle a travaillé avec des groupes qui font la promotion de l’immigration, comme Nefesh bNefesh, pour permettre aux immigrants de venir dans le pays. Et elle a exempté les immigrants de l’interdiction d’entrée sur le territoire des personnes âgées de plus de 70 ans, précisant que cette exemption a permis à certains survivants de la Shoah de faire enfin leur alyah.

Elle s’est aussi efforcée de faciliter l’adaptation des immigrants après leur arrivée au sein de l’État juif. Grâce à elle, le gouvernement finance la moitié des salaires des nouveaux arrivants pour inciter les employeurs, accablés par les confinements entraînés par le coronavirus, à embaucher cette main-d’œuvre particulière.

Elle a développé les cours d’hébreu gratuits pour les immigrants âgés de deux ans et demi à dix ans.

Elle a fait en sorte que les nouveaux arrivants soient éligibles aux prêts et autres subventions octroyés dans le cadre de la pandémie. Et quand le ministère de la Santé a fait savoir qu’il avait offert des conseils en français, en anglais, en amharique et en russe, elle a garanti que des services seraient également accessibles dans ces langues.

La députée Pnina Tamano-Shata à Hadera, le 4 février 2020. (Crédit : Jack Guez/AFP)

Et elle a voulu que les enfants d’immigrants fassent partie des élèves autorisés à assister aux cours en présentiel pendant la pandémie. Elle a souligné que le cas échéant, leur travail de sociabilisation serait trop ardu.

« Comment peuvent-ils travailler via Zoom s’ils ne maîtrisent pas la langue, s’ils n’ont pas d’amis ? », avait-elle interrogé. La rencontre directe avec les Israéliens est déterminante dans l’adaptation, avait-elle ajouté. « Les Olim manquent le contact avec les autres », avait-elle poursuivi, utilisant le terme en hébreu pour désigner les nouveaux immigrants.

Tamano-Shata a connu cette période de l’histoire israélienne où la démarche même de l’alyah était commune, où l’immigrant était fêté – une tradition qui a diminué au point que le Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait dit à ses conseillers qu’il ne s’enthousiasmait guère de l’arrivée de Juifs depuis d’autres pays, parce qu’ils amenaient probablement avec eux leurs politiques libérales.

Pour Tamano-Shata, membre de la formation Kakhol lavan dirigée par le ministre de la Défense Benny Gantz, ce manque d’enthousiasme est loin d’être le seul problème avec Netanyahu. Après l’immigration de sa famille, elle s’était lancée dans l’activisme à un jeune âge à Petah Tikva, dans le centre du pays, où sa famille s’était installée et où elle-même vit encore aujourd’hui en compagnie de son époux et de leurs deux enfants. Elle s’était battue au nom de la communauté israélienne d’origine éthiopienne à l’université – où elle a fait des études de droit – puis elle était devenue journaliste à la télévision avant d’être élue à la Knesset sous l’étiquette du parti centriste Yesh Atid en 2013.

En 2019 et 2020, Kakhol lavan avait manqué remplacer le Likud de Netanyahu en tant que parti au pouvoir au sein de l’État juif – mais la formation avait finalement rejoint la coalition de l’indétrônable Premier ministre afin d’apporter son aide dans la lutte contre la pandémie, un ralliement qui avait entraîné l’explosion du mouvement.

Aujourd’hui, Kakhol lavan se bat pour franchir le seuil électoral lors du scrutin de mardi – ce sont les quatrièmes élections nationales en moins de deux ans. Les derniers sondages semblent indiquer que le parti entrerait à la Knesset de justesse, ce qui signifierait que Tamano-Shata, même si elle n’est plus ministre, pourrait bien obtenir un mandat de députée.

Kakhol lavan considère l’histoire et l’activisme dans la défense des immigrants de la parlementaire comme un moyen de réunir suffisamment de votes pour se maintenir en vie.

La députée Pnina Tamano-Shata (à gauche) avec des sympathisants d’Avera Mengistu protestent alors qu’ils réclament sa libération par le Hamas cinq ans après son enlèvement, à Tel Aviv, le 8 septembre 2019. (Tomer Neuberg/Flash90)

Avant les élections, Tamano-Shata a porté un message d’espoir, tentant de ranimer l’élan qui avait aidé à faire connaître à Gantz et à Kakhol lavan son bref moment de gloire. Et elle s’est assurée de bien souligner ses différences politiques avec Netanyahu – le critiquant âprement pour sa condamnation de la décision récente prise par la Cour suprême d’élargir la reconnaissance des conversions non-orthodoxes.

« Les opportunités de conversion doivent être plus nombreuses. Il n’y a pas de monopole dans le judaïsme », a-t-elle déclaré, notant que certains éléments du rabbinat orthodoxe s’étaient, dans le passé, opposés à l’immigration éthiopienne. « Nous avons besoin de la Diaspora, nous voulons savoir ce qu’ils pensent des questions liées à l’alyah et à l’intégration. La Diaspora n’attend pas le gouvernement d’Israël : elle se trouve aujourd’hui, en réalité, au cœur du gouvernement en Israël ».

Tamano-Shata incarne parfaitement ce point de vue en tant que première Israélienne d’origine éthiopienne à assumer un poste éminent au sein du gouvernement. Elle reconnaît que si cette réussite est significative, elle se définit elle-même davantage par sa propre identité juive – par sa propre Alyah.

« Quand j’ai vu Kamala Harris » prêter serment en tant que vice-présidente américaine, « cela m’a bouleversée, sachant que ses parents s’étaient battus en faveur des droits civils à l’époque de Martin Luther King. Voir une femme afro-américaine au poste de vice-présidente a une telle importance pour toutes les petites filles du monde entier ! », s’exclame-t-elle.

« J’ai moi-même de nombreuses identités, je suis Juive, je suis une femme, je suis noire mais la première de toutes est mon identité juive – il est impossible de dire qu’être une femme noire n’a pas eu une influence sur moi mais mon foyer, c’est le cœur de la Judéité », conclut-elle.

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