Syrie : Des messages contradictoires de Washington inquiètent Israël
Rechercher

Syrie : Des messages contradictoires de Washington inquiètent Israël

Trump prône le retrait des soldats américains, mais les responsables insistent : Les Etats-Unis restent engagés dans les initiatives de maintien de la paix après 7 ans de guerre

Un convoi de blindés aux abords du village de Yalanli, à l'ouest de la ville syrienne de Manbij, dans le nord du pays, le 5 mars 2017 (Crédit :  AFP PHOTO / DELIL SOULEIMAN)
Un convoi de blindés aux abords du village de Yalanli, à l'ouest de la ville syrienne de Manbij, dans le nord du pays, le 5 mars 2017 (Crédit : AFP PHOTO / DELIL SOULEIMAN)

WASHINGTON (JTA) — Rencontrant le mois dernier Donald Trump, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a quitté l’entretien satisfait en constatant que lui et le président américain étaient en accord sur une vaste série de questions. Notamment au sujet de la Syrie, où Israël désire limiter l’influence iranienne alors que la guerre civile semble toucher à sa fin.

« Nous n’avons aucune limite sur nos actions en Syrie », avait déclaré Netanyahu aux journalistes. « Nous sommes en accord sur tout », avait-il ajouté, commentant les politiques israélienne et américaine.

Quelques semaines plus tard, les observateurs du Moyen-Orient se demandent que croire : Trump continue à affirmer qu’il veut partir de la Syrie tandis que les responsables de la Défense et les diplomates américains persistent à dire que les Etats-Unis resteront engagés dans leur rôle de pacification du pays après sept années de guerre dévastatrice.

Ces ambiguïtés créent le malaise en Israël, explique Jonathan Schanzer, vice-président de la Fondation pour la défense des démocraties qui se rend fréquemment au sein de l’Etat juif et s’entretient avec ses responsables.

« Il y a une inquiétude » en Israël « que ces messages actuellement contradictoires soient révélateurs d’une confusion au minimum et peut-être, d’un manque de volonté de rester en Syrie », dit-il dans un entretien.

Comment ces messages sont-ils contradictoires ?

« Nous partirons très vite de Syrie », a déclaré Donald Trump quelques heures seulement après qu’une porte-parole du Pentagone a indiqué la semaine dernière aux journalistes lors d’un point-presse que les Etats-Unis restaient engagés dans leur rôle régional, au moins jusqu’à ce que le groupe terroriste de l’Etat islamique soit vaincu.

Lundi, des responsables américains de la Défense ont annoncé qu’ils enverraient des douzaines de soldats en Syrie pour venir renforcer les 2 000 militaires qui se trouvent d’ores et déjà là-bas, pour aider les forces rebelles alliées aux Américains. Mardi, Trump a noté qu’il « est temps » de quitter la Syrie.

« C’est [une mission] très coûteuse pour notre pays et elle vient davantage en aide aux autres pays que ce qu’elle ne nous aide, nous », a-t-il déclaré. « Je veux partir, je veux faire revenir nos soldats ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président américain Donald Trump au bureau ovale de la Maison-Blanche, le 5 mars 2018 (Haim Tzach / GPO)

Daniel Shapiro, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Israël qui est maintenant expert invité à l’Institut pour les Etudes de sécurité nationales de Tel Aviv, a estimé que les annonces de Trump provoquaient des turbulences dans la région.

« Elles soulèvent des questions fondamentales non seulement pour Israël, mais aussi pour nos alliés kurdes et même pour nos adversaires, sur le fait de savoir si les Etats-Unis prévoient de rester en Syrie pour terminer la lutte contre l’EI et aider à prévenir une prise de contrôle iranienne dans ces secteurs qui ont été quittés par l’EI », a-t-il dit. Les forces américaines en Syrie conseillent et secondent les rebelles kurdes syriens. L’EIIL est l’acronyme utilisé pour l’Etat islamique.

Les Israéliens redoutent que la défaite de l’Etat islamique, tout en étant la bienvenue, laisse la place à l’Iran, un ennemi, et à la Russie, un pays qui se montre amical envers Israël mais dont les intérêts ne sont pas aussi alignés à ceux de l’Etat juif que les Etats-Unis. La Russie, de fait, est un allié de-facto de l’Iran en Syrie.

La présence américaine, comparativement, est limitée. Mais en la maintenant tout simplement, les Etats-Unis signalent qu’ils soutiennent Israël et réciproquement – ce qui autorise Israël à agir, comme le pays l’a fait au mois de février lorsque l’Etat juif a mené des frappes aériennes contre des cibles iraniennes sur le territoire syrien après qu’un drone iranien a pénétré dans l’espace aérien israélien.

