Un étudiant veut préserver le plus ancien cimetière juif du Vermont
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Un étudiant veut préserver le plus ancien cimetière juif du Vermont

Netanel Crispe a découvert par hasard ce site, où les tombes remontent à 1874 ; il tente aujourd'hui de rassembler par son projet les Juifs de la région

Netanel Crispe travaille sur une pierre tombale dans le plus ancien cimetière juif du Vermont. (David LaChance / Bennington Banner / via JTA)
Netanel Crispe travaille sur une pierre tombale dans le plus ancien cimetière juif du Vermont. (David LaChance / Bennington Banner / via JTA)

EAST POULTNEY, Vermont, États-Unis (Bennington Banner via JTA) — Les feuilles d’automne crissent sous ses pieds lorsque Netanel Crispe monte vers l’angle nord du petit cimetière. Il s’arrête et examine une stèle renversée.

« La dernière fois que je suis venu ici, elle était encore debout », dit-il, regardant la pierre grise patinée sous l’effet combiné de la pluie et du soleil. « Au moins, elle ne s’est pas cassée », ajoute-t-il.

Crispe écarte les feuilles pour révéler une gravure taillée dans la pierre, en haut : deux mains levées, le geste utilisé lors du Birkat Kohanim, la bénédiction juive rabbinique.

C’est la tombe de Marcus Cane, mort le 13 novembre 1874. Ces deux mains levées sont une indication qu’il était un Kohen – un descendant des fils d’Aaron, les prêtres du Temple de Jérusalem.

Cane était un pionnier – l’un des tout premiers Juifs allemands venus s’établir en 1868 dans la Slate Valley, le long de la frontière entre New York et le Vermont. Ces familles ont établi la première communauté juive de l’État du Vermont, ici à Poultney, avant d’abandonner ce site largement oublié – qui abrite pourtant le plus ancien cimetière juif du Vermont.

Avant l’été 2020, Crispe, 18 ans, un étudiant de la Burr and Burton Academy de Manchester – à près de 50 kilomètres de là – ignorait totalement l’existence de ce cimetière. Il a depuis pris l’initiative d’un projet de restauration et de préservation des lieux.

« J’ai décidé qu’il était de ma responsabilité de rendre hommage à ces pionniers et de préserver leur histoire, parce qu’elle est vitale dans l’histoire de notre État », explique Crispe.

J’ai décidé qu’il était de ma responsabilité de rendre hommage à ces pionniers et de préserver leur histoire, parce qu’elle est vitale dans l’histoire de notre État

Crispe a appris l’existence du cimetière alors qu’il prospectait pour la détection de métaux dans cette ville pour le compte d’une association historique.

« Je suis tombé sur une maison, dont on m’a dit qu’il s’agissait d’une ancienne synagogue », raconte-t-il. La famille qui possède cette maison « a mentionné l’existence d’un cimetière juif dans la ville et cela m’a sidéré parce que je n’avais pas la moindre idée de son existence ».

En tant qu’habitant du Vermont de la dixième génération et en tant que Juif orthodoxe, Crispe s’intéresse à l’histoire de la vie juive dans l’État des Montagnes vertes.

Le plus ancien cimetière juif du Vermont a été créé par des immigrants venus d’Allemagne au 19e siècle. (Crédit : David LaChance / Bennington Banner/ via JTA)

« Il n’y a pas tant de Juifs que ça dans le secteur alors quand j’en rencontre un, c’est toujours incroyable », continue-t-il.

Le propriétaire de la maison a donné de vagues indications sur l’emplacement du cimetière, mais Crispe a eu du mal à le localiser.

« La végétation avait tout envahi », raconte-t-il en désignant l’entrée de la main, « et je ne pouvais même pas voir le portail. Mais je l’ai finalement trouvé lors de ma troisième tentative ».

Il n’y a pas tant de Juifs que ça dans le secteur alors quand j’en rencontre un, c’est toujours incroyable.

S’attendant à ce qu’il ne s’agisse que d’un carré juif au sein d’un cimetière plus grand, comme c’est le cas d’un grand nombre d’autres cimetières juifs du Vermont, Crispe a eu un « choc » lorsqu’il a découvert que ce cimetière de 200 mètres-carrés était d’un seul tenant.

« Après, j’ai été vraiment déçu de voir le nombre de vieilles stèles écroulées, cassées – même si nombre d’entre elles sont en bon état », dit-il.

Il y a 60 à 85 tombes dans le cimetière – et il n’y a pas de registres concluants. La majorité des sépultures remontent au 19e et au 20e siècles. Il y a quelques rares tombes plus récentes, sur des parcelles familiales vieilles de plusieurs décennies. Cane fut le premier à être enterré ici, et son épouse Elisa, la troisième.

Qui étaient ces pionniers et où leurs descendants sont-ils partis ? « Ce sont les deux grandes questions que je me pose également », note Crispe.

Photo d’illustration : La synagogue Chai Adam de Burlington, dans le Vermont, en 1910. (Autorisation)

Ses recherches l’ont mené au livre Members of this Book: The Pinkas of Vermont’s First Jewish Congregation écrit par Robert S. Schine, professeur en études juives au Middlebury College. Un « pinka » est un carnet sur lequel sont enregistrés les événements organisés par une communauté juive donnée et les pinkas de Poultney ont survécu, retrouvés par mystère dans une ancienne bibliothèque de Denver, à environ 3 000 kilomètres, en 1966.

