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Interview"Berlin est le meilleur allié d'Israël après Washington"

Ron Prosor se confie sur le lien entre Berlin et Jérusalem et sur la nouvelle Allemagne

Pour l'envoyé israélien en Allemagne, la visite du Premier ministre Lapid sera l'occasion de parler des activités déstabilisatrices de l'Iran à un pays en plein bouleversement

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

L'ambassadeur israélien aux Nations unies Ron Prosor parle au siège de l'ONU à New York, le 22 janvier 2015. (Crédit :  AFP PHOTO/JEWEL SAMAD)
L'ambassadeur israélien aux Nations unies Ron Prosor parle au siège de l'ONU à New York, le 22 janvier 2015. (Crédit : AFP PHOTO/JEWEL SAMAD)

Le Premier ministre Yair Lapid est en Allemagne, cette semaine, pour souligner la profonde relation stratégique et historique qui lie Israël et le pays le plus grand de l’Union européenne (UE) et pour discuter avec les responsables allemands de la menace posée par l’Iran, a déclaré dimanche l’ambassadeur israélien à Berlin.

« Le déplacement du Premier ministre vise essentiellement à dire : ‘Je suis allé à Washington, je suis allé en France, je suis allé dans les différents pays des Accords d’Abraham. Et je viens en Allemagne parce que c’est le pays avec lequel nous entretenons la relation la plus forte en Europe’, » déclare Ron Prosor au Times of Israel par téléphone avant que l’avion de Lapid ne décolle, dimanche après-midi, en direction de l’Allemagne.

Lapid va rencontrer lundi le président allemand Frank-Walter Steinmeier, le chancelier Olaf Scholz et la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock. Steinmeier et Lapid se rencontreront à la Villa Marlier où avait eu la triste conférence de Wannsee – au cours de laquelle les nazis avaient finalisé ce qu’ils avaient appelé la « solution finale de la question juive ». Des survivants de la Shoah vivant en Israël accompagnent d’ailleurs le Premier ministre dans ce voyage allemand.

Prosor note avec insistance que « la relation entre l’Allemagne et Israël est une relation stratégique ».

« Les relations avec l’Allemagne sont pour Israël les relations les plus intenses au niveau stratégique entretenues avec un pays d’Europe. Après les États-Unis, c’est la relation bilatérale la plus stratégique entre Israël et un autre pays, » continue Prosor.

Le ministère allemand des Affaires étrangères qualifie, de son côté, les liens avec Israël de « pierre d’achoppement de la politique étrangère allemande. » L’Allemagne est le premier partenaire commercial de l’État juif en Europe, et les discrètes relations militaires et en matière de renseignement de longue date deviennent de plus en plus visibles.

Prosor souligne que l’ex-chancelière Angela Merkel avait déclaré que la sécurité de l’État d’Israël était au cœur des intérêts nationaux de l’Allemagne.

« Le nouveau chancelier Scholz l’a répété et les responsables de toute la sphère politique sont d’accord là-dessus », ajoute-t-il.

Le Premier ministre Yair Lapid arrive à l’aéroport de Berlin en compagnie de Shoshana Trister, survivante de la Shoah née en Ukraine, le 11 septembre 2022. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

C’est le programme nucléaire iranien qui devrait dominer l’ordre du jour dans les discussions qui auront lieu entre Lapid et ses homologues allemands.

« Le Premier ministre va expliquer et tenter de persuader le groupe P5+1 que les Européens ont déjà mis une offre sur la table », dit Prosor. Les pays du groupe P5+1 sont les puissances mondiales – avec l’Allemagne parmi elles – qui prennent part aux négociations sur le nucléaire avec l’Iran.

Au lieu de se saisir de l’offre présentée, les Iraniens « en profitent pour soumettre des demandes et des requêtes supplémentaires », continue Prosor.

Les médiateurs européens, le mois dernier, avaient semblé progresser vers une remise en route de l’accord sur le nucléaire qui avait été conclu en 2015, le JCPOA, Plan Global d’action commun – la république islamique ayant largement accepté un texte final qui lui avait été proposé. Mais le vent avait ensuite commencé à tourner quand les États-Unis avaient fait part de leur réponse, à laquelle le régime de Téhéran avait répondu de son côté avec une nouvelle demande : celle que l’Agence internationale de l’Énergie atomique (AIEA) ferme son enquête ouverte sur trois sites nucléaires non-déclarés.

