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Shoah : l’intelligence artificielle permet d’identifier le bourreau d’une photo emblématique

Longtemps entourée de mystère, l’une des images les plus saisissantes de l’extermination des Juifs à l’Est livre enfin ses secrets

Juifs sur le point d'être assassinés en Ukraine pendant la Shoah par balles (Domaine public)
Juifs sur le point d'être assassinés en Ukraine pendant la Shoah par balles (Domaine public)

C’est l’une des photographies les plus glaçantes de la Shoah. Un soldat nazi, lunettes rondes sur le nez, pointe calmement son pistolet sur la tête d’un homme agenouillé, vêtu d’un costume sombre, au bord d’une fosse commune. Autour d’eux, des soldats allemands assistent à la scène. Longtemps connue sous le titre erroné de « Le dernier Juif de Vinnytsia », cette image emblématique de l’extermination par balles à l’Est est restée pendant des décennies entourée de mystère.

Aujourd’hui, grâce à des années de recherches et à l’appui de l’intelligence artificielle, l’historien allemand Jürgen Matthäus estime être parvenu à identifier le tireur selon The Guardian. Installé aux États-Unis, spécialiste reconnu de la Shoah, il a publié ses conclusions dans la revue académique Zeitschrift für Geschichtswissenschaft.

Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, la scène n’a pas été photographiée à Vinnytsia, mais dans la citadelle de Berdychiv, une ville ukrainienne située à environ 150 kilomètres au sud-ouest de Kyiv. Centre majeur de la vie juive pendant des siècles, Berdychiv a été presque entièrement vidée de sa population juive après l’invasion allemande de 1941. Sur les quelque 20 000 Juifs présents à l’arrivée des nazis, seuls quinze étaient encore en vie début 1944.

Selon Jürgen Matthäus, le massacre a eu lieu le 28 juillet 1941, probablement en début d’après-midi. Il aurait été perpétré par des membres de l’Einsatzgruppe C, une unité mobile SS chargée d’exécuter « Juifs et partisans » dans les territoires soviétiques occupés, peu avant une visite d’Adolf Hitler dans la région.

L’identité présumée du tireur a émergé de manière inattendue. Un lecteur a contacté l’historien, affirmant reconnaître sur la photo un membre de sa famille par alliance : Jakobus Onnen, né en 1906 dans le nord de l’Allemagne. Ancien professeur de langues et de sport, Onnen avait rejoint le parti nazi avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933.

Si de nombreuses lettres envoyées par Onnen depuis le front de l’Est ont été détruites par ses proches dans les années 1990, des photographies de lui ont été conservées. Ces images ont pu être analysées par des bénévoles du collectif d’investigation open source Bellingcat, à l’aide d’outils de reconnaissance faciale basés sur l’intelligence artificielle.

« Le fait qu’il s’agisse d’une photographie historique complique l’obtention d’un taux de correspondance aussi élevé que dans les enquêtes médico-légales contemporaines », explique Jürgen Matthäus. « Mais la ressemblance frappante, combinée à une accumulation de preuves circonstancielles, rend l’identification hautement crédible. »

Pour l’historien, l’IA ne remplace toutefois pas le travail humain. « Ce n’est pas une solution miracle, mais un outil parmi d’autres. Le facteur humain reste essentiel », insiste-t-il. Il décrit une enquête faite de longues recherches dans les archives, de découvertes fortuites, d’échanges entre chercheurs et d’apports technologiques inédits.

Photo illustrative de la division des Waffen-SS ‘Wiking’ en Russie. (Crédit : CC BY-SA Bild National Archives, Wikimedia Commons)

Jakobus Onnen n’a jamais gravi les échelons de la hiérarchie SS. Il est mort au combat en août 1943. « Participer à un meurtre comme celui-là était banal dans ces unités. Cela ne vous valait aucune promotion », souligne Matthäus, évoquant la normalisation de la violence de masse au sein des Einsatzgruppen.

L’image de Berdychiv aurait très probablement été prise par un camarade soldat. Ces clichés, explique l’historien, étaient souvent considérés comme des « trophées » et envoyés à l’arrière, contredisant l’idée selon laquelle la population allemande ignorait le génocide commis à l’Est.

Jusqu’au printemps dernier, Jürgen Matthäus dirigeait le département de recherche du United States Holocaust Memorial Museum à Washington, où il a travaillé depuis 1994. Son dernier ouvrage, Gerahmte Gewalt (Violence encadrée), analyse les albums photos constitués par les soldats allemands sur le front de l’Est.

L’enquête ne s’arrête pas là. Matthäus travaille désormais avec un historien ukrainien, Andrii Mahaletskyi, pour tenter d’identifier la victime figurant sur la photographie, à partir d’archives soviétiques locales. Une tâche ardue, reconnaît-il : contrairement aux déportations depuis l’Europe occidentale, minutieusement documentées par les nazis, la majorité des victimes assassinées par balles à l’Est demeurent anonymes.

WASHINGTON, DC – 2 MAI : Alex Schiffman-Shilo, survivant de l’Holocauste, lit des noms lors de la cérémonie annuelle de lecture des noms en mémoire des victimes de l’Holocauste, dans la Salle du Souvenir du Musée mémorial de l’Holocauste des États-Unis, le 2 mai 2016 à Washington, DC. (Photo de Drew Angerer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP)

« Plus d’un million de personnes ont été tuées dans l’Union soviétique occupée », rappelle-t-il. « La plupart restent inconnues, exactement comme le voulaient leurs assassins. »

Pour Jürgen Matthäus, cette photographie devrait occuper une place centrale dans la mémoire de la Shoah. « Elle est aussi importante que la porte d’Auschwitz », affirme-t-il. « Elle montre la confrontation directe, le face-à-face entre le tueur et celui qu’il va assassiner. »

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