Une position qui deviendra bien moins solide en l’absence d’une présence américaine, explique Moshe Maoz, un expert israélien éminent sur les questions liées à la Syrie.

« Israël devra bombarder des positions iraniennes en Syrie » si l’Iran établit une ligne d’approvisionnement en armes pour le Hezbollah, une milice libanaise alliée à l’Iran qui aide en Syrie, ou si la république islamique doit avoir une présence permanente en Syrie, dit Maoz, professeur émérite à l’université hébraïque de Jérusalem. « Et le danger est que les Russes interviennent, et Israël a besoin du soutien des Etats-Unis ».

Les responsables russes auraient déclaré à leurs homologues israéliens qu’Israël devrait s’accomoder d’une présence permanente de l’Iran en Syrie.

Un char du groupe terroriste du Hezbollah est aperçu dans la région de Qara dans la région de Qalamoun en Syrie, le 28 août 2017 (Crédit : AFP / Louai Beshara)

Aymenn Jawad Al-Tamimi, chercheur au Middle East Forum de Philadelphie, pense qu’un retrait américain pourrait enhardir l’Etat islamique.

« Je pense que les conséquences à ce stade seraient très négatives pour les zones détenues par les forces démocratiques syriennes (FDS) où les Etats-Unis maintiennent une présence, en particulier dans la mesure où aucun plan de paix n’a été débattu entre les FDS et la Turquie », a-t-il dit. « En effet, il est possible qu’il y ait une attaque sur des fronts multiples contre les zones tenues par les FDS de la part de la Turquie depuis le nord, et de la part du régime et de ses alliés depuis le sud. L’inquiétude de créer un vide pour l’EI qui lui permette de reprendre des forces n’est pas injustifiée ».

Heather Hurlburt, à la tête du think-tank libéral New Models of Policy Change initiative at New America, estime que les Etats-Unis restent trop ancrés dans la région par le biais de ses alliances variées pour se désengager pleinement.

« Ce qui – je suppose – est en train de se passer, c’est que les connexions entre les militaires israéliens et le Pentagone sont incroyablement étroites », commente Hurlburt, qui écrivait les discours de politique étrangère dans l’administration Clinton.

« Tous ces gens se parlent les uns aux autres, et en termes de ce dont Israël a besoin, je suis sûre que cette ligne est ouverte », a-t-elle dit.

« Les gens au sein de l’administration, qui comprennent ce que sont les inquiétudes d’Israël, se réconfortent en se disant qu’ils ont toute la puissance de feu en place et à disposition si – et quand – ce sera nécessaire ».

Joost Hiltermann, le directeur pour le Moyen-Orient et l’Afrique du nord du Crisis Group, un think-tank international, explique que l’influence iranienne en Syrie peut être surestimée. La Russie, explique-t-il, se trouve en Syrie pour démultiplier son influence partout ailleurs dans le monde et elle ne s’investit pas dans la promotion des intérêts de l’Iran. Le régime d’Assad, que la Russie et l’Iran ont aidé à consolider pendant la guerre civile syrienne, a davantage confiance dans la Russie que dans l’Iran. Assad et sa clique restent des laïcs et redoutent le positionnement religieux de la république islamique.

« Je ne suis pas convaincu que l’Iran soit dans une position durable », dit-il, évoquant l’ambition iranienne de s’établir en permanence en Syrie. « Ils n’ont pas d’alliés ». Et pourtant, ajoute-t-il, Israël a des raisons d’être vigilant face aux initiatives iraniennes de transférer des armes au Hezbollah, qui a lancé une guerre contre l’Etat juif en 2006.

Et Israël a des raisons d’être déstabilisé par les promesses de Trump.

« Ce sont les Iraniens qui profiteraient le plus d’un retrait des Etats-Unis », explique-t-il.

Schanzer déclare que les promesses faites par Trump de désengager ses soldats de Syrie sont particulièrement discordantes pour Israël et ses autres alliés, qui s’attendaient à ce que Trump renverse la politique mise en place par son prédécesseur, Barack Obama, de limitation des Etats-Unis dans le conflit syrien.

« Du point de vue israélien, cela revient à donner les clés de la cour à ses ennemis les plus mortels », a-t-il dit. « Ce serait un désastre monumental à tous les niveaux et ce serait également une erreur spontanée ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...