Ali Bagheri Kani, négociateur en chef iranien sur le nucléaire, après des entretiens au Palais de Cobourg, lieu de négociations du Plan d’action global conjoint (JCPOA) à Vienne, le 4 août 2022. (Crédit : Alex HALADA/AFP)

« Le Premier ministre va s’efforcer de dire et de répéter : ‘Mes chers amis, l’Iran est synonyme d’instabilité’, » poursuit Prosor. « L’Iran sape tout – avec notamment les Houthis qui tentent de déstabiliser l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Si on veut réussir quelque chose de bien dans la région, on doit s’assurer au préalable que l’Iran ne possédera pas l’arme nucléaire ».

« Et il va le dire haut et fort », affirme Prosor en évoquant Lapid.

Prosor, ancien ambassadeur israélien au Royaume-Uni et aux Nations unies, a pris son poste à Berlin au mois d’août, retournant dans le pays où il avait commencé sa carrière diplomatique en 1986 en tant que porte-parole de la mission israélienne en Allemagne de l’Ouest, à Bonn. Son père, né à Berlin et qui avait fui le pays quand les nazis étaient arrivés au pouvoir, a déclaré que sa nomination au poste d’envoyé en Allemagne venait « boucler la boucle ».

Le diplomate explique que Lapid arrive à Berlin au moment même où les Allemands vivent ce qui s’apparente, selon eux, à « une période de changement ».

« Cela signifie qu’il y a une prise de conscience en Allemagne, et ce, de tous les côtés de la sphère politique, qui peut se résumer ainsi : ‘Pendant de nombreuses années, nous avons entretenu de très bonnes relations avec la Russie et avec Poutine’, » indique Prosor. « Nous avons fermé les yeux devant ce qu’il faisait. Et ce qu’il a fait en Ukraine viole toutes les règles, franchit toutes les lignes rouges et aujourd’hui, nous avons alloué cent millions d’euros à notre défense – parce que nous avons compris que nous devons nous défendre. Et nous avons aussi compris que nous sommes devenus dépendants de la Russie au niveau énergétique, pour le gaz et pour le pétrole ».

L’ambassadeur Jeremy Issacharoff, le 20 mars 2016. (Crédit : Capture d’écran YouTube)

Le prédécesseur de Prosor, Jeremy Issacharoff, avait évoqué au mois de mai « une Allemagne différente, une Allemagne qui a réalisé qu’elle doit être beaucoup plus préparée et beaucoup plus capable de se défendre ; de faire preuve de dissuasion ; de se doter d’une force militaire crédible qui est défensive par nature… ce qui est plus proche du narratif israélien ».

Le parti allemand des Verts, considéré traditionnellement comme pacifique, a dorénavant pris la tête de la campagne lancée en faveur de l’envoi d’armes lourdes à l’Ukraine.

Le pays affronte aussi une crise énergétique et une hausse des prix alors qu’il se tourne vers le charbon pour remplacer ses usines nucléaires fermées et compenser les coupes faites dans l’approvisionnement de gaz naturel russe.

Des travailleurs marchent devant les structures de réception et de distribution de gaz naturel dans l’usine de l’opérateur Gascade à Lubmin, dans le nord-est de l’Allemagne, à proximité de la frontière avec la Pologne, le 30 août 2022. (Crédit : Odd Andersen/AFP)

« Nous avons tout un changement qui est en train de s’effectuer en Allemagne et alors que le Premier ministre arrive, il va rencontrer une Allemagne qui pense différemment », note Prosor.

En plus du programme nucléaire iranien, Lapid et les responsables allemands vont discuter de coopération bilatérale dans le domaine de la Défense et notamment concernant le système de défense anti-missile israélien Arrow – même si aucune annonce majeure ne devrait avoir lieu cette semaine.

