Selon Shaked, un Etat plus juif serait plus démocratique
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Selon Shaked, un Etat plus juif serait plus démocratique

Dans un manifeste, la ministre de la Justice souhaite que le caractère juif de l'Etat soit "concret" plutôt que "symbolique"

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Ayelet Shaked, ministre de la Justice, pendant la cérémonie de serments des nouveaux juges, à la résidence présidentielle de Jérusalem, le 28 juillet 2016. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)
Ayelet Shaked, ministre de la Justice, pendant la cérémonie de serments des nouveaux juges, à la résidence présidentielle de Jérusalem, le 28 juillet 2016. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Dans le monde idéal de la ministre de la Justice Ayelet Shaked, les identités juive et démocratique de l’Etat d’Israël se renforcent mutuellement plutôt que d’être irréconciliables et, dans l’ensemble, sont semblables.

Selon son point de vue, les membres de la Knesset, qui se réjouissent à l’idée de créer de nouvelles lois, sont un « danger » pour les libertés individuelles. La régulation excessive du gouvernement restreint le développement des entreprises et cause des dommages à la croissance économique, et les rôles des pouvoirs législatif et judiciaire doivent être redéfinis.

Shaked a présenté cette vision du monde dans un article d’une vingtaine de pages, publié dans le nouveau périodique HaShiloach, pressant Israël d’entériner son caractère juif dans la loi – un passage du « symbolique » au « concret » – tout en soutenant qu’un tel changement ne ferait que renforcer la démocratie israélienne.

Ce document, dans lequel Shaked expose ses positions dans un raisonnement structuré – une chose rare pour un législateur israélien – lui a immédiatement valu de vives critiques de ses pairs, qui l’accusent de chercher à affaiblir le caractère démocratique du pays.

Elle écrit : « Alors que nous voulons précisément qu’Israël connaisse un processus de démocratisation avancée, il est de notre devoir de renforcer son identité juive en retour. Ces identités ne sont absolument pas conflictuelles. Au contraire : je crois qu’elles se renforcent mutuellement. Je crois que, plus nous serons un Etat juif, plus nous serons un Etat démocratique, et vice versa ».

Dans ce document, elle s’oppose également à la surabondance de lois proposées par les membres de la Knesset, qualifiant ce modèle de recherche de solutions par le gouvernement à de nombreux défis socio-économiques, de « dangereux » pour les libertés individuelles. La parlementaire de HaBayit HaYehudi a aussi soutenu que les entreprises israéliennes et le libre-échange étaient « étouffés » par une régulation excessive, et ce qu’elle appelle des restrictions législatives déraisonnables.

Le chef du parti Foyer juif Naftali Bennett et la députée Ayelet Shaked, à droite, assistent à une session plénière de la Knesset, le 12 mars 2014. (Crédits : Flash90)
Le chef du parti Foyer juif Naftali Bennett et la députée Ayelet Shaked, à droite, assistent à une session plénière de la Knesset, le 12 mars 2014. (Crédits : Flash90)

Dans ce texte, Shaked attaque la définition d’un Etat juif posée par l’ancien membre de la Cour suprême de justice Aharon Barak, qui disait que « sa signification devait avoir un haut niveau d’abstraction, pour qu’elle puisse unifier les citoyens et trouver un point commun entre eux ».

La définition de Barak, rétorque Shaked, a fait du concept de l’Etat juif un concept « presque entièrement symbolique », mais aussi « plat et quasiment sans aucune signification ».

Les deux identités d’Israël ont longtemps – et d’une façon erronée – considérées comme opposées, écrit le seul membre laïc de son parti.

« Je refuse d’accepter de soutenir l’un ou l’autre de ces éléments, tout en rejetant l’autre. De même, je refuse d’accepter cette idée selon laquelle les deux traditions sont si différentes », continue la ministre de la Justice.

Plus qu’une abstraction, insiste Shaked, le caractère juif d’Israël devrait être inscrit dans la loi avec des « implications concrètes ».

Ces implications auxquelles elle fait référence ne sont pas très claires, mais elle a aussi évoqué le très controversé projet de loi « Judéité de l’Etat », qui a été abandonné par le précédent gouvernement et qui aspirait à entériner le caractère juif d’Israël dans les Lois fondamentales, tout en reconnaissant l’hébreu comme unique langue officielle de l’Etat. Le projet avait également pour but l’affirmation du calendrier et des fêtes juives, l’inscription dans la loi des liens entre Israël et la diaspora, et l’ancrage de la Loi du retour.

La députée de l'Union sioniste, Tzipi Livni, le 16 novembre 2015. (Crédits : Miriam Alster / Flash90)
La députée de l’Union sioniste, Tzipi Livni, le 16 novembre 2015. (Crédits : Miriam Alster / Flash90)

« Evidemment, de tels changements soulèvent des questions compliquées”, poursuit Shaked. « Quand le concept d’un ‘Etat juif’ cesse d’être un symbole et reçoit une véritable signification, qui est susceptible d’être blessé par cela ? L’équilibre sera-t-il compromis ? Est-ce que nous pourrons en sortir indemnes ? ».

La précédesseure de Shaked au ministère de la Justice, la parlementaire Tzipi Livni de l’Union sioniste, a violemment critiqué l’article de Shaked mercredi.

« Le gouvernement, notamment Ayelet Shaked, considère la démocratie comme un détail technique de la domination de la majorité », a déclaré Livni à la radio de l’armée. Le Premier ministre a refusé d’ajouter le mot « égalité » dans le projet de loi sur la judéité de l’Etat, a-t-elle remarqué.

« Ceux qui veulent éroder la démocratie veulent que l’on s’habitue à l’idée que, là où il y a un conflit entre le judaïsme et la démocratie, le judaïsme sera choisi aux dépends des droits de l’homme.

Egalement de l’opposition, le député du Meretz Michal Rozin a déclaré mercredi que « le judaïsme auquel Shaked se réfère est en fait du nationalisme ».

« La vision du judaïsme de HaBayit HaYehudi est du nationalisme basé sur la loi juive. Renforcer le composant juif, pour elle, c’est la discrimination, la déportation de l’étranger et l’occupation de terres », a déclaré Rozin dans un communiqué.

De l’autre côté, le député du Likoud Micky Zohar a également critiqué Shaked, mais pour avoir refusé son projet de loi sur Shabbat, qui aurait fait fermer tous les commerces le samedi.

Jeudi, Shaked a balayé les critiques exprimées par Livni, déclarant à la radio de l’armée qu’il était évident que l’ancienne ministre de la Justice n’avait pas lu l’article. Elle a aussi ajouté que son article était entièrement détaché des inquiétudes sur la religion-Etat, et a insisté sur le fait qu’il n’y avait pas de conflit entre le projet de loi « judéité de l’Etat » et l’égalité pour tous les citoyens d’Israël.

« Ce n’est pas du tout à propos de la religion et de l’Etat. Cela concerne le judaïsme comme statut de nation » a affirmé Shaked. « Je pense qu’Israël doit être l’Etat-nation du peuple juif, et doit évidemment donner des droits à toutes les personnes y vivant ».

Une législation excessive ?

Shaked a aussi évoqué son rôle en tant que présidente du comité ministériel pour la législation, un panel de haut niveau qui évalue tous les projets de loi avant le vote de la Knesset. Ces quinze derniers mois, Shaked déclare que le comité a traité 1 500 textes. Par comparaison, elle note que, entre 1955 et 1959, la Knesset n’a passé que 13 lois ; entre 2009 et 2013, plus de 500.

« La législation en Israël a atteint des niveaux dangereux. La liberté des citoyens israéliens est profondément meurtrie par cette compétition entre les membres de la Knesset, par cette intervention excessive dans leurs vies », écrit-elle.

Les législateurs font la course pour soutenir des textes qu’ils n’ont même pas lus, simplement pour faire les gros titres, affirme t-elle ; et sous cette précipitation de textes se cache l’idée que « les solutions sont toujours trouvées dans l’Etat et dans ses employés, jamais par l’individu ou par sa propre initiative ».

