Deheishe, Cisjordanie – Le livre de David Grossman « Le Vent jaune », publié à la veille de la première Intifada, débute par une description du camp de réfugiés de Deheishe, près de Bethléem : « Un jour de pluie, à la fin du mois de mars, je m’engage sur la route principale menant de mon domicile hiérosolomytain vers Hébron, et pénètre dans le camp de réfugiés de Deheishe. Douze mille personnes vivent ici dans l’une des plus fortes densités de population au monde; les maisons sont entassées, et les habitats de tous les membres de la famille élargie sont bâties sur de vilaines excroissances de ciment, des chambres et des niches, des poutres en fer rouillé jonchées sur le sol, émergeaient comme des doigts déconnectés », écrit Grossman avant de poursuivre sur la description des problèmes de ravitaillement en eau dans le camp.

Vingt-sept ans plus tard, rien ne semble avoir réellement changé à Deheishe. En apparence en tous cas. Oui, le camp ne se trouve plus sur la route principale qui relie Jérusalem à Hébron.

Le nombre de réfugiés atteint désormais les 14 000 personnes. Pourtant, les maisons ressemblent toujours à un amas de ciment et la question de l’eau continue de poser problème.

Le taux de chômage y est élevé, et 60 % des habitants sont âgés de moins de 18 ans. Ils errent dans les ruelles, passent leur journée à discuter ou à s’affronter.

Et pourtant, au milieu de ce désespoir ambiant, des voix émergent, jeunes et originales. Aysar, un résident du camp, tente de démarrer un projet artistique dans les espaces ouverts adjacents. Une sorte de projet de rénovation et de préservation incluant une présentation de l’histoire du camp et destiné à améliorer la qualité de vie des réfugiés.

« J’ai un frère jumeau, Ayman, dont le nom signifie droit. Je m’appelle Aysar, qui signifierait gauche/laissé. Israël a laissé Ayman entrer sur son territoire, mais moi, la « main gauche », j’ai été laissé ici », dit-il en souriant.

Je l’interroge sur l’accord de réconciliation interpalestinienne, sans noter la moindre excitation dans sa voix. Il se montre encore plus sceptique quant aux négociations de paix avec Israël.

« Je ne pense pas que ce soit sérieux. L’AP est restée coincée dans le passé. La solution n’émergera pas des négociations et dans la solution à deux Etats. Avec toutes les colonies construites ici, ce n’est plus envisageable. Un Etat pour deux peuples est bien plus réaliste. Cela s’est déjà produit ailleurs. Regardez la Bosnie-Herzégovine. »

Sur l’un des murs du camp, un graffiti représentant une jeune fille tapotant un soldat, les mains pressés contre le mur. Au-dessus, la formule « Croisée de chemins » est écrite en hébreu, en souvenir des nombreuses opérations militaires menées par l’armée israélienne dans ce camp. En dessous et en arabe est peinte la formule, « Pense différemment ».

Je l’ai interrogé au sujet de la volonté des réfugiés de retourner dans leurs anciennes maisons qui se trouvaient sur l’actuel territoire israélien. « Pendant le Ramadan, des dizaines de milliers de Palestiniens étaient en Israël », explique-t-il. « Des Palestiniens d’ici également. Pensez-vous que lors de leur visite en Israël, ils sont allés voir où leurs maisons se situaient autrefois ? Non, ils sont partis s’amuser à la plage, se détendre, prendre des vacances ».

Aysar n’est pas une exception dans le camp. Beaucoup d’autres jeunes gens envisagent l’avenir de la même manière. Ils ne souhaitent pas de nouvelle Intifada ou de conflit avec Israël, mais attendent de voir comme la réalité va évoluer sur le terrain avant de déterminer dans quel type d’Etat ils vivront en tant que citoyens à part entière aux côtés des Juifs.

Avec le temps passe et l’absence d’accord de paix qui se profile à l’horizon, leur vision devient de plus en plus réaliste.