« Réfléchissez simplement à ce que cela signifie, au niveau historique, qu’après 74 ans – une période qui ne représente fondamentalement rien dans l’Histoire – ce petit pays qu’est Israël contribue à la défense de l’Allemagne et à celle d’autres acteurs européens déterminants », fait remarquer Prosor.

Un protocole d’accord sur un programme d’échange en direction des jeunes des deux pays sera également annoncé – qui permettra à Israël de rejoindre la France et la Pologne comme destinations privilégiées des jeunes Allemands dans le cadre de tels programmes.

De nombreux Allemands sont néanmoins sévères à l’égard d’Israël, et ce, malgré les liens forts entre les deux pays. Une enquête menée par une fondation allemande indépendante, dont les résultats ont été rendus publics au mois de septembre, a établi qu’un tiers des Allemands sondés pensaient que le traitement réservé par l’État juif aux Palestiniens était sensiblement le même que celui réservé aux Juifs pendant la Shoah, dans l’Allemagne nazie. L’enquête a aussi révélé que les Israéliens interrogés avaient plus de considération pour l’Allemagne que les Allemands interrogés en ont pour Israël.

Affronter le passé

Malgré les initiatives en cours entre les deux pays – des initiatives résolument tournées vers l’avenir – le passé continue de jeter une ombre sur les liens entre Israël et l’Allemagne. Lapid est accompagné, au cours de son déplacement dans le pays, par des survivants de la Shoah et il s’entretiendra avec eux et avec le président Steinmeier, lundi.

La semaine dernière, les présidents israélien et allemand ont commémoré le 50e anniversaire du massacre survenu aux Jeux olympiques de Munich en 1972 – où onze athlètes israéliens avaient été tués par des terroristes palestiniens dans le village olympique. A cette occasion, Steinmeier a demandé leur pardon aux familles des victimes et il a admis la responsabilité de l’Allemagne dans toute une série de défaillances qui avaient permis au carnage d’avoir lieu.

Le président allemand Frank-Walter Steinmeier fait un discours durant une cérémonie marquant le 50e anniversaire de l’attaque des Jeux olympiques de Munich en 1972 sur la base aérienne de Fuerstenfeldbruck, dans le sud de l’Allemagne, le 5 septembre 2022. (Crédit : Thomas KIENZLE / AFP)

Des excuses qui ont été faites après une lutte amère des familles des victimes de Berlin qui réclamaient que l’Allemagne reconnaisse ses erreurs et assume ses responsabilités, et qui demandaient à être indemnisées. Une querelle sur l’offre financière qui avait été soumise par les Allemands aux proches des victimes avait menacé de faire tourner à l’aigre la cérémonie, les membres des familles menaçant de la boycotter.

Mais un accord a été finalement trouvé, mercredi dernier, qui prévoit que Berlin versera 28 millions d’euros d’indemnisation. Il a aussi été l’occasion, pour la première fois, de voir l’État allemand reconnaître ses responsabilités dans les erreurs qui avaient entraîné la mort des Israéliens.

Le président Isaac Herzog a assisté à la cérémonie de commémoration qui a été organisée lors de ce 50e anniversaire.

« Les deux présidents, Herzog et Steinmeier, ont travaillé très, très dur pour enfin trouver une solution », explique Prosor. « Jamais rien ne pourra totalement être effacé – mais il fallait apporter des solutions à des familles qui avaient toutes les raisons de se battre. Et qui ont attendu 50 ans ».

Des Israéliens avec un drapeau israélien recouvert de crêpon noir, photographiés lors du service commémoratif pour les 11 membres de l’équipe israélienne assassinés dans le stade olympique de Munich, le 6 septembre 1972. (Crédit : AP)

Prosor salue la formation d’une commission qui réunit des historiens allemands et israéliens pour étudier les documents concernant les Jeux olympiques de 1972 qui ne sont devenus accessibles que récemment.

« Tout avait été glissé sous le tapis, toutes les erreurs et on avait tout laissé là, bien dissimulé », s’exclame-t-il. « Avec l’établissement d’une commission d’historiens, des informations vont enfin sortir et il est important qu’elles sortent parce que cela va permettre d’examiner ce qui s’est passé. Et nous méritons tous, en particulier les familles, de savoir ce qui est réellement arrivé là-bas ».

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