Rechercher

Un projet d’élargissement d’un parc national à Jérusalem-Est indigne les chrétiens

Le parc intégrerait des terres appartenant à différentes églises ; les responsables épiscopaux dénoncent un plan de "nationalisation" du lieu saint du mont des Oliviers

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

L'église de l'ascension russe, sur le mont des Oliviers. (Crédit : Shmuel Bar-Am)
L'église de l'ascension russe, sur le mont des Oliviers. (Crédit : Shmuel Bar-Am)

Les responsables israéliens se préparent à lancer un projet sans précédent : celui de l’élargissement d’un parc national qui, si cette expansion se finalise, pourrait dorénavant intégrer des terres appartenant à l’église et des lieux saints chrétiens de Jérusalem-Est. Cette initiative a suscité l’opposition féroce des responsables chrétiens locaux, a appris le Times of Israel.

Cette inscription des terres dans un cadre de « parc national » ne dépouillerait pas les propriétaires de leur titre de propriété mais elle accorderait au gouvernement une certaine autorité sur les biens immobiliers et sur les sites religieux qui appartiennent à des Palestiniens ou à l’église – ce qui a amené les responsables de l’église et les groupes de défense des droits de l’Homme à évoquer une mesure qui serait « un coup de force » et « une menace pour la présence chrétienne en Terre sainte ».

Les opposants au projet soulignent aussi les liens qui existent entre l’instance d’État qui promeut ce projet et les groupes nationalistes qui cherchent à ancrer la présence juive dans des zones disputées de Jérusalem-Est, notamment dans le quartier sensible de Sheikh Jarrah. Les groupes de défense des droits de l’Homme estiment que l’expansion prévue du parc entre dans le cadre d’une stratégie plus large des nationalistes dont l’objectif est « d’encercler » la Vieille Ville de Jérusalem en prenant le contrôle des secteurs adjacents situés à Jérusalem-Est.

Selon le Plan 101-674788, les frontières du parc national des Murs de Jérusalem seraient déplacées, incluant dorénavant une grande partie du mont des Oliviers ainsi que des secteurs supplémentaires situés dans la vallée du Cédron et dans la vallée de Ben Hinnom. Le projet doit être présenté devant la Commission locale de planification et de construction de la municipalité de Jérusalem pour approbation préliminaire en date du 2 mars. Cette réunion devait avoir lieu, à l’origine, le 10 avril – le dimanche des Rameaux – mais la date a depuis été avancée.

L’Autorité israélienne de la Nature et des parcs (INPA), qui fait la promotion de ce projet, explique que cette expansion a été décidée pour permettre de remettre en état des terres qui sont négligées depuis longtemps et pour préserver au mieux les paysages historiques, et qu’aucune nuisance ne sera subie par les biens immobiliers appartenant à l’église qui sont situés dans le parc national.

Le plan d’expansion du parc national va être présenté alors que les liens unissant le gouvernement israélien et les responsables de l’église sont de plus en plus tendus. Ces derniers affirment que leurs communautés sont menacées par les groupes radicaux israéliens.

Une délégation de représentants démocrates américains du Congrès a été informée du projet et a fait part, dans la foulée, de ses inquiétudes au Premier ministre Naftali Bennett au cours d’une réunion qui a eu lieu jeudi. Bennett n’a pas paru connaître les détails de ce plan qui, jusqu’alors, n’avait pas été médiatisé, mais il a déclaré qu’il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour apaiser les tensions à Jérusalem et pour empêcher toutes les initiatives qui seraient susceptibles d’entraîner de nouvelles violences, ont confié deux sources du Congrès au Times of Israel.

Vendredi, le patriarche grec orthodoxe de Jérusalem Théophile III, le custode en Terre sainte catholique Francesco Patton et le patriarche arménien de Jérusalem Nourhan Manougian ont écrit une lettre à la ministre de la Protection environnementale Tamar Zandberg – l’INPA est placée sous l’autorité de son ministère – l’appelant à s’assurer que le projet serait abandonné.

Une carte réalisée par des groupes de gauche montrant les secteurs qui devraient être incorporés dans le parc national des murs de Jérusalem. (Autorisation)

« Même si le plan est officiellement présenté par l’INPA, il semble qu’il ait été avancé, orchestré, présenté et promu par des entités dont le seul objectif apparent est de confisquer et de nationaliser l’un des sites du christianisme les plus saints et de transformer sa nature », ont écrit les responsables épiscopaux en se référant au mont des Oliviers, un haut-lieu du nouveau testament.

« C’est une mesure brutale qui constitue une attaque directe et préméditée contre les chrétiens en Terre sainte, contre leurs églises et contre leurs droits anciens dans la Ville sainte, des droits qui sont garantis au niveau international. Sous le prétexte de la protection des espaces verts, ce plan paraît être au service d’un agenda politique qui nie le statut et les droits des chrétiens à Jérusalem », dit encore le courrier dont le Times of Israel a eu connaissance.

Les responsables de l’église ont aussi transmis cette missive aux consuls-généraux, à Jérusalem, de France, de Turquie, d’Italie, de Grèce, d’Espagne, de Belgique et de Suède, un effort apparent de trouver des soutiens à l’étranger pour appuyer leur opposition.

Une porte-parole de l’INPA a indiqué que si les églises pouvaient ne pas être favorables à ce projet, l’Autorité espérait pouvoir entrer en contact avec elles avant le débat prévu le mois prochain en Commission de planification de manière à pouvoir ouvrir le dialogue.

Elle a insisté sur le fait que le plan n’entraînerait aucune nuisance pour les églises et qu’il portait seulement sur la préservation des terrains historiques – comme c’est le cas pour tous les parcs nationaux.

Des prêtres chrétiens lors de la procession traditionnelle du dimanche des Rameaux sur le mont des Oliviers qui surplombe la Vieille ville de Jérusalem, le 20 mars 2016. (Crédit : AP Photo/Oded Balilty)

Mais les responsables des églises ne sont pas convaincus et l’initiative risque à l’évidence d’intensifier les discussions d’ores et déjà animées entre ces derniers et les autorités israéliennes.

Au mois de décembre, les patriarches et les responsables des églises de Jérusalem avaient émis un communiqué conjoint rare avertissant que les communautés chrétiennes étaient devenues les cibles « de groupes radicaux » en Israël, dont l’objectif était de les faire partir de la Ville sainte. Les responsables des églises avaient souligné les acquisitions immobilières stratégiques réalisées dans les secteurs chrétiens et ils avaient appelé le gouvernement israélien à sévir contre les groupes nationalistes juifs qui menaçaient leur présence.

Le ministère des Affaires étrangères avaient répondu en dénonçant des accusations « sans fondement », ajoutant qu’elles étaient susceptibles « d’entraîner des violences et de nuire à des innocents ». Le ministère avait affirmé que les chrétiens en Israël bénéficient « d’une totale liberté religieuse ».

La phase deux terminée ?

Le parc national des Murs de Jérusalem avait ouvert ses portes dans les années 1970. Quand l’État avait établi ses frontières, il avait pris grand soin à éviter d’y inclure une grande partie du mont des Oliviers, où une dizaine de lieux saints historiques chrétiens sont installés avec notamment le monastère des Bénédictines, l’église Viri Galilaei, la grotte de Gethsémani et le jardin des Oliviers.

Une « phase deux » du projet, qui portait sur l’éventuel élargissement du parc national, avait été réfléchie à ce moment-là mais finalement rejetée en raison du caractère sensible des terres à intégrer.

Presque cinq décennies plus tard, la « phase deux » est à nouveau à l’ordre du jour. Une porte-parole de l’INPA a expliqué que l’objectif du projet est de remettre en état les terres de la vallée de Ben Hinnom, des terres « qui ont été négligées depuis des années et qui ont subi actes de vandalisme et incendies volontaires ».

Une grande partie des presque 68 hectares qui doivent être incorporés dans le parc national des Murs de Jérusalem est considérée comme appartenant à l’État, a fait remarquer la porte-parole.

Des prêtres lors du dimanche des Rameaux sur le mont des Oliviers de Jérusalem, le 28 mars 2021. (Crédit : AP Photo/Mahmoud Illean)

Cela peut être le cas pour les terres concernées dans la vallée de Ben Hinnom – mais le territoire du mont des Oliviers, qui constitue la majorité des terres que l’INPA cherche à intégrer dans le parc national, est privé. Une présentation du plan partagée en interne par les responsables de la municipalité et que le Times of Israel a pu obtenir comprend une carte qui délimite les parcelles du mont des Oliviers qui appartiennent à des Palestiniens ou aux églises franciscaine, arménienne ou grecque-orthodoxe.

Le lien entre l’INPA et la Fondation de la cité de David

La porte-parole de l’Autorité a expliqué que l’inclusion dans un parc national permettait de lancer des projets d’embellissement des territoires.

« Dans le cadre de nos activités, nous menons une co-entreprise avec la Fondation de la cité de David où les écoles et les jeunes travaillent, entre autres, à nettoyer, à remettre en état les terrains, à planter des arbres. Le résultat est éloquent – des endroits autrefois négligés sont devenus des niches adorables qui servent, avant tout, les résidents qui y habitent », a dit la porte-parole.

L’ONG Fondation de la Cité de David est connue en hébreu sous le nom d’Elad.

Mais c’est précisément l’implication de cette organisation à but non-lucratif que les critiques redoutent le plus en raison de son modus operandi présumé.

Les groupes de veille de gauche affirment que l’INPA a permis à la Fondation de la Cité de David de faire avancer son agenda politique nationaliste à Jérusalem-Est.

Un phénomène qui avait même retenu l’attention de l’ancien contrôleur de l’État, Yosef Shapira, dans un rapport rédigé en 2016

« Les manquements [de l’INPA et de l’IAA] ont entraîné une situation où, en pratique, la Fondation [de la Cité de David] est devenue un facteur majeur dans la gestion et dans l’exploitation de sites touristiques dans le bassin de la Vieille Ville de Jérusalem, sans supervision substantielle de la part des autorités de l’État en charge du secteur… ce qui s’apparente à un total désaveu par l’État de ses autorités », avait écrit Shapira.

