Froncez les sourcils d’incrédulité (partie 1) : Yahya Sinwar, le chef du Hamas à Gaza (principalement le ministre de la Défense du groupe terroriste), se tient à côté du chef des renseignements de l’Autorité palestinienne, Majid Faraj, un proche de Mahmoud Abbas et l’ennemi juré de Sinwar, et les deux hommes célèbrent ensemble, tandis que les responsables du Hamas et du Fatah à proximité signent leur accord de réconciliation palestinienne au siège du renseignement égyptien au Caire jeudi.

Les signataires eux-mêmes sont Azzam al-Ahmad, le représentant du Fatah, qui a déjà signé plusieurs accords de ce type, et le vice-président Saleh al-Arouri, qui a tenté ces dernières années d’orchestrer de nombreuses attaques terroristes sur Israël depuis la Cisjordanie, notamment l’enlèvement et le meurtre des trois adolescents israéliens en juin 2014 — acte qui a torpillé l’accord de réconciliation Fatah-Hamas signé à l’époque et déclenché la guerre Hamas-Israël de cet été là.

Faraj, qui se tient derrière Arouri lors de la signature, est ces dernières années celui qui a contrecarré des dizaines d’attaques terroristes qu’Arouri cherchait à mener.

Comme le soulignent ces histoires individuelles, l’accord de jeudi a peut-être été formalisé par les représentants des mouvements, des partis et des factions, mais son avenir dépendra en grande partie de la gestion d’obstacles très personnels.

Le chef du Hamas, Ismail Haniyeh, à droite, et Yahya Sinwar, à gauche, du côté palestinien au passage transfrontalier de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 19 septembre 2017 (Crédit : AFP PHOTO / SAID KHATIB)

Le chef du Hamas, Ismail Haniyeh, à droite, et Yahya Sinwar, à gauche, du côté palestinien au passage transfrontalier de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 19 septembre 2017 (Crédit : AFP PHOTO / SAID KHATIB)

Si l’ « alchimie » a effectivement opéré entre des ennemis aussi farouches que Sinwar, l’homme fort de Gaza, et Faraj, le bras droit d’Abbas et l’un des principaux hommes forts de la Cisjordanie, cela va jouer un rôle critique dans la résolution des problèmes inévitables.

Un exemple : le Hamas et Arouri vont-ils arrêter leurs activités terroristes en Cisjordanie ? Rien n’a été précisé à ce sujet lors de la signature jeudi. Pourtant, c’est un point essentiel pour toute véritable réconciliation.

Faraj et le Fatah ont-ils exigé l’arrêt du terrorisme en Cisjordanie ? Et si oui, le Hamas est-il d’accord ?

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu serre la main de Saeb Erekat à Jérusalem en avril 2012. L'aide de Netanyahu  Yitzhak Molcho est à sa gauche, et le chef de la sécurité de l'AP est Majed Faraj second à gauche sur la photo. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu serre la main de Saeb Erekat à Jérusalem en avril 2012. L’aide de Netanyahu Yitzhak Molcho est à sa gauche, et le chef de la sécurité de l’AP est Majed Faraj second à gauche sur la photo. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)

Et s’ils avaient accepté mais qu’Arouri ou l’un de ses habitants préparent néanmoins une attaque terroriste, et si l’Autorité palestinienne s’en rend compte ? L’AP essaierait-elle de la contrecarrer, comme elle a déjoué des centaines d’attaques similaires au cours de la dernière décennie ? Transférera-t-elle des informations concrètes sur de tels plans à Israël, comme elle l’a fait si souvent jusqu’à ce jour ? Et comment cela impacterait-il le processus de réconciliation palestinienne ?

Froncez vos sourcils d’incrédulité (partie 2) : Les sources diplomatiques israéliennes ont publié jeudi après-midi une réaction plutôt laconique au sujet de l’accord d’unité. La ligne de fond : Israël va regarder comment cela va évoluer sur le terrain, et agir en conséquence.

Si l’on compare cette réaction d’Israël à la réaction d’Israël à l’accord d’unité précédent, en avril 2014, la différence est spectaculaire. Il y a trois ans et demi, les dirigeants israéliens ont vertement critiqué Abbas d’avoir osé signer un accord avec le Hamas. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman (à l’époque ministre de la Défense) et même les principales organisations juives américaines ont clairement affirmé qu’Abbas signait un accord avec le diable.

Saleh al-Arouri (Crédit : capture d'écran YouTube)

Saleh al-Arouri (Crédit : capture d’écran YouTube)

A contrario, la première réponse israélienne jeudi était prudente et mesurée. Quelqu’un du côté israélien a apparemment décidé que cette fois-ci, l’accord ne devrait pas être catégoriquement rejeté, et peut-être que la réconciliation palestinienne pourrait s’avérer utile à Israël et pourrait même écarter la menace d’un nouveau conflit. (D’un autre côté, il se pourrait que la réaction initiale, publiée pendant la fête de Shemini Atzeret, soit suivie d’une réponse israélienne plus dure – ce qui a été le cas par Benjamin Netanyahu et Naftali Bennett).

