Pour la première fois, la communauté juive de Dubaï sort timidement de l’ombre
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Reportage

Pour la première fois, la communauté juive de Dubaï sort timidement de l’ombre

La première nouvelle communauté juive à prospérer dans un État arabe depuis des siècles accepte, non sans contraintes, une couverture médiatique sans précédent

La "mehitsa" qui sépare la section des femmes de celle des hommes à la synagogue de Dubaï (Autorisation)
La "mehitsa" qui sépare la section des femmes de celle des hommes à la synagogue de Dubaï (Autorisation)

DUBAI – Un samedi du mois dernier, une poignée de fidèles attendaient, bavardant amicalement pour tuer le temps. Ils avaient récité les prières préliminaires du matin du Shabbat, mais le dixième homme n’était pas encore arrivé, et l’office ne pouvait donc pas avoir lieu sans le quorum nécessaire [minyan]. Mais l’endroit était extraordinaire : une synagogue à peine connue dans un quartier résidentiel de l’Emirat de Dubaï.

La synagogue de Dubaï est un havre de paix pour les Juifs du Moyen Orient, qu’il s’agisse de résidents de longue date, de résidents temporaires ou des quelques visiteurs qui ont la chance d’en connaître l’existence. Créée il y a 10 ans, c’est l’institution phare et, pour l’instant, la seule institution opérationnelle de la Communauté juive des Emirats.

L’un des dirigeants de la communauté, Ross Kriel, se trouve à mi-chemin entre le souci cardinal d’assurer la sécurité et la vision d’une vie juive organisée durable et, éventuellement, prospère à Dubaï.

Kriel, un juif orthodoxe d’Afrique du Sud, s’est installé à Dubaï avec sa femme et ses deux jeunes enfants pour travailler comme avocat dans une société du secteur énergétique il y a six ans. C’est une sorte de Juif aventureux qui aime trouver des solutions créatives pour relever le défi de respecter la halakha, la loi juive, dans un endroit si reculé.

Kriel habite à quelques pâtés de maisons de la synagogue, connue sous le nom de « The Villa », une résidence réaménagée que la communauté loue, avec une salle de prière, une cuisine équipée, un espace pour se retrouver et jouer, une piscine extérieure et plusieurs chambres en étage pour les visiteurs pratiquants qui veulent rester pour le Shabbat.

La mehitsa qui sépare la section des femmes de celle des hommes est symbolique – un petit muret avec des lanternes décoratives pour ajouter de la hauteur. Bien que les offices suivent la pratique orthodoxe, les participants ne sont pas interrogés sur leur niveau d’observance et venir en voiture est la norme pour beaucoup.

Salle de prière de la synagogue de Dubaï (Autorisation)

L’histoire qu’un rouleau de la Torah raconte

Quand le dixième homme arrive enfin, la communauté se regroupe, fait face au nord-ouest en priant vers Jérusalem et reprend l’office. La section hebdomadaire de la Torah est lue à partir d’un parchemin avec une couverture en velours blanc qui incarne une histoire d’amitié qui est essentielle au bien-être de la communauté.

Sur sa face avant, entre une couronne classique et un dessin de porte en or et argent, une inscription est brodée d’or en arabe.

Au verso de la couverture figure la traduction anglaise, également brodée en lettres dorées :

« Cette Torah est dédiée en l’honneur de Son Excellence Mohamed Ali Alabbar Dont la vision et la personnalité ont inspiré ses amis, son pays et sa génération »

Mohamed Ali Alabbar (Wikipédia)

Mohamed Alabbar est le président d’Emaar Properties, l’une des plus grandes sociétés de promotion immobilière au monde.

Il a forgé de façon indélébile la célèbre silhouette de Dubaï, la dotant du plus haut bâtiment du monde, l’iconique Burj Khalifa.

Alabbar et son entreprise sont intimement liés au gouvernement des EAU. Il a également des liens d’amitié profonds avec un juif orthodoxe de New York. Eli Epstein est directeur de l’innovation chez Aminco Resources, un fournisseur de produits pour les industries de l’aluminium et de l’acier basé à New York. Les deux hommes ont fait des affaires et ont noué des relations sociales pendant des décennies, et ensemble, ils ont fondé Les enfants d’Abraham, une initiative de dialogue judéo-musulman pour les adolescents. C’est Epstein qui a fait don de la Torah en l’honneur d’Alabbar et avec sa bénédiction.

Le parrainage du magnat des affaires offre à la communauté un minimum de sécurité. En même temps, les résidents juifs font preuve de prudence dans la ville-état islamique, qui a longtemps considéré Israël comme un ennemi et où, il y a quelques années à peine, des imams formés par les Saoudiens prêchaient des diatribes anti-israéliennes jusqu’à leur expulsion par le gouvernement.