La patriarche latin de Jérusalem Pierbattista Pizzaballa, au centre, porte une croix pendant le dimanche des rameaux sur le mont des Oliviers, à Jérusalem, le 28 mars 2021. (Crédit : AP Photo/ Mahmoud Illean)

L’INPA travaille avec la fondation dans le parc national de la Cité de David, et les logos des deux intervenants trônent aux entrées du site situé dans le quartier de Silwan, à Jérusalem-Est. La Cité de David a aussi cherché à acquérir des habitations palestiniennes et à y installer des Juifs israéliens.

« Le partenariat conjoint établi entre la Fondation de la cité de David et l’INPA a été conclu en conformité avec la loi » , a fait savoir l’ONG dans un communiqué.

Parc national et télécabine

Intégrer des terres supplémentaires dans un parc national n’enlève pas aux propriétaires leur droit à la propriété, mais une telle initiative offre à l’INPA la capacité de faire de nombreuses choses – par exemple, mener des inspections, accorder des permis de travail et lancer des projets d’aménagement paysager, de restauration et de préservation.

Les groupes des droits de l’Homme disent que l’INPA a abusé de son autorité en empêchant des agriculteurs palestiniens de récolter leurs olives dans les oliveraies qui appartiennent au parc national Emek Zurim, qui se trouve à proximité du mont Scopus.

Cette expansion du parc national des Murs de Jérusalem accorderait également la capacité aux autorités israéliennes de réaliser des projets au-dessus des biens de l’église sur le mont des Oliviers – comme un projet controversé de télécabine. Le plan qui prévoyait de transporter les passagers de Jérusalem-Est à Jérusalem-Ouest et vice-versa par téléphérique a été mis de côté, à la fin de l’année dernière, en raison de l’opposition à cette initiative de la ministre des Transports Merav Michaeli, dirigeante du parti Travailliste de centre-gauche.

Mais la municipalité de Jérusalem, de son côté, soutient encore ce projet de télécabine – et c’est le cas également de la Fondation de la Cité de David, qui construit actuellement un centre touristique à Silwan qui devait devenir la destination finale du téléphérique du côté Est de la ville.

Cette photo montre l’église russe orthodoxe Marie Madeleine sur le mont des Oliviers, à Jérusalem, le 24 janvier 2020. (Crédit : Ahmad Gharabli via AP)

Selon les critiques du projet, la télécabine transformerait les sites historiques de la Ville sainte les plus précieux en parc d’attraction, et les Palestiniens considèrent cette initiative comme une tentative de la part d’Israël d’asseoir encore son contrôle au-delà de la Ligne verte.

Israël a annexé Jérusalem-Est en 1980 – une annexion qui n’est pas reconnue par la communauté internationale. Les Palestiniens espèrent que la future capitale de leur état, qui n’a pas été encore créé, sera Jérusalem-Est, une aspiration à laquelle s’oppose la droite israélienne.

« Abus cynique du patrimoine »

En permettant graduellement à des familles juives de s’installer dans les quartiers de Sheikh Jarrah et de Silwan, au nord et au sud de la Vieille Ville, et en élargissant le parc national des Murs de Jérusalem en y intégrant le mont des Oliviers, à l’Est de la Vieille ville, la Fondation de la Cité de David sera en capacité d’encercler le secteur en y lançant des projets Juifs au niveaux résidentiel, archéologique et environnemental, craignent les groupes israéliens de gauche.

Dans une déclaration conjointe au Times of Israel, les organisations de défense des droits de l’Homme Bimkom, Emek Shaveh, Ir Amim et La Paix maintenant affirment « qu’il y a un lien direct entre ce qui arrive aujourd’hui à Sheikh Jarrah et ce plan d’expansion ».

Un drapeau israélien sur un bâtiment du mont des Oliviers, au mois de mars 2019. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

« Nous nous opposons à l’abus cynique du patrimoine et de la protection de l’environnement, qui sont aujourd’hui utilisés comme outils permettant aux autorités israéliennes de justifier l’expansion des implantations, de refaçonner le narratif historique et de déterminer le droit à la propriété dans le bassin historique ».

Danny Seidemann, expert à Jérusalem et fondateur du groupe de veille Terrestrial Jerusalem, explique que « les motivations sous-jacentes à ce projet n’ont rien à voir avec la préservation et elles sont entièrement dissimulées – c’est l’idéologie des organisations pro-implantations messianiques aux côtés d’un gouvernement qui fait volontairement grimper les enjeux, qui détourne le regard avec complaisance ou qui ne comprend pas ce qui se passe ».

De son côté, la Fondation de la Cité de David a fait savoir que « les accusations lancées contre ce projet émanent très largement d’organisations dotées d’un agenda politique qui reçoivent de forts financements de la part de l’Union européenne, avec pour objectif de conserver Jérusalem dans un état de négligence et de délabrement qui viendra renforcer leur narratif : celui que les Juifs et les Arabes ne peuvent pas bénéficier ensemble de la souveraineté israélienne dans toute la ville de Jérusalem ».

Sue Surkes a contribué à cet article.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...