Un historien français sort de l’oubli les déportés de Mittelbau-Dora
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Un historien français sort de l’oubli les déportés de Mittelbau-Dora

Laurent Thiery, aidé de collègues bénévoles, a rendu hommage aux résistants avec la publication d'une notice biographique complète

Dans cette photo d'archive prise le 26 avril 2017 l'historien français Laurent Thiery pose avec les archives du Centre d'Histoire et de Mémoire de La Coupole à Helfaut, près de Saint-Omer, un musée dédié à l'histoire inconnue des résistants français contraints de travailler dans l'usine d'armes souterraine « Mittelbau-Dora » en Allemagne nazie (Crédit : PHILIPPE HUGUEN / AFP)
Dans cette photo d'archive prise le 26 avril 2017 l'historien français Laurent Thiery pose avec les archives du Centre d'Histoire et de Mémoire de La Coupole à Helfaut, près de Saint-Omer, un musée dédié à l'histoire inconnue des résistants français contraints de travailler dans l'usine d'armes souterraine « Mittelbau-Dora » en Allemagne nazie (Crédit : PHILIPPE HUGUEN / AFP)

C’est un mémorial de papier de 4,2 kilos, 2 500 pages et 3 000 photos : le « livre des 9 000 déportés de France à Mittelbau-Dora », de l’historien Laurent Thiery, tire de l’oubli les vies brisées de ces résistants.

Dora est ce camp de concentration et d’extermination par le travail creusé ex-nihilo en 1943 dans une ancienne mine du centre de l’Allemagne, pour y implanter l’usine de fabrication du missile balistique V2, l’arme secrète du dirigeant nazi Adolf Hitler qui devait, espérait-il, changer le cours de la guerre.

Là, sans voir le jour pendant des mois, dans le vacarme ininterrompu des marteaux-piqueurs, y compris pendant les nuits glacées, sous le joug des SS, les hommes tombaient en nombre. Des 9 000 partis de France, seuls la moitié revinrent du « tunnel de Dora » et de ses camps satellites.

A chacun d’entre eux est désormais consacrée une notice biographique complète. Une somme, publiée début septembre sous la direction scientifique de Laurent Thiery. Il est l’historien de La Coupole, musée implanté à Helfaut (nord de la France), dans le gigantesque bunker de béton construit par les nazis d’où devaient être tirés les V2.

Cette photo d’archive prise le 26 avril 2017 montre une fusée V2, l’arme secrète d’Hitler, et son moteur (arrière) au Centre d’histoire et de mémoire de La Coupole à Helfaut, près de Saint-Omer, un musée dédié à l’histoire inconnue des résistants français contraints de travailler dans l’usine d’armes souterraine « Mittelbau-Dora » en Allemagne nazie. – (Crédit : PHILIPPE HUGUEN / AFP)

Ces fusées stratosphériques auraient atteint Londres en cinq minutes. Le débarquement des forces alliées le 6 juin 1944 sur les côtes françaises mit un terme à ce funeste projet.

Le « D-Day », justement, a infusé la jeunesse de Laurent Thiery, 45 ans, fils de commerçant. Ses grands-parents habitaient entre Omaha Beach et la pointe du Hoc. « Ils m’ont transmis la passion de l’histoire. A 9 ans, pour le 40e anniversaire (du débarquement), j’ai assisté à mes premières cérémonies. Je revois encore les mitrailleuses dans les haies » des services de sécurité du président américain Ronald Reagan (1981-1989).

Il enchaînera la faculté d’histoire à Caen, en Normandie (nord-ouest de la France), puis le Service historique de la Défense (SHD, centre d’archives de l’armée), dans un groupe de recherches de la Fondation pour la mémoire de la déportation, planchant sur les déportés politiques et résistants partis de France.

« J’ai directement mis un pied dans la recherche », dit cet homme à l’allure juvénile. En marge de sa thèse sur la répression dans le Nord, éditée en 2012, il établit le contact avec l’ancien directeur de La Coupole, Yves Le Maner, qui lui confie une recherche portant notamment – déjà – sur ce dictionnaire des déportés vers Dora.

Dans ce fichier photo prise le 26 avril 2017, l’historien français Laurent Thiery pose près des vêtements d’un déporté au Centre d’Histoire et de Mémoire de La Coupole à Helfaut, près de Saint-Omer, un musée dédié à l’histoire inconnue des résistants français contraints de travailler dans l’usine d’armes souterraine « Mittelbau-Dora » en Allemagne nazie. (Crédit : PHILIPPE HUGUEN / AFP)

Le projet est en réalité initié depuis 1998 par André Sellier, historien associé à La Coupole et ancien déporté. L’ouverture des archives du SHD permet de le relancer.

Fin 2014, alors qu’il « faut bien commencer à rédiger », se pose la question : « Qui va s’en charger ? Je me rends bien compte que je ne peux pas faire tout seul les recherches et l’écriture… »

La tâche est titanesque, elle sera partagée.

Laurent Thiery sollicite d’abord un noyau dur de professeurs d’histoire retraités fréquentant La Coupole. Il leur fournit les archives sur chacun des déportés. A charge pour eux de compléter ces informations auprès des familles.

Dans cette photo d’archive prise le 26 avril 2017 des gens se promènent à l’intérieur du Centre d’Histoire et de Mémoire de La Coupole à Helfaut, près de Saint-Omer, un musée dédié à l’histoire inconnue des résistants français forcés de travailler dans l’usine d’armes souterraine « Mittelbau-Dora » en Allemagne nazie.(Crédit : PHILIPPE HUGUEN / AFP)

Parmi eux, l’ex-enseignant Lionel Roux, un millier de fiches à son actif, dont la vie de retraité a « totalement changé » : « Laurent a généré chez nous cette envie de travail, qui nous a maintenus intellectuellement et socialement et a créé du lien affectif. On s’est engagés à corps perdu. Je lui tire mon chapeau, pour sa force de travail, et sa grande rigueur intellectuelle ».

Quelque 70 auteurs seront finalement mobilisés, dans chaque région de France. L’ex-ministre de la Culture Aurélie Filippetti signe, elle, une émouvante préface, évoquant « les silences et les non-dits » autour de Dora. Son grand-père et deux de ses grands-oncles, anti-fascistes italiens des mines de Lorraine (nord-est), y ont été déportés.

« On comble des vides dans des histoires familiales parfois pesantes. Sans ce dictionnaire, des hommes pour lesquels on avait simplement la notion ‘Disparu à tel endroit’ n’auraient plus d’existence. Là, on les raccroche à des histoires, on dit qui étaient leurs camarades, avec qui ils ont été arrêtés… On les sort de l’oubli », souligne Laurent Thiery, juste avant de recevoir une famille venue du Juran (est) à qui il remet l’ouvrage.

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