Dubaï et la tolérance

Le seul texte liturgique récité en anglais lors de l’office du Shabbat est la Prière pour la prospérité du gouvernement.

Kriel le lit seul, implorant Dieu de « bénir et protéger, garder et aider, exalter, magnifier et élever le Président des EAU Cheikh Khalifa bin Zayed et son adjoint le souverain de Dubaï, Cheikh Mohammed bin Rashid et tous les dirigeants des autres Emirats et leurs princes héritiers ».

Prière pour le gouvernement des Émirats arabes unis, de la synagogue de Dubaï. Novembre 2018 (Avec l’aimable autorisation d’Israël Calera)

La prière, qui se termine par la bénédiction des forces militaires des Émirats Arabes Unis, est récitée et adaptée dans de nombreuses communautés de la diaspora juive.

Mais son ton déférent se manifeste clairement dans la structure centralisée du pouvoir à Dubaï. Les dirigeants des Émirats arabes unis ont un contrôle total sur le bien-être de la communauté juive. Heureusement, ils ont été résolument, quoique discrètement, d’un grand soutien.

Les dirigeants des Émirats arabes unis ont un contrôle total sur le bien-être de la communauté juive. Heureusement, ils ont été résolument, bien que discrètement, d’un grand soutien

« C’est tout à l’honneur des dirigeants d’avoir permis et, d’une certaine manière, encouragé la présence juive là-bas », dit Eli Epstein, s’exprimant depuis New York.

En fait, Dubaï, une monarchie constituante des Émirats arabes unis où seulement 11 % de ses 3 millions d’habitants sont citoyens, a misé son avenir sur sa projection comme un bastion de la tolérance.

Avec une population de 200 nationalités, la diversité est officiellement reconnue. Le taux de criminalité est faible et les résidents jouissent d’un certain niveau de sécurité dans leur vie quotidienne sous le regard des images omniprésentes des souverains royaux. La courtoisie est une valeur fondamentale.

Portraits de dirigeants des Émirats arabes unis sur un bâtiment de Dubaï (Miriam Herschlag)

« Vous ne vivrez jamais dans un pays où le contrat social est plus clair », dit Kriel.

« C’est profondément compris par tous ceux qui vivent ici. Vous n’offensez pas les gens autour de vous. Par exemple, vous ne bousculez pas les gens dans la rue ou ne les insultez pas. Les gens sont scrupuleusement prudents de ne pas causer d’offense, de ne pas déranger les gens et de ne pas se mêler des affaires des autres. »

L’espoir d’une présence communautaire juive plus solide et plus confiante provient du virage des pays du Golfe persique vers Israël.

Les préoccupations communes au sujet de la menace que représentent les aspirations régionales de l’Iran ont déclenché un rapprochement discret. Ces dernières semaines, la relation a été rendue publique, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre des Transports Yisraël Katz effectuant des visites séparées à Oman, et la ministre de la Culture et des Sports Miri Regev versant des larmes sur le podium de la cérémonie du Grand Chelem de Judo à Abu Dhabi pendant qu’était jouée la Hatikvah.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu est accueilli par le sultan Qaboos bin Said à Oman, le 26 octobre 2018 (Crédit : autorisation)

De l’ombre à la lumière

Cette semaine, la communauté est sortie timidement de l’ombre, en coopérant pour la première fois avec des journalistes de Bloomberg News et du Times of Israel en acceptant une certaine publicité.

La participation était conditionnée par le fait de ne pas publier de photos pouvant suggérer l’emplacement de la Villa. Certains membres de la communauté ont préféré ne pas révéler leur nom.

Depuis sa création en 2008, la communauté s’est montrée vigilante et a maintenu un profil bas. Pas de site web dédié. Pas d’inscription sur les sites de voyages juifs. Pratiquement aucune mention sur les réseaux sociaux. Les visiteurs l’apprennent par le bouche à oreille et l’adresse de la villa n’est fournie qu’après un examen minutieux.

Une femme d’affaires israélienne, qui passait quelques jours à Dubaï pour une foire commerciale de diamants, a pu assister aux offices de la communauté pour la première fois après des années de visite dans l’émirat. Pourtant, bien qu’elle fût surprise et ravie de découvrir la communauté, elle avait encore des doutes quant au bien fondé de la publication d’un article.

La « mehitsa » qui sépare la section des femmes de celle des hommes à la synagogue de Dubaï

Mais le secret a un prix. Bien qu’un certain nombre d’organisations juives, dont le American Jewish Committee et le Centre Simon Wiesenthal, amènent depuis longtemps des délégations importantes dans la communauté, la plupart des visiteurs ne sont pas au courant, tout comme un certain nombre de Juifs expatriés vivant à Dubai, qui travaillent dans Ia finance, le commerce, le droit ou la diplomatie, et qui aimeraient participer à une activité communautaire ou célébrer une brit-mila [circoncision] ou une bat mitzvah.