Schine note dans son livre avoir écrit aux American Jewish Archives du Hebrew Union College-Jewish Institute of Religion de Cincinnati, en quête d’informations sur les Juifs de la Slate Valley. Les seuls objets disponibles étaient les fameux pinkas, écrits entre 1867 et 1874 en allemand, avec des mots en hébreu et en anglais entremêlés.

Par le biais de ces pinkas, Crispe a appris que les Juifs de Poultney étaient arrivés d’Allemagne à peu près au moment de la guerre de Sécession, attirés par l’industrie de l’ardoise qui était en plein essor dans la région. Alors que la majorité d’entre eux avaient été colporteurs en Europe, ces nouveaux Américains étaient devenus les commerçants, les tailleurs ou les épiciers de Poultney et de Fair Haven, ainsi que de Granville, de New York, et des environs.

« C’étaient des colporteurs qui étaient venus en n’emportant avec eux que ce qu’ils portaient sur le dos et leurs maigres compétences. En Europe, ils trouvaient du travail ici et là… Mais quand ils sont arrivés en Amérique, c’était une nouvelle vie pour eux », explique Crispe. « Ils se sont installés et ils ont constitué ici une puissante communauté juive. »

Le cœur de cette communauté était Poultney, où une pièce à l’étage de la maison appartenant à Isaac Cane, l’un des fils de Marcus, était utilisée pour les offices religieux. La communauté a d’abord acheté une Torah, puis une deuxième, à New York, et elle a par la suite acquis un terrain de 2 000 mètres carrés auprès de l’Union Church pour en faire un cimetière.

L’histoire des Juifs de Poultney reflète celle de l’industrie de l’ardoise elle-même, qui a traversé des périodes d’expansion et de crise avant de s’effondrer pendant la Grande dépression, au cours des années 1930. Vers les années 1890, la communauté juive s’était déjà démantelée. Certains de ses membres étaient partis à Rutland, d’autres à New York, et d’autres encore dans l’Ohio ou dans le Midwest.

Photo d’illustration : Le centre communautaire juif de Rutland, ex- H. H. Baxter Memorial Library, à Rutland, dans le Vermont, en 2014. (Crédit : CC-SA-3.0/ Wikimedia commons/ Magicpiano)

Crispe n’est pas parvenu à retrouver la trace des familles des fondateurs de la communauté juive de Poultney. Il est néanmoins entré en contact avec 15 à 20 descendants de familles qui s’y sont installées plus tard.

« Ils sont tellement heureux de voir que quelque chose est en train de se passer et que leur famille n’est pas simplement tombée dans l’oubli », a-t-il déclaré. « C’est incroyable d’entendre leurs histoires, de voir les photos qu’ils ont pu m’envoyer et d’associer des visages aux noms inscrits sur les pierres tombales, de pouvoir vraiment créer une connexion avec ces gens. »

Certaines questions restent sans réponse, et parmi lesquelles la disparition des deux Torah. Crispe a dit qu’il est possible que l’une ait été emportée par un membre de la congrégation lorsqu’il a déménagé et que la seconde se soit retrouvée dans une congrégation de Rutland. Le titre de propriété du cimetière a disparu depuis longtemps – « personne n’a la moindre idée d’où il pourrait se trouver, ou même s’il existe encore », a-t-il dit – et du coup la ville a pris en charge le site.

Le projet de Crispe doit se dérouler en trois phases : restaurer et préserver le cimetière et toutes ses pierres tombales ; créer un fonds pour s’assurer qu’il sera maintenu à perpétuité ; et obtenir une reconnaissance officielle du statut historique du cimetière.

« Je demande qu’un marqueur historique de l’État soit placé ici, et je veux lui mettre une belle porte – si nous pouvons collecter des fonds – qui indique ‘Cimetière Israélite de Poultney’, selon les termes utilisés pour y faire référence », a-t-il déclaré. « Je suis en contact avec plusieurs sociétés historiques et musées, avec la ville bien sûr, et avec différentes communautés juives à travers l’État du Vermont. C’est un effort collectif. »

En vérité, l’objectif principal du projet est de réunir les communautés juives du Vermont

Crispe a ouvert un compte GoFundMe – Save Vermont’s Oldest Jewish Cemetery – qui a récolté près de 14 000 dollars en date de mi-décembre.

Idéalement, il aimerait ajouter au cimetière une genizah, un lieu spécifique pour entreposer de façon appropriée les objets religieux juifs usés ou endommagés.

« J’ai contacté plusieurs rabbins, et la plupart des synagogues de l’État n’en disposent pas », a-t-il expliqué. « Ils aimeraient bien avoir quelque chose de ce type à leur disposition. »

« En vérité, l’objectif principal du projet est de réunir les communautés juives du Vermont, de rapprocher la vie juive de la vie laïque des communautés de Poultney et des régions des environs, et de vraiment rassembler les gens autour d’un grand projet et d’une mission en ces temps difficiles », a déclaré Crispe.

Crispe s’est consacré à aider à préserver les lieux historiques de l’État. Ils ne sont pas aussi sécurisés que certains habitants du Vermont pourraient le penser, prévient-il.

« Bien que nous ayons tellement de bâtiments historiques et que nous puissions voir l’histoire partout autour de nous… nous la perdons chaque année parce qu’il n’y a pas de lois pour la protéger », a-t-il déploré. « Si nous perdons notre histoire, nous perdons notre identité. »

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