L’administration américaine s’est également montrée prudente lorsque l’accord annoncé jeudi n’était qu’une perspective, et a même laissé sous-entendre qu’elle accordait un certain soutien à la réconciliation palestinienne.

Il se peut qu’il y ait eu une coordination anticipée entre le Caire, Jérusalem et Washington, auquel cas l’Egypte aurait encouragé Israël à donner une chance à cette décision. Ce qui pourrait être compréhensible.

Si l’accord de jeudi entre effectivement en vigueur et que la responsabilité des postes frontaliers de Gaza est transférée à l’Autorité palestinienne, la situation économique de Gaza devrait s’améliorer considérablement. Pour commencer, il n’y aura plus de blocus à la frontière égyptienne. Les habitants de Gaza seront libres d’aller et venir. Il y aura aussi un énorme bond dans la fourniture d’électricité à la bande de Gaza. Les réserves d’eau s’amélioreront aussi. Des emplois sont susceptibles d’être créés.

Tous ces changements réduiraient la probabilité du conflit entre Gaza et Israël.

Mais le problème clé — dans le passé et aujourd’hui — est l’aile militaire du Hamas. Il n’y avait aucune référence au sort de cette mini-armée terroriste dans l’accord et les cérémonies de jeudi.

Les terroristes de la branche militaire du groupe terroriste du Hamas participent à un défilé contre Israël dans la ville de Gaza le 25 juillet 2017 (Crédit : AFP Photo / Mahmud Hams)

Les terroristes de la branche militaire du groupe terroriste du Hamas participent à un défilé contre Israël dans la ville de Gaza le 25 juillet 2017 (Crédit : AFP Photo / Mahmud Hams)

Il semblerait que, pour le moment, Abbas ait glorieusement capitulé et accepté la responsabilité civile de l’enclave côtière, même si le Hamas continuera à la contrôler militairement. Cela signifierait que le creusement des tunnels vers et sous la frontière avec Israël se poursuivra. Et cela signifie aussi que le réarmement implacable du Hamas et son développement de missiles et de roquettes se poursuivront.

En effet, le Hamas pourrait désormais se concentrer exclusivement sur son arsenal, en renforçant ses capacités, alors qu’Abbas et l’Autorité palestinienne prennent en charge les besoins continus et financièrement coûteux des citoyens de Gaza.

Un autre problème qui n’a pas été abordé jeudi au Caire : que doivent devenir les plus de 40 000 employés du Hamas, recrutés lorsque le groupe terroriste a chassé le Fatah de la bande de la Gaza il y a une décennie ? L’AP a-t-elle accepté de payer maintenant leurs salaires ? Les responsables des deux parties ont déclaré que cette question serait résolue. Nous verrons.

Le président de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, lors d'une réunion des dirigeants palestiniens dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 25 juillet 2017 (Crédit : AFP / Abbas Momani)

Le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, lors d’une réunion des dirigeants palestiniens dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 25 juillet 2017 (Crédit : AFP / Abbas Momani)

De plus, Abbas a déclaré que 3 000 policiers de l’AP se déploieraient dans la bande de Gaza. Mais qu’en est-il des 19 000 membres du personnel de sécurité du Hamas, y compris la police militaire, le personnel des services d’urgence et les autres ?

Froncez les sourcils d’incrédulité (partie 3) : Au début de la cérémonie de signature, le ministre égyptien des Renseignements, Khaled Fawzy, a demandé aux responsables du Fatah et du Hamas de se tenir à ses côtés. Ils ont tous rapidement fait ce que leur hôte leur demandait.

S’il y a une réponse à la question de savoir pourquoi cet accord pourrait être différent de tous les accords précédents (qui ont été un échec), alors il se peut que cela soit la clé. L’Egypte, sous le président Abdel-Fattah el-Sissi, a placé son prestige en jeu avec cet accord, malgré ces failles. L’Egypte, qui jusqu’à récemment considérait le Hamas comme un ennemi du peuple, un allié des Frères musulmans, a maintenant embrassé le Hamas et supervisé la formulation d’un accord qui assurera la survie du Hamas dans la bande et qui laisse son aile militaire intacte.

Khaled Fawzy avec le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi (Crédit : Autorisation)

Khaled Fawzy avec le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi (Crédit : Autorisation)

Les Egyptiens voulaient un accord de réconciliation, même symbolique, et cela même si cela laissait des problèmes clés non résolus. Et ils l’ont eu.

Les intérêts de l’Egypte sont clairs. Premièrement, il veut signaler à toutes les nations arabes et musulmanes qu’il est le poids lourd arabe en ce qui concerne les Palestiniens, et de manière plus générale. Il veut prouver qu’il est l’Etat arabe le plus important de la région.

Deuxièmement, il veut s’assurer une situation calme pour lui-même et pour Israël, en ce qui concerne Gaza, et cet accord, selon lui, va entraver le Hamas et l’empêcher de se lancer dans de dangereuses aventures militaires. Est-ce un pari risqué ? Seul le temps nous le dira.

Le Fatah et le Hamas, pour leur part, ont bien compris que s’ils torpillaient les négociations, ils se retrouveraient directement en conflit avec Le Caire. Le Hamas, qui souhaite sa survie à Gaza, n’avait certainement aucