Les enseignants des écoles publiques de Cisjordanie vont au travail, mais ils n’enseignent pas. Pour les élèves qui vont en classe, le seul sujet sur lequel ils peuvent probablement apprendre est la désobéissance civile.

Une grève des enseignants de Cisjordanie est maintenant entrée dans sa quatrième semaine, laissant des centaines de milliers d’enfants palestiniens en-dehors des classes.

Les enseignants doivent se rendre dans les écoles pour éviter une punition du gouvernement, mais ils refusent d’avancer sur le programme. Les élèves restent majoritairement à la maison, vont travailler ou errent dehors.

Ce qui a commencé comme des enseignants demandant que le gouvernement applique sa promesse de 2013 d’augmenter leurs salaires de 10 % et de payer l’argent dû est maintenant devenu l’un des plus grands mouvements démocratiques dans l’histoire de la Cisjordanie.

‘Quand des médecins ou des ingénieurs publics font grève, l’AP répond à leurs demandes. Mais pas nous. Pas pour les enseignants’

L’appel rassembleur à la grève et ses campagnes d’accompagnement sur les réseaux sociaux est devenu « dignité pour les enseignants ».

Samih, 25 ans, professeur d’anglais de Qalqilya, a déclaré que ses pairs se sentaient offensés et déconsidérés.

« Les enseignants sont offensés par la large augmentation des salaires des employés gouvernementaux mais pas pour eux. Quand des médecins ou des ingénieurs publics font grève, l’Autorité palestinienne (AP) répond à leurs demandes. Mais pas nous. Pas pour les enseignants. »

L’AP a déclaré qu’elle ne pouvait pas appliquer sa promesse parce que les aides financières avaient significativement diminué. Jamal Dajani, porte-parole du Premier ministre palestinien Rami Hamdallah, a déclaré au New York Times que l’aide avait chuté de 1,2 milliard de dollars en 2012 à 700 millions de dollars en 2015.

En plus d’une augmentation de solaire, les enseignants demandent aussi que les femmes reçoivent les mêmes avantages que les hommes.

« Si une enseignante avec une pension meurt, son salaire s’arrête, a déclaré Samih. Mais un enseignant, s’il décède, le salaire va aller à son épouse, ou ses fils et ses filles. Donc ce n’est pas juste à propos de l’augmentation de salaire, c’est aussi la parité. C’est aussi ce que nous voulons dire par dignité. »

La première semaine de grève a vu l’un des plus grands rassemblements anti-AP de l’histoire récente, avec une estimation de 20 000 enseignants manifestant à Ramallah le 16 février.

La police de l’AP a répondu en arrêtant 20 professeurs et deux principaux qui participaient à la grève. Mais les arrestations – une répression plutôt faible – ont fait très peu pour ralentir l’élan du mouvement. Les enseignants ont continué à organiser des grèves dans toute la Cisjordanie, et particulièrement à Ramallah.

L’agence de presse palestinienne Maan a cité des sources anonymes qui ont déclaré que les forces de sécurité menaçaient de punir les compagnies de bus et de mettre des amendes aux chauffeurs de taxi pour avoir conduit des enseignants à la manifestation. Pour contrecarrer les manifestations prévues, la police de l’AP a commencé à mettre en place des checkpoints autour de Ramallah pour empêcher les enseignants d’atteindre les zones proches des bâtiments gouvernementaux.

Lundi, des milliers d’enseignants ont à nouveau défié les menaces du gouvernement et contourné les checkpoints de police afin de manifester devant le Parlement palestinien à Ramallah.

« Ceci est un reflet de l’insatisfaction de l’AP et du leadership, » a déclaré Nathan Thrall, analyste senior au Groupe de crise internationale.

« Cela a duré aussi longtemps, bien que les enseignants affrontent l’opposition du leadership officiel et des médias, parce qu’ils sentent que le peuple est avec eux. »

Thrall a récemment publié un article intitulé : « La fin de l’ère Abbas », dans lequel il a affirmé que les Palestiniens avaient commencé à prendre eux-mêmes les choses en main avec les violences récentes parce que l’administration actuelle de l’AP dominée par le président de l’AP Mahmoud Abbas montre peu de chance d’ériger un état palestinien indépendant.