Lever le voile du secret pourrait aider à faire connaître des activités, à recueillir des fonds plus importants et même à réaliser le rêve de construire un mikveh [bain rituel].

Dubaï et la question juive

Ceux qui finissent par trouver le chemin de la Villa y découvrent une atmosphère accueillante et familiale. Le rabbin Yehuda Sarna, aumônier de la New York University qui fait un ou deux voyages par an pour rendre visite aux étudiants du campus de la New York University à Abu Dhabi, a été ravi de découvrir cette communauté – à 90 minutes en voiture de son campus – il y a quelques années. Il est devenu un ardent partisan.

« J’adore ça à cause de la diversité qui y est représentée », a déclaré Sarna, au téléphone depuis New York. « Vous priez avec des Juifs du monde entier et vous vous sentez comme si vous faisiez partie de quelque chose d’historique, petit mais historique. »

Après la récitation du kiddouch sur du jus de raisin, le lavage rituel des mains et la récitation de la bénédiction sur les challoth [pain tressé] cuites au four et livrées directement par un visiteur venu d’Israël, les fidèles et invités prennent un repas léger sous forme de buffet, avec salades, couscous, et un tcholent végétarien. (85 % de la nourriture de Dubaï est importée, et les supermarchés proposent une large gamme de produits casher – à l’exception de la viande).

La semaine précédente, un important groupe de visiteurs avait rempli la synagogue (« vous avez loupé le saumon entier que nous avons servi »). Mais cette semaine, c’est surtout les piliers. Un jeune rabbin Habad de New York, un couple avec un bébé, une famille avec trois enfants, l’aîné qui a fait sa bar-mitzvah, et le cadet qui commence à préparer la sienne. Un fidèle, un jeune homme qui a grandi à Dubaï, entre dans la pièce en savourant une tasse de café bien nécessaire qu’il s’est servi grâce à la bouilloire de Shabbat.

Les discussions du repas de midi après le Kiddouch, animées, empreintes d’affection et d’humour, sont typiquement juives. La question, comme toujours, se résume à : Sommes-nous en sécurité ici ?

Ils viennent du Royaume-Uni, d’Afrique du Sud, de Belgique, des États-Unis. Certains trouvent les orientations politiques encourageantes, d’autres restent sceptiques. Les discussions du repas de midi après le Kiddouch, animées, empreintes d’affection et d’humour, sont typiquement juives. La question, comme toujours, se résume à : Sommes-nous en sécurité ici ?

C’est une question qui résonne au-delà de Dubaï, ou même du Moyen Orient.

Le rabbin Sarna de la New York University s’interroge sur l’idée que la première nouvelle communauté juive dans le monde arabe depuis des centaines d’années pourrait s’agrandir au moment où les communautés juives en Europe et aux Etats-Unis sont aux prises avec des niveaux de menace jamais vus depuis quelques décennies, ce qu’il appelle « la situation unique du monde juif en ce moment ».

« Pendant des décennies après la Seconde Guerre mondiale, les Juifs ont pensé que l’endroit le plus sûr pour les Juifs était dans une démocratie libérale. Et à mesure que les conditions économiques et de sécurité se détériorent, nous en sommes arrivés à un point où les Juifs de ces pays auront l’impression d’avoir un avenir meilleur dans un pays arabe sûr et économiquement prospère, un pays où ils n’auront plus besoin de devoir franchir une barrière pare-balles chaque fois qu’ils iront à la shul ».

Compréhension mutuelle

Eli Epstein a bon espoir que les liens personnels qui se tissent entre Juifs et Arabes sont en train de se resserrer.

« Le Moyen Orient est mûr pour un changement stratégique et je pense que si nous avons fait quelque chose pour ajuster leur vision du judaïsme – et, entre parenthèses, d’Israël – et si nous pouvons changer certaines de nos vues sur l’islam et l’Arabie, nous aurons fait beaucoup pour nous entraider », a déclaré Epstein, qui insiste sur le fait que le changement est une voie à double sens.

« Nous venons tous avec des bagages et je suis prompt à parler aux gens de mes propres préjugés en grandissant et de la façon dont mon lien avec l’islam et l’Arabie m’a transformé en tant que Juif. Nous avons d’énormes lacunes dans la connaissance de l’autre, en particulier juif-musulman. J’ai donc profité de la réduction d’une petite partie de cet écart. C’est une expérience en cours dans ma vie », dit-il. « Cela mène à ce que j’appelle une confusion constructive. »

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