Première visite en Israël d’un dirigeant tibétain, en quête discrète de soutien
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Interview

Première visite en Israël d’un dirigeant tibétain, en quête discrète de soutien

Lobsang Sangay a effectué un voyage discret, n'a pas rencontré de responsables israéliens, et a prôné la non-violence sans prendre parti

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Sikyong Lobsang Sangay (Avec l'aimable autorisation du Département des relations internationales, Administration centrale tibétaine, Dharamsala)
Sikyong Lobsang Sangay (Avec l'aimable autorisation du Département des relations internationales, Administration centrale tibétaine, Dharamsala)

Le chef du gouvernement tibétain en exil s’est discrètement rendu en Israël il y a quelques jours pour promouvoir la lutte de son peuple pour une plus grande autonomie vis-à-vis de la Chine.

Lobsang Sangay, connu sous le nom de Sikyong, ou « dirigeant », de l’Administration centrale tibétaine, est rentré chez lui en Inde dimanche soir après avoir passé près d’une semaine en Israël, au cours de laquelle il a fait le tour du pays et rencontré des représentants de la société civile.

Il n’a délibérément pas demandé à rencontrer des représentants du gouvernement, disant qu’il voulait d’abord en apprendre davantage sur le pays, mais qu’il a l’intention de revenir ici l’année prochaine et de nous faire part de ses revendications.

Conformément à la tradition tibétaine, Sangay a prôné la non-violence comme étant le meilleur moyen de lutter contre l’oppression et de parvenir à la paix, bien qu’il ait évité de prendre position sur le conflit israélo-palestinien.

« En tant que Tibétains, nous prônons la non-violence et nous pratiquons la non-violence », a-t-il déclaré au Times of Israel dans une interview accordée dimanche à son hôtel de Jérusalem.

« Sans s’immiscer dans les questions domestiques, nous disons toujours que nous croyons en la non-violence. Parce que nous croyons que pour une paix durable, nous avons aussi besoin d’un processus pacifique. Alors, vous obtiendrez une paix durable. »

Il y a six millions de Tibétains qui font l’objet de répression et de violence de la part des autorités chinoises, a-t-il indiqué.

« Le Tibet est sous occupation. Mais notre réponse à cela est une voie pacifique, non violente. C’est notre conviction », a-t-il déclaré. L’histoire jugera si c’est la bonne approche, a-t-il ajouté, reconnaissant qu’il faudra certainement beaucoup de temps avant que son peuple n’obtienne justice et liberté.

Concrètement, l’Administration centrale tibétaine, basée à Dharamsala, en Inde, a adopté l’approche dite « voie du milieu« , qui appelle à une « véritable autonomie » du Tibet au sein de la Chine.

L’administration américaine ne voit aucune contradiction entre sa politique « Une seule Chine » et l’approche de la voie du milieu, selon M. Sangay.

« Si le gouvernement américain peut soutenir les deux, je suis presque sûr que le Premier ministre [Benjamin] Netanyahu ne devrait pas avoir de problème à faire la même chose », a-t-il dit. « J’espère qu’il le fera. C’est ce que nous promouvons. »

Le Dalaï Lama, chef spirituel du Tibet, assiste à une réunion avec les grands rabbins d’Israël à Jérusalem, le 19 février 2006. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Le ministère des Affaires étrangères de Jérusalem a refusé de commenter les questions relatives à la Chine et au Tibet. L’actuel Dalaï Lama, le chef spirituel du Tibet, s’est rendu en Israël à plusieurs reprises.

Environ 150 Tibétains se sont immolés, a déclaré M. Sangay. Bien que ces personnes soient mortes d’une mort très violente, elles n’ont pas fait de mal à un seul Chinois. Ces actions reflètent à la fois la détermination des Tibétains et leur désespoir, car certains considèrent qu’il est préférable d’être mort plutôt que de vivre sous occupation. « Nous protesterons, mais nous ne vous ferons pas de mal », a-t-il ajouté.

Ce concept est-il transposable à la situation israélo-palestinienne ? « C’est à chacun de juger et à chacun de décider », a-t-il répondu, ajoutant qu’il ne ferait pas de commentaires ou de recommandations concernant les luttes des autres peuples. « C’est ce que nous faisons. La non-violence est ce que nous pratiquons, et nous pensons que la non-violence est le meilleur moyen. »

Ces dernières années, il y a eu plusieurs rencontres entre les émissaires du Dalaï Lama et le gouvernement chinois, bien qu’aucune percée n’ait été réalisée. « Je ne vois vraiment pas pourquoi le gouvernement d’Israël ne pourrait pas soutenir ces mesures et recommandations », a dit M. Sangay.

Netanyahu a fait des relations avec Pékin une priorité absolue en matière de politique étrangère, ce qui, selon Sangay, ne le dérange pas.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président chinois Xi Jinping, (à droite), se serrent la main à la résidence des visiteurs officiels de l’Etat de Diaoyutai à Pékin le 21 mars 2017 (Crédit : Etienne Oliveau/Pool/ AFP Photo)

« Bien sûr, il n’y a rien de mal à être enthousiaste à propos de la Chine. Il n’y a pas de problème de notre point de vue. Il est bon d’avoir des relations commerciales, économiques et politiques avec la Chine, a-t-il poursuivi. « Mais en même temps, il faut défendre les questions morales, les droits de l’Homme. Ce sont des choses que nous réclamons. Parce que ce que nous réclamons n’a rien d’illégal ou de contradictoire. »

Le gouvernement chinois exerce habituellement une pression extrême sur les pays qui accueillent le Sikyong tibétain, et c’est pourquoi lui et ses hôtes – un groupe appelé Israeli Friends of the Tibetan People [Amis israéliens du peuple tibétain] – n’ont rendue publique la visite que peu avant sa conclusion.

« Le gouvernement chinois est omniprésent. Ils ont des tentacules partout », a expliqué M. Sangay, ajoutant qu’il était certain que la présence et l’influence de Pékin est également forte en Israël.

Les hauts fonctionnaires de Jérusalem seraient-ils prêts à le rencontrer ? Sangay, qui a passé de nombreuses années aux États-Unis et détient la citoyenneté américaine, est plein d’espoir, mais n’en est pas certain.

« Nous n’avons pas analysé la situation très clairement », a-t-il précisé. Habituellement, il faut de deux à trois ans avant qu’il ne revienne dans un pays qu’il vient de visiter, a-t-il fait remarquer, mais il compte revenir en Israël dès l’année prochaine.

En tant que leader politique du peuple tibétain en exil, Sangay, qui détient un doctorat en droit de l’Université Harvard, consulte régulièrement le Dalaï Lama, qui lui a exprimé ses encouragements pour cette visite.

Pour nous Tibétains, Sa Sainteté le Dalaï Lama est notre mur Occidental

M. Sangay, qui est né en Inde de parents réfugiés tibétains mais ne s’est jamais rendu au Tibet proprement dit, a déclaré qu’il ne se rend généralement pas dans un pays étranger sans un programme politique clair et des réunions avec des responsables clés.

« C’est la première fois que je n’avais pas d’ordre du jour précis, a-t-il indiqué. « Cette fois, c’est plus personnel. Je suis un peu passionné d’histoire et un peu accro aux actualités », a-t-il dit, ajoutant que c’était son tout premier voyage en Israël.

Il a rencontré des militants en faveur de la paix tels que Women Wage Peace et Combatants For Peace, a visité le musée Eretz Israel à Tel Aviv et le mémorial de la Shoah de Yad Vashem, et a fait une longue visite de la Vieille Ville de Jérusalem.

La Vieille Ville de Jérusalem vue du mont des Oliviers, le 30 avril 2018. (Nati Shohat/Flash90)

« Personnellement, après avoir beaucoup lu sur les Juifs, la Shoah et Israël, le fait de transformer les faits et les chiffres en sentiments et en émotions, de laisser une empreinte, était à la fois instructif et exaltant », a-t-il souligné.

Il a également prié et placé un message au mur Occidental.

« Qui n’a jamais entendu parler du mur Occidental ? Cela donne à réfléchir, c’est bouleversant, c’est émouvant, a-t-il dit. « Vous pensez à ces 2 000 ans où tant de pèlerins sont venus verser des larmes face au mur. Cela rappelle l’histoire tibétaine. »

Comme les Juifs, les Tibétains ont dû « abandonner leur pays et vivre en exil », a-t-il ajouté. Les Tibétains qui vivent sous la domination chinoise pleurent souvent lorsqu’ils le rencontrent, lui ou le Dalaï Lama.

« Pour nous Tibétains, Sa Sainteté le Dalaï Lama est notre mur Occidental ».

Le lieu saint de Jérusalem est « très émouvant et poignant et en même temps, c’est une source d’inspiration », a-t-il poursuivi. « Deux mille ans et le peuple juif n’a jamais abandonné. Ils sont revenus sans cesse. Et nous voilà. »

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