Mais malgré la tenue fragile du pouvoir de l’AP, et la possibilité que la violence populaire à présent affrontée par les Israéliens ne puisse se retourner contre eux, Thrall a été surpris de voir que les dirigeants de Cisjordanie avaient toujours la confiance de combattre une grève populaire.

« Je pensais que l’AP serait plus nerveuse et essaierait et trouverait un moyen d’apaiser l’une des plus grandes manifestations que nous ayons vu depuis plusieurs années, » a-t-il déclaré.

Manquant de moyen démocratique, l’AP utilise le Hamas comme bouc émissaire

Un accord précoce entre le syndicat des enseignants nommés par l’OLP [Organisation de libération de la Palestine] et le gouvernement a été catégoriquement rejeté par les enseignants en grève, qui demandent à être autorisés à nommer leurs propres représentants.

Dimanche soir, une réunion urgente entre le conseil législatif palestinien et les enseignants n’a pas permis de trouver un accord. Les enseignants présents à la réunion, selon Maan, ont accusé le syndicat des enseignants nommés par le gouvernement de saboter les discussions.

Le secteur public palestinien était autrefois représenté par le syndicat des employés publics. A la suite de plusieurs manifestations organisées en novembre 2014, l’AP a déclaré que le syndicat était « une entité illégale sans existence légale », démantelant de force l’organisation et arrêtant son président.

La fédération internationale des associations de travailleurs de l’éducation a déclaré dans un communiqué que cette action privait les employés du secteur public en Cisjordanie de « négociations collectives et de toute forme de dialogue avec leur employeur, le gouvernement palestinien, dans le but de sauvegarder et de faire avancer leurs droits et leurs intérêts ».

Alors que les enseignants palestiniens ont accusé les dirigeants de Cisjordanie d’avoir échoué à trouver une solution, l’AP a affirmé depuis le début de la grève que son rival politique dans la bande de Gaza, le Hamas, utilisant les griefs des enseignants pour semer l’insurrection.

Mahmoud Abbas (à gauche) et Ismael Haniyeh (au centre) pendant une rencontre entre le Fatah et le Hamas au Caire, le 23 février 2012 (Crédit : Mohammed Al-Hums/Flash90)

Mahmoud Abbas (à gauche) et Ismael Haniyeh (au centre) pendant une rencontre entre le Fatah et le Hamas au Caire, le 23 février 2012 (Crédit : Mohammed Al-Hums/Flash90)

Dans un communiqué publié dimanche sur le réseau d’informations officiel de l’AP Wafa, le porte-parole du Fatah, le parti dirigeant l’AP, a accusé le Hamas d’hypocrisie.

Tout en empêchant toute expression démocratique dans la bande de Gaza, le Hamas « exploite les demandes des enseignants, et emploie la grève pour des raisons partisanes, » a déclaré Osama al-Qawasmi.

Le groupe islamiste au pouvoir dans la bande de Gaza a ouvertement soutenu la grève et a utilisé sa forte présence médiatique en Cisjordanie pour critiquer lourdement le traitement de ses enseignants par l’AP.

Alors que le Hamas est clairement heureux de l’opportunité d’attaquer son rival politique, Thrall pense qu’il n’y a pas de preuves pour soutenir l’affirmation selon laquelle le groupe islamiste est responsable du mouvement.

« Je pense que le mouvement est une grève sincère des enseignants qui sont généralement énervés de combien ils sont payés, » a affirmé Thrall.

R., un enseignant d’anglais de 27 ans de Naplouse qui a demandé à rester anonyme, a déclaré qu’il enseignait depuis trois ans et demi et touchait 2 200 shekels par mois.

« Les prix ne cessent d’augmenter mais les salaires sont les mêmes. Cela ne suffit que pour acheter de la nourriture pour environ deux semaines, » a-t-il déclaré, en riant. R., qui a dit qu’il n’aurait jamais pensé que la grève allait durer pendant quatre semaines, s’est marié il y a six mois.

Au-delà des difficultés financières expérimentées par les enseignants, Thall pense que le désespoir nationaliste tourne les rouages en profondeur.

« S’ils sentaient que leur leadership les menaient vers un objectif commun, les enseignants seraient plus tolérants sur les bas salaires. S’ils sentent que ce n’est pas le cas, alors il devient plus difficile de supporter les privations. Personne ne croit plus à la construction de l’état. »

L’AFP a contribué à cet article.