Des rangées de maïs, d’épinards, de carottes et de capucines poussent aux abords du Kibbutz Ketura, dans la vallée de l’Arava, une région aride du sud d’Israël. A proximité, une antenne parabolique tapissée de miroirs distille 400 litres d’eau potable par jour, et les déchets alimentaires sont convertis en gaz de cuisson dans un réservoir chargé de sacs de sable.

Le programme “hors réseaux” de l’Institut Arava d’études environnementales teste et modélise des technologies en direction des communautés déconnectées des services publics comme l’eau, l’électricité et le traitement des eaux usées.

Il entre dans le cadre de l’objectif global de l’institut qui consiste à améliorer les intérêts environnementaux et humains dans la région par le biais de la coopération environnementale.

Les réservoirs de production de gaz de cuisson ont été créés par le projet « Bédouin du Negev », tandis que les systèmes de purification de l’eau et des récoltes ont été développés avec la région de Turkana, au Kenya, qui possède un climat similaire à celui de la vallée d’Arava.

Les nappes phréatiques souterraines utilisées par le projet sont partagées avec la Jordanie voisine, note le rabbin Michael Cohen, impliqué dans les travaux de l’institut depuis 1996.

« L’environnement est une constante qui nous autorise à aller de l’avant », explique Cohen. « Les lignes, les frontières, les murs, les divisions – tout cela disparaît lorsqu’on regarde l’environnement ».

La vallée de l’Arava est une zone sèche et désolée qui s’étend entre le Golfe d’Aqaba et Eilat, à la pointe sud de la mer Morte. A l’ouest, se trouve le désert du Negev et à l’est, les montagnes rocailleuses qui entourent la vallée jordanienne du Wadi Rum.

L’institut d’Arava d’études environnementales, qui a été fondé en 1996, se situe à environ 40 kilomètres au nord d’Eilat, au Kibbutz Ketura, une petite communauté surplombée par des montagnes de grès du côté jordanien de la frontière.

Des rangées de dattiers et les frontières montagneuses de la Jordanie vues depuis le Kibbutz Ketura dans le sud d'Israël (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Des rangées de dattiers et les frontières montagneuses de la Jordanie vues depuis le Kibbutz Ketura dans le sud d’Israël (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

L’institut est un centre de recherche universitaire qui accueille des étudiants venus d’Israël, de Jordanie, de Cisjordanie et d’ailleurs.

L’intérêt porté à l’environnement offre également aux étudiants une plate-forme pour pouvoir débattre des conflits dans la région.

« C’est le seul endroit qui réunit des étudiants jordaniens, palestiniens et israéliens qui étudient ensemble. Ils partagent la même salle de cours, le même réfectoire, ils partagent la même verdure », déclare le docteur Tareq Abu Hamed, directeur universitaire de l’institut, qui est aussi ancien scientifique en chef adjoint et expert au ministère israélien des Sciences.

« Nous ne tentons pas de convaincre qui que ce soit », dit Abu Hamed. « Nous leur présentons la réalité de la région et nous les encourageons à en parler ».

Le programme a d’ores et déjà produit 935 diplômés depuis son établissement en 1996. Environ 29 % d’entre eux sont des juifs israéliens, et approximativement 24 % sont des Arabes israéliens, jordaniens et issus des Territoires palestiniens.

La majorité des autres diplômés sont originaires des Etats Unis et du Canada. Les cours de 1er et 2e cycle du programme sont donnés en anglais et accrédités par l’Université Ben-Gourion du Negev à Beer Sheva.

La faculté inclut dans son personnel deux enseignants arabes et un Américain, tandis que la majorité des professeurs sont des Israéliens.

Les étudiants jordaniens sont recrutés via une petite annonce en arabe : « Venez faire vos études dans la vallée de l’Arava ».

Lorsque les étudiants intéressés appellent le numéro de téléphone, ils découvrent que le programme est situé en Israël, explique Cohen, et ils peuvent alors donner suite ou non à leur démarche.

Les étudiants palestiniens apprennent l’existence du programme par le bouche-à-oreille, les anciens élèves palestiniens et via les contacts qui ont été établis entre l’institut et les universités et ONG palestiniennes.

Des étudiants au travail à l'institut Arava (Autorisation)

Des étudiants au travail à l’institut Arava (Autorisation)

Les étudiants bénéficient d’un forum pour débattre de la situation politique et sociale de la région et ils ont l’occasion de présenter leur approche de l’histoire lors d’un séminaire hebdomadaire.

Les étudiants palestiniens ont ainsi présenté, avant la Journée de l’indépendance d’Israël, leur approche de la Nakba et les étudiants israéliens sont revenus, pour leur part, sur la guerre d’indépendance israélienne.

Contrairement à d’autres programmes mixtes en Israël, l’institut encourage les étudiants à discuter du conflit, dit Abu Hamed.

L’idée d’évoquer le conflit aujourd’hui est de leur permettre de collaborer sur des projets environnementaux demain.

« Nous racontons les choses comme nous les voyons et j’apprends comme ça ce qui est ressenti de l’autre côté, tout comme les autres interlocuteurs apprennent de moi. Je pense que cela peut améliorer ma vie au quotidien, en particulier là où je vis », dit Mohannad Nairoukh, originaire de Jérusalem-Est.

« J’ai appris à me retenir. Je veux d’abord entendre l’autre point de vue puis faire part du mien », ajoute-t-il.

Les étudiants israéliens, dont la majorité se situent au centre-gauche de l’échiquier politique, commencent également à changer.

Lorsqu’ils se sentent blâmés pour le conflit, ou si quelqu’un tente de légitimer les actions du Hamas, par exemple, ils peuvent se déclarer davantage vers la droite, explique Ben Yelin de Haïfa.

La situation d’isolement au sein de l’institut aide à rester calme tandis que l’utilisation de l’anglais en tant que langage commun définit des règles du jeu équitables, contrairement à ce qu’il se passe généralement dans la société israélienne.

L’intérêt porté à l’amélioration de l’environnement, qui profite à tous dans la région, aide à trouver également un terrain commun, dit Yelin.

Hors des cours, les étudiants voyagent en Israël, en Jordanie et en Cisjordanie. Les étudiants israéliens ont visité le village palestinien de Wadi Fukin pour la cueillette des olives cette année, tandis que des élèves palestiniens ont visité le nord d’Israël.

L’échange culturel les aide également dans leurs études environnementales. Les étudiants israéliens ont visité un village de Cisjordanie et ont découvert le système de gestion de l’eau développé par la communauté durant des centaines d’années, explique Zohar Weiss, de Karmiel.

L’étudiant palestinien Nairoukh connaissait peu le compostage avant de le découvrir grâce à ses camarades de classe israéliens.

Les chemins divergent

Tandis que les jeunes Israéliens et Palestiniens se trouvent sur un pied d’égalité durant leurs études, leurs chemins divergent après l’obtention de leurs diplômes.

Les opportunités d’emploi dans ce secteur sont limitées en Cisjordanie et en Jordanie, en particulier pour les femmes arabes. Le fait d’avoir fait ses études en Israël peut également s’avérer aussi problématique.

« J’ai eu cette conversation avec un étudiant jordanien sur la manière dont les gens perçoivent le fait que j’ai fait des études en Israël. Est-ce que je le mets sur mon CV ? Est-ce que les entreprises vont m’accepter ou pas ? » s’interroge Nairoukh.

 Mohannad Nairoukh, à gauche, étudiant à l'Institut Arava (Autorisation)

Mohannad Nairoukh, à gauche, étudiant à l’Institut Arava (Autorisation)

Certains reçoivent des autorisations pour étudier en Israël à cause de la réputation de l’institut mais pourraient se trouver dans l’incapacité de travailler en Israël à la fin de leur cursus.

Le programme considère le mélange des étudiants comme un avantage pour de futurs projets. Les centres de recherche de l’institut mènent des travaux transfrontaliers, ce qui signifie que les Israéliens collaborent en partenariat avec des Palestiniens et des Jordaniens, dit Abu Hamed.

Les étudiants jordaniens peuvent mener leurs recherches de leur propre côté de la frontière, aidant à la fois l’institut et leurs carrières à eux, ajoute Abu Hamed.

Les anciens élèves du programme organisent des réunions régionales qui se déroulent tour à tour en Israël, en Jordanie et en Cisjordanie. Ils peuvent recevoir des financements pour mener à bien des projets communs.

« Nous voulons qu’ils collaborent les uns avec les autres pour résoudre les problèmes environnementaux de la région, afin que tout ce que nous réalisons puisse se structurer dans cet objectif », dit Abu Hamed.

Les étudiants peuvent travailler sur des questions relatives à ces problèmes dans le cadre du pôle ‘hors réseaux’ de l’institut, qui agit en tant que site de démonstration et de test pour les étudiants et les start-ups, indique Tal Holzman de l’institut.

Ce pôle a un rôle de passerelle entre les universitaires et les populations sur le terrain pour lesquelles les technologies sont nécessaires, ajoute Holzman.

‘Créer de la verdure chez moi comme ici’

Un tiers à un quart de la population mondiale se trouve ‘hors-réseaux’ à un certain niveau, dit Holzman, ce qui signifie que ces populations manquent d’accès à des services comme l’électricité et l’eau potable.

Le pôle s’intéresse aux communautés dans ces zones, comme la région du Turkana dans le nord du Kenya.

Développer les technologies dans ces secteurs bénéficie aux populations sur le terrain, vient en aide aux communautés avoisinantes et permet d’étendre le marché des énergies renouvelables, explique Holzman.

« Le Kenya a le même climat et la même météorologie que cette région de l’Avara », dit Martin Ekaale Echwa, un étudiant du Kenya travaillant sur l’agriculture durable.

« Quand je vois la manière dont le système de gouttes-à-gouttes a transformé ce désert ! je vais ramener ce savoir-faire chez moi pour y créer de la verdure, comme ici », ajoute-t-il.

Du maïs cultivé avec une irrigation par perfusion à l'institut Arava (Crédit :Luke Tress/Times of Israel)

Du maïs cultivé avec une irrigation par perfusion à l’institut Arava (Crédit :Luke Tress/Times of Israel)

Le système de gouttes-à-gouttes, créé par SunDwater, fonctionne sans électricité et sans infrastructure. Il transforme de l’eau salée ou contaminée en eau fraîche et potable, qui peut être utilisée comme eau de boisson ou d’irrigation.

L’antenne parabolique et ses miroirs dirigent les rayons du soleil vers un chauffe-eau, ce qui permet l’évaporation de l’eau et produit de la vapeur d’eau pure.

L’antenne trace les mouvements du soleil pendant toute la journée et le contrôle du système ainsi que sa pompe sont activés par l’énergie solaire. L’unité à l’institut distille une eau grise venue des dortoirs.

Le système de gaz biologique a été pour sa part développé par des étudiants du projet ‘Bédouin du Negev’.

Le gaz biologique est majoritairement composé de méthane et de dioxyde de carbone et il est produit par une bactérie désagrégeant les matières organiques.

L’eau et les déchets organiques vont dans le réservoir et le gaz est distribué par une pompe. Il peut être utilisé pour la cuisson, le chauffage, l’éclairage et la génération d’électricité. L’eau peut être utilisée comme fertilisant.

Le système était utilisé par des Bédouins, mais la pompe tombait régulièrement en panne : les étudiants ont donc ajouté des sacs de sable au-dessus du réservoir.

Le poids des sacs vient comprimer le gaz qui peut dorénavant être distribué sans utiliser de pompe.

L’institut a des projets sur le terrain en Afrique et au Moyen Orient, mais il prévoit actuellement de gagner de l’influence dans la région pour mieux accéder aux décideurs politiques, dit Abu Hamed.

« Nous pensons qu’il est temps de construire un autre institut Arava en Cisjordanie ou en Jordanie pour avoir une autre section, une organisation palestinienne ou jordanienne qui partage la même vision que nous », dit Abu Hamed.

« C’est comme cela que nous pourrons nous étendre davantage au Moyen-Orient », ajoute-t-il.