Quand deux frères partagent « la même vue mais pas le même point de vue »
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Quand deux frères partagent « la même vue mais pas le même point de vue »

"On a des perceptions différentes de la réalité", estime Yonatan, mais nous avons indéniablement bénéficié de plus de chances de réussir dans la vie que nos voisins de Ramallah

Les frères israéliens Yaacov Berg (d) et Yonatan Berg, 39 ans, débattent lors d'un entretien avec l'AFP à la cave Psagot, propriété de Yaakov, dans le parc industriel de Sha'ar Binyamin près de Psagot, au nord de Jérusalem, le 12 décembre 2020. (Crédit : Emmanuel DUNAND / AFP)
Les frères israéliens Yaacov Berg (d) et Yonatan Berg, 39 ans, débattent lors d'un entretien avec l'AFP à la cave Psagot, propriété de Yaakov, dans le parc industriel de Sha'ar Binyamin près de Psagot, au nord de Jérusalem, le 12 décembre 2020. (Crédit : Emmanuel DUNAND / AFP)

Deux visions politiques contraires opposent Yaakov et Yonatan Berg, des frères qui ont grandi dans l’implantation de Psagot en Cisjordanie. L’un y produit du vin, l’autre, écrivain, milite pour la paix avec les Palestiniens.

Malgré leurs différends, les deux hommes restent proches et s’enlacent en se retrouvant au vignoble « Psagot » de Yaakov, visité récemment par le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, où ils ont célébré ensemble la publication en français d’un livre de Yonatan.

Dans Quitter Psagot (Editions de l’Antilope), le militant de 39 ans aux cheveux longs retenus par une queue de cheval raconte pourquoi il milite aujourd’hui pour la paix avec les Palestiniens.

L’ouvrage autobiographique se veut un pamphlet contre l’expansion juive en Cisjordanie mais aussi un témoignage sur la vie d’un jeune juif religieux qui s’éloigne de son milieu et de sa famille.

Yonatan a quatre ans quand, en 1985, sa famille s’installe à Psagot, proche de la ville palestinienne de Ramallah.

Après son service militaire, il quitte son lieu de vie et la pratique religieuse.

Poète, romancier et biblio-thérapeute, il vit désormais à Jérusalem, loin de l’univers de son grand frère de 44 ans qui a créé en 2003 un vignoble réputé situé près de l’implantation où les frères ont grandi.

Légalité et l’égalité

C’est d’ailleurs en foulant ce vignoble que Mike Pompeo est devenu, en novembre, le premier chef de la diplomatie américaine à visiter une colonie israélienne, défendant l’administration Trump selon laquelle ces implantations ne sont pas contraires au droit international.

L’ambassadeur des États-Unis en Israël David Friedman (à gauche) et le secrétaire d’État américain Mike Pompeo ( 2e à gauche) lors d’une visite à la cave viticole de Psagot en Cisjordanie, le 19 novembre 2020. (Département d’État/Twitter)

Pour l’occasion, Yaakov avait baptisé un cru au nom de Pompeo. Et c’est avec cet assemblage de Merlot, Petit Verdot et Cabernet Sauvignon, que les frères trinquent.

Sur l’étiquette de la bouteille, le hashtag « #madeinlegality (« conçu légalement ») reste toutefois un sujet de discorde entre les frères.

« On n’a rien volé, nous ne sommes pas des occupants illégaux », explique Yaakov, coiffé d’une kippa.

« Quand Pompeo est venu, il a dit la vérité : les juifs ont un lien ancestral avec cette terre (…) Dire qu’on occupe illégalement ce territoire n’a aucun sens », renchérit-il.

Mais pour Yonatan qui affirme « ne pas chercher à savoir qui a tort et qui a raison », la question est ailleurs.

« Je suis d’accord avec toi quand tu évoques le lien profond entre le peuple juif et cette terre », mais il faut que tous les gens qui y vivent – Israéliens et Palestiniens – aient les mêmes opportunités (…), ce qui n’est pas le cas », poursuit-il.

« On avait d’excellentes relations avec nos voisins palestiniens et avec certains, les relations sont encore excellentes », estime de son côté Yaakov, qui emploie dans son vignoble des Palestiniens de Cisjordanie.

Yaakov ne cache pas être contre une solution à deux Etats, israélien et palestinien. « Ceux qui parlent de paix veulent séparer les peuples, mettre des murs », s’emporte Yaakov, avant d’être interrompu par son frère défendant le besoin de « reconnaître les droits des Palestiniens, de leur liberté de circuler et d’avoir une identité de peuple ».

Vue et point de vue

Dans son livre, Yonatan évoque les pierres lancées quasi quotidiennement par des Palestiniens sur son bus quand, enfant, il traversait Ramallah pour aller à l’école à Jérusalem.

Une fois, se souvient-il, « nous sommes passés à l’attaque et avons lancé des pierres ».

« Cette pierre une fois lancée, je l’imagine passer au-dessus des jeunes et des vieux de Ramallah sans blesser personne, puis survoler les barbelés qui cernent Psagot (…) les arbres que mon père a plantés et dont mon frère s’occupe aujourd’hui, la synagogue (…) puis continuer à fendre l’air telle une comète, en quête de quelque part où se poser », écrit-il à la fin de son récit.

« Je n’ai jamais vu les choses telles qu’il les décrit », affirme Yaakov tout en reconnaissant que le livre de son frère lui a donné à réfléchir.

« On a des perceptions différentes de la réalité », estime Yonatan, mais nous avons indéniablement bénéficié de plus de chances de réussir dans la vie que nos voisins de Ramallah, poursuit-il.

Sur la première page de son ouvrage, Yonatan a d’ailleurs écrit en exergue : « À mon frère – avec qui j’ai partagé la même vue mais pas le même point de vue ».

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