Alors qu’en France, la diffusion de la 3e saison du Bureau des Légendes a achèvé de conquérir le cœur de la presse et des téléspectateurs, Gilles Cohen se repose sur une plage de Tel-Aviv, en bouquinant “1940-1945, années érotiques” un livre du sulfureux Patrick Buisson sur la collaboration.

MAG, c’est le diminutif de « Moule à Gaufre », l’ancien nom de clandestin de son personnage, tiré comme tous les noms d’agents secrets du dictionnaire des insultes du capitaine Haddock. Ainsi Mathieu Kassovitz, l’agent Guillaume Debailly est Malotru, et Sara Giraudeau, Phénomène. Une légende est le nom donné par la DGSE à la couverture sous laquelle un clandestin vit dans un pays étranger, une vie fictive, une vie d’acteur, afin de recruter des cibles et de récolter « du renseignement ».

Dans cette troisième saison (actuellement disponible sur le site de Canal +) réalisée par Eric Rochant, grand connaisseur des us et coutumes des services de renseignement, dont il est familier depuis son film très renseigné sur le Mossad (Les Patriotes, 1994), il est aussi question de frictions avec les services secrets israéliens.

Times of Israël: La série a été saluée pour sa précision. Elle a même été décortiquée dans la presse, par d’anciens agents à qui l’on demandait d’évaluer le réalisme des scènes et des personnages. Avez-vous pu observer ou discuter avec des agents de la DGSE de leur travail afin de mieux incarner votre personnage ?

Gilles Cohen: Nous présentons là-bas une projection de chaque nouvelle saison, c’est le seul rapport que j’ai avec eux. C’est toujours une soirée très sympathique. La précision, elle, vient du travail d’Eric Rochant. Mais nous n’avons pas plus de contacts que cela avec les agents, qui sont des gens très discrets. Même si on discute un peu plus à chaque fois, on ne connaît même pas leur nom. Ils ont un badge avec un numéro d’identification. Et si jamais ils nous disent leur nom, ce n’est certainement pas le vrai.

Ont-ils évoqué votre rôle ? Y-a-t il eu un partage d’expérience avec le réel directeur du Renseignement de la DGSE que vous incarnez a l’écran ?

J’ai rencontré l’équivalent de mon personnage, mais nous n’avons pas parlé boulot. Par contre, j’ai rencontré à plusieurs reprises des types lambdas sur une plage ou dans un aéroport qui me faisait comprendre qu’ils bossaient à la DGSE.

Un jour un type m’aborde et me demande pourquoi j’ai raté une des projections à la DGSE. Un autre que j’avais croisé à l’aéroport me dit qu’il me considérait comme faisant “partie de la maison”. Quand vous incarnez une profession à l’écran, ce genre de choses arrivent souvent. Ce n’est pas vrai que pour le Bureau des Légendes, c’est vrai pour tous les films.

A chacune de ses apparitions, votre personnage toujours égal à lui-même, monolithique, est marqué par sa retenue et l’autorité qu’il dégage. Ce jeu a minima, c’est une demande d’Eric Rochant ?

Oui. En fait le principe de mon personnage, c’est qu’il est un homme de l’ombre. On ne sait jamais ce qu’il pense, ce qu’il veut, et ce qu’il ressent surtout. Un journaliste me faisait remarquer que, comme dans la tragédie grecque, il arbore un masque neutre.

Par contre, il capte les émotions des autres. Il est froid et professionnel, dans une sorte d’acuité permanente. Il représente l’archétype des gens de la DGSE, ce sont des gens qui travaillent tout le temps. Moule à Gaufre, c’est une espèce de porte blindée, il a une maîtrise totale de lui-même.

A l’image de la maîtrise de son style ? Car le directeur du renseignement que vous incarnez est d’une élégance constante : costume trois pièces sur-mesure, coupe de cheveux impeccable, et boutons de manchette…

Sur le plateau, je suis très choyé et très soigné. Quand j’arrive sur le tournage, on me fait une manucure, mon col est apprêté, on me fait sortir les manches de la veste, et si ça ne va pas on appelle les habilleuses. Marc Lauré le vrai nom de Moule à Gaufre, c’est un type ultra-chic. [Gilles Cohen a d’ailleurs perdu 18 kg depuis le début de la première saison pour affiner son personnage]. Mais c’est aussi une question de protocole, c’est un type qui rencontre les boss de la CIA, le président de la République. Il représente un peu la France. D’ailleurs, c’est une série qui a un fond assez patriote.

Ce type de personnage dur et froid fait-il écho à certains de vos personnages précédents, tel ce voyou incarcéré que vous incarnez dans le Prophète de Jacques Audiard ?

On me propose souvent des rôles de boss, de gangster, de patron, de ministre. Je sais pas pourquoi, la silhouette peut-être. Mais je ne suis pas du tout comme ça dans la vie. Je suis beaucoup plus sensible que Moule à Gaufre.

