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Analyse

Pourquoi cette campagne sera la plus dure de toutes pour Avigdor Liberman

Sa base électorale d'immigrants russes chancelle, il a quitté le bloc de Netanyahu pour s'allier à la gauche et à Raam ; où Yisrael Beytenu puisera-t-il de nouveaux soutiens ?

Le ministre des Finances Avigdor Liberman s'exprimant lors d'une réunion de faction à la Knesset, le 27 juin 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)
Le ministre des Finances Avigdor Liberman s'exprimant lors d'une réunion de faction à la Knesset, le 27 juin 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Ces dernières semaines, alors que cette chronique a examiné la droite et le centre-droit du spectre politique israélien, un nom important a toutefois été le grand absent : celui d’Avigdor Liberman, leader du parti Yisrael Beytenu, l’un des rares politiciens à avoir pris la tête de trois ministères déterminants en Israël : ceux de la Défense, des Affaires étrangères et, aujourd’hui, des Finances.

Il n’y a pas si longtemps, Liberman était considéré comme l’est aujourd’hui Itamar Ben Gvir. Partisan d’un « transfert » controversé de population, qualifiant la communauté arabe israélienne de « cinquième colonne », Liberman avait fait campagne en 2009 sur le slogan « pas de loyauté, pas de citoyenneté – seul Liberman comprend l’arabe ».

Ses galons de droite avaient été renforcés lorsqu’il avait mené une campagne entière consacrée à sa promesse d’être un ministre de la Défense qui bouleverserait les paradigmes, répétant à loisir : « Avec Liberman au poste de ministre de la Défense, [le leader du Hamas Ismail] Haniyeh n’aura que 48 heures. »

Néanmoins, ces dernières années, Liberman a rompu avec la droite radicale (et avec l’extrême-droite, diront certains), cherchant plutôt à se positionner au centre-droit.

Pourtant, quand le parti Kakhol lavan de Benny Gantz s’est uni à Tikva Hadasha, la faction de Gideon Saar, pour bâtir une vaste alliance au centre-droit – connue dorénavant sous le nom Unité nationale – Liberman, encore une fois, n’a pas pris part à la conversation.

Sa fervente laïcité et ses critiques acerbes des ultra-orthodoxes ont écarté Liberman d’une grande partie de son bloc, et il a été probablement considéré par Gantz et par Saar comme trop rebutant pour les formations ultra-orthodoxes avec lesquelles les leaders d’Unité nationale ont l’espoir de négocier à l’issue du scrutin.

La campagne électorale israélienne : Un sondage récapitulatif de tous les autres montrant le nombre de sièges que devraient gagner les partis si un scrutin devait avoir lieu aujourd’hui, le 21 août 2022.

En fait, le parti idéologiquement le plus proche de Liberman et d’Yisrael Beytenu est probablement celui de Yair Lapid, Yesh Atid – à la fois laïc, favorable au pluralisme religieux (un pluralisme que certains considèrent comme étant anti-ultra-orthodoxes) et anti-Benjamin Netanyahu. Les factions de Liberman et de Lapid partagent aussi un engagement en faveur du libre-échange et la volonté de siéger avec des formations arabes (au moins Raam).

Leur différence est cependant celle de l’identité de leur base électorale.

Yisrael Beytenu a vu le jour à la fin des années 1990, avec pour objectif de représenter les immigrants de l’ex-Union soviétique. Ce qui avait commencé comme une faction marginale, sectorielle, était finalement devenu un parti mainstream de droite au milieu des années 2000, remportant, 11, 15 puis 13 sièges grâce à la combinaison de sa base russophone et des électeurs de droite qui se reconnaissaient dans la rhétorique anti-arabe employée alors par Liberman.

Il y a seulement une décennie, Liberman était considéré comme un possible prochain leader du Likud et comme un candidat crédible au poste de Premier ministre – et cela avait été sans doute cet espoir de succéder à Netanyahu qui l’avait amené à prendre la décision de faire liste commune avec le Likud lors des élections de 2013.