Chaque loi votée est, dans un sens, « un vote de non-confiance » en l’individu et la capacité de la communauté à se gouverner par elle-même, et cela empiète sur les libertés, argumente-t-elle.

Le Dr. Tomer Persico, spécialiste de la culture spirituelle contemporaine, s’est attaqué à cette affirmation sur la législation, la qualifiant dans un post Facebook de vue “trop générale et simpliste ».

« Il est évident, pour tout le monde, que nous ne pouvons pas, en tant qu’individus et communautés, gérer tous les aspects de notre vie par nous-mêmes. Par exemple, quelqu’un doit établir la durée des congés maternités, les normes pour la nourriture comestible, si un cargo rempli d’ammoniac devrait ou non être au large de Haïfa, et s’il y aura ou non une diffusion publique. Ces choses doivent être régulées par la loi ».

« Et cette position devient étonnante quand on la juxtapose à la fin de l’article, où Shaked soutient totalement l’application de la loi sur la judéité de l’Etat », ajoute-t-il.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu parle avec la ministre de la Justice Ayelet Shaked et le ministre des Transports Yisrael Katz à la Knesset, le 2 septembre 2015. (Crédits : Yonatan Sindel / Flash 90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu parle avec la ministre de la Justice Ayelet Shaked et le ministre des Transports Yisrael Katz à la Knesset, le 2 septembre 2015. (Crédits : Yonatan Sindel / Flash 90)

Dans l’article, la ministre de la Justice dépeint un sombre « monde parallèle » dans lequel les lois qu’elle qualifie de « bizarres » seraient approuvées.

« Quand je regarde tous les projets qui arrivent à la commission des Lois, je découvre que, si nous n’étions pas là pour mettre un frein semaine après semaine, ces lois créeraient un nouveau monde, parallèle au nôtre. Dans ce monde parallèle, le gouvernement contrôlerait les citoyens en régulant de plus en plus l’économie, pendant que les individus n’auraient plus qu’une petite marge de liberté pour conduire leurs commerces et leurs vies », écrit-elle.

Prenant des exemples parmi les projets refusés par la commission, Shaked décrit : « ce serait un monde qui punirait les hôtels pour ne pas avoir d’Internet WiFi, mais pas par la loi du marché », et « ce serait un monde où l’Etat entérinerait le droit au logement dans une loi constitutionnelle, même s’il ne pourrait pas respecter ce droit ».

« Ce serait un monde offrant des pensions que nous ne pouvons pas nous permettre de financer sans imposer de lourds impôts, et qui ne comprendrait pas que la moindre intervention enfantine dans l’économie libre de marché le détruirait ».

La ministre de la Justice a également décrit des régulations « inutiles » du gouvernement sur le commerce, qui les « étouffent et placent la croissance économique en grave danger ».

Elle a aussi maintenu qu’il y a trop de restrictions sur les employeurs israéliens. « Le nombre d’infractions pour lesquelles un employeur en Israël peut être condamné s’élève à plus de mille », affirme-t-elle. « Cette situation est intolérable… Cela repousse les gens qui pourraient travailler dans des corporations. Nous devons y mettre fin ».

La Cour suprême de justice israélienne le 17 avril 2016. (Crédits : Yonatan Sindel / Flash90)
La Cour suprême de justice israélienne le 17 avril 2016. (Crédits : Yonatan Sindel / Flash90)

Depuis longtemps critique de la Cour suprême de justice, et de son implication dans la torpille de nouvelles lois votées par la Knesset, Shaked a réaffirmé son intention de formuler une loi fondamentale qui dépouillerait le plus haut corps de la justice du pays de cette prérogative. Des observateurs préviennent pourtant qu’une telle décision compromettrait l’état de droit.

Une telle loi mettrait fin à « cette situation absurde dans laquelle le gouvernement et la Knesset sont surpris, encore et encore, par ce panneau Stop qui restreint leurs activités », écrit-elle. « Ainsi, j’espère » que cela s’arrêtera, conclut-elle, « lorsque cette loi sera appliquée ».

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