Paradoxalement, il est à l’origine de quelques scènes comiques dans les deux premières saisons, notamment avec Jean-Pierre Daroussin, le directeur du Bureau des Légendes, qui forme comme son pendant sage et empathique, jovial ou ronchon…

Il y a des vannes, c’est comme des sas de décompression. C’est comme les médecins qui se mettent à avoir des déconnades après une opération à cœur ouvert. Il y a une sorte d’humour un peu british. Dans les situations inextricables, il faut un peu d’humour sinon on ne peut pas s’en sortir.

Comment a évolué votre personnage dans cette troisième saison, et la suivante ?

Il est pris par une espèce de dilemme cornélien pour savoir s’il faut libérer ou non Malotru [spoiler : l’agent qui a trahi la DGSE pour la CIA est détenu par Daesh], quelle conséquence cela va avoir. Il y a toute une réflexion sur la trahison, sur la loyauté. Car Malotru a fait beaucoup de bien et beaucoup de mal. Il y a une phrase dans la préface du Cid où Corneille parle de quelqu’un en disant : “il m’a fait trop de bien pour en dire du mal, il m’a fait trop de mal pour en dire du bien”. C’est Malotru.

« Balzac est le premier inventeur de séries »

Vous avez été acteur de théâtre, de court-métrage et de cinéma. Mais c’est votre premier rôle récurrent dans une série. Y-a-t il quelque chose de différent dans la manière d’aborder son personnage ?

D’abord, il y a un côté troupe de théâtre, puisque cela fait trois ans que l’on tourne ensemble. Et je pense que dans une série, il faut savoir mettre son orgueil dans sa poche. On apparaît dans un épisode plus que dans un autre, dans une saison plus que dans une autre, et l’on découvre le scénario chaque jour au dernier moment.

Marc Laugé, joué par Gilles Cohen, dans les bureaux reconstitués, avec soin, de la DGSE (Crédit: Jessica Forde / TOP THE OLIGARCHS PRODUCTIONS / CANAL+)

Marc Laugé, joué par Gilles Cohen, dans les bureaux reconstitués, avec soin, de la DGSE
(Crédit: Jessica Forde / TOP THE OLIGARCHS PRODUCTIONS / CANAL+)

La différence, avec un rôle récurrent dans une série, c’est aussi que c’est un rôle qui s’inscrit dans la longueur, c’est comme un personnage de roman balzacien. Balzac est le premier inventeur de séries. Il fait des livres sur trois volumes, Splendeurs et misères des courtisanes, Le père Goriot, toute La Comédie humaine. Dans ces sagas on suit les personnages sur 50 ans à travers toute leur vie, tout leur parcours.

Pour quelle raison êtes-vous aujourd’hui en Israël ?

Gilles Cohen : Je suis venu avec les Amis français de l’Université de Tel-Aviv pour la semaine des Gouverneurs. Je les suis depuis peu et je trouve qu’ils font un travail formidable. J’ai participé à des remises de bourses. Ce qui m’a beaucoup touché, c’est bien sûr qu’ils aident Israël, en trouvant par exemple des fonds pour financer des pavillons pour les étudiants, mais aussi parce que ça parle de la France aussi, de la culture et de la langue française, c’est important de le montrer. Il y a des étudiants en littérature qui apprennent notre langue. Cela m’a beaucoup touché.

J’ai fait il y a deux ans au théâtre Suzanne Dellal une lecture sur Le livre de ma mère d’Albert Cohen avec une violoniste, c’était une super soirée. J’aimerais bien faire d’autres trucs ici, mais ce n’est pas évident le public francophone n’est pas si nombreux.

Et vous êtes-vous intéressé au théâtre israélien ?

Un tout petit peu.

Vous parlez hébreu ?

Non, mais je parle arabe, enfin le judéo-arabe. Mes parents le parlaient à la maison. Ils viennent de Tunisie.

Avez-vous d’autres idées de mise en scène de théâtre ici ?

J’aimerais bien venir avec un petit groupe de jeunes, et faire un Molière qui serait sur-titré en hébreu, pour le lycée français par exemple. Je pense qu’il y a pas mal de gens qui vivent ici, et ça leur manque. En fait, les gens sont un peu expatriés ici, mélancoliques parfois.

La 4e saison du Bureau des Légendes mise à part, sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Je voudrais faire un documentaire sur l’histoire des acteurs juifs durant l’Occupation en France, il y a un travail de mémoire important à faire, il y a eu tellement de parcours différents durant cette période.

C’est un projet qui implique à la fois l’identité française et l’identité juive, et qui ressemble en cela à votre engagement auprès de l’Université de Tel Aviv, c’est juste ?

Je me sens complètement juif et complètement français, et je le défends d’ailleurs. Je trouve très important de défendre la France, l’idée de République, et la communauté juive de France dont les membres ont été très impliqués dans l’armée et la politique française.

Je suis très concerné par le fait de ne pas nous montrer comme les antisémites le font, comme des gangsters qui vomissent sur la France et qui fanfaronnent.