Le ministre des Finances Avigdor Liberman lors d’une conférence de presse au ministère des Finances à Jérusalem, le 17 août 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Et pourtant, si l’ascension de Liberman a été rapide – passant de trois à six sièges en l’espace de six ans –, sa dégringolade pourrait l’être tout autant.

Depuis sa rupture avec Netanyahu, en 2015, sa formation a chuté, ne remportant que cinq à huit sièges au Parlement – et c’est à ce niveau qu’il reste à ce jour.

Les sièges de Yisrael Beytenu à la Knesset, par élection.

Après son échec aux élections en 2019 où il a remporté le score le plus bas de toute l’histoire de la formation, avec cinq sièges – la crainte qu’Yisrael Beytenu ne franchisse même pas le seuil de représentation électorale à la Knesset était réelle –, Liberman est parvenu à se repositionner dans un rôle d’arbitre et d’ennemi juré de Netanyahu, voyant la chance s’ouvrir à nouveau à lui. Avec une image de marque néanmoins complètement remise à neuf.

Cette image de marque nouvelle l’a placé fermement hors du bloc de droite – il ne compte dorénavant que de rares amis dans le camp de la droite israélienne – avec un nouveau foyer idéologique, ce qui accroît sa dépendance à l’égard de sa base électorale ethnique et linguistique.

Alors, quel avenir pour Liberman et pour son parti ?

Yisrael Beytenu a toujours trompé (légèrement) les sondages

Pour ces élections, ses résultats dans les sondages sont bas mais stables, lui laissant espérer de remporter environ cinq sièges. Il y a un mois, les résultats d’Yisrael Beytenu avaient commencé à baisser et cette semaine, ils sont tombés en dessous des cinq sièges dans notre moyenne pour la toute première fois.

La moyenne remportée dans les sondages hebdomadaires par Yisrael Beytenu.

Les responsables du parti répondront à cela qu’Yisrael Beytenu a toujours remporté lors des scrutins de meilleurs résultats que ce qu’annonçaient les sondages, les Israéliens russophones étant réticents à l’idée de s’exprimer dans les enquêtes d’opinion et ils ajouteront qu’en réalité, la position de Liberman dans le paysage politique israélien est beaucoup plus forte que ce qu’elle semble être au premier coup d’œil.

En examinant les résultats des élections passées, certaines données viennent soutenir cette affirmation.

Au cours des cinq derniers scrutins, les sondages de fin de campagne ont sous-estimé les votes en faveur d’Yisrael Beytenu d’un demi-siège en moyenne. Une fois seulement – au mois d’avril 2019 – le parti a surpassé les résultats annoncés par les enquêtes d’opinion. Ces dernières ont été plutôt exactes concernant les trois derniers cycles électoraux dans leurs prévisions pour Yisrael Beytenu, et c’est à noter.

Les sièges de Yisrael Beytenu remportés à la Knesset en comparaison avec les prédictions des derniers sondages.

Alors si l’histoire récente laisse penser que la faction pourrait faire légèrement mieux que ne l’anticipent les sondages, peu d’éléments viennent en définitive soutenir la thèse que les enquêtes d’opinion sous-estiment toujours et de manière systématique Yisrael Beytenu.

Où tirer des votes ?

Avec sa formation en difficulté dans les sondages, il y a deux défis majeurs que devra relever Liberman pour renouer avec le succès qu’il connaissait autrefois.

Le premier est le positionnement stratégique. Quelle niche pourra donc trouver Yisrael Beytenu sur la carte politique saturée, une niche qui permettra au parti de gagner de nouveaux électeurs ou de rappeler à lui ceux qui avaient voté pour lui et qui avaient pu se détourner au cours des derniers scrutins ?

Si vous êtes un électeur à la recherche d’un parti fermement laïc cherchant à défier le statu quo religieux, pourquoi ne pas voter pour le Meretz ou pour Yesh Atid ? Si vous vous situez au centre-droit, alors qu’offre donc Liberman que l’alliance du trio Gantz-Saar-Eisenkot ne propose pas ? Et bien sûr, si vous regrettez l’ancien Liberman, l’ultra-nationaliste, celui qui n’aurait jamais siégé aux côtés du parti islamiste Raam, vous avez aujourd’hui Ben Gvir.

Ainsi, au-delà de cette base sectorielle, difficile de dire où Liberman pourra trouver de nouveaux électeurs.

Ce qui nous amène au second défi – qui est démographique. Au cours des deux dernières décennies, Liberman a pu avoir la conviction que si l’adhésion des autres électeurs pouvait aller et venir, il avait derrière lui une base électorale susceptible de lui ramener cinq à six sièges chez les immigrants de l’ex-Union soviétique qui continueraient à rester à ses côtés, quoi qu’il advienne.

Cette base est réelle, bien entendu. Elle s’inquiète profondément des questions civiles pour lesquelles Liberman se bat bec et ongles ; un grand nombre de ces immigrants ne peuvent pas se marier dans le pays pour lequel il se battent et pour lequel ils meurent et subissent une discrimination quotidienne entraînée par la mainmise des ultra-orthodoxes sur les institutions religieuses. Ils considèrent à juste titre que Liberman ne parle pas seulement leur langue, mais qu’il donne une voix à toutes les problématiques qu’ils rencontrent.

Mais alors que la communauté russophone s’assimile de plus en plus (la majorité de ces immigrants se trouvent dorénavant au sein de l’État juif depuis trois décennies) et que les plus âgés d’entre eux meurent, c’est toute cette base qui va chanceler. Peut-être pas au cours des élections du mois de novembre – les sondages montrent ces cinq à six sièges encore intacts – mais à l’avenir, un avenir qui n’est par ailleurs pas si éloigné.

Comme le sait trop bien Liberman, il y a seulement environ un point de pourcentage entre les cinq sièges et le seuil de représentation électorale.

De la difficulté d’être ministre des Finances

Pour survivre, le leader de Yisrael Beytenu – le dirigeant resté le plus longtemps à son poste de toute l’histoire d’Israël – devra, une fois encore, se réinventer.

En tant que ministre des Finances, il a eu l’opportunité réelle de montrer sa solidité et ses aptitudes en tant qu’homme d’État. La diffusion récente du programme de la formation – une rareté dans la politique israélienne – et le message économique qu’il s’efforce de transmettre donnent une idée de l’image qu’il tente actuellement de se construire.

Mais dans une économie aux prises avec un coût de la vie qui augmente sans relâche et rapidement, ce n’est pas facile, pour un ministre des Finances en titre, de mener une campagne. Et s’il n’est clairement pas responsable de l’ampleur des difficultés économiques (elles se ressentent dans le monde entier), se présenter dans une course électorale avec un programme centré autour de l’économie peut être une tâche ardue, en particulier avec une situation qui a empiré alors que Liberman était précisément à la tête du ministère.

Plus important encore, ces questions sont rarement décisives lors des élections israéliennes. Comme nous en avons débattu la semaine dernière, l’identité ou la « tribu » perçues d’un leader sont souvent plus importants que leurs actions et leurs éventuelles réussites – c’est d’autant plus le cas quand ces réussites sont fragiles.

Alors que la campagne va suivre son cours, Liberman sera sans aucun doute tenté d’avoir recours aux problématiques identitaires. Mais avec ses punching balls de longue date, les partis ultra-orthodoxes, dans l’opposition et ses anciens ennemis, les Arabes, dont une formation siège à ses côtés dans le gouvernement, son manuel de référence qui l’a toujours sommé de désigner un ennemi et sa démagogie pourraient s’avérer être plus difficiles que d’habitude à mettre en œuvre.

En conséquence, si cela ne sera jamais raisonnable de parier une disparition de Liberman, la campagne en cours devrait être la plus dure qu’il n’a jamais connue.

Simon Davies et Joshua Hantman sont partenaires chez Number 10 Strategies, un cabinet international de conseil en stratégie, recherche et communication, qui a réalisé des sondages et mené des campagnes pour des présidents, des Premiers ministres, des partis politiques et de grandes entreprises dans des dizaines de pays sur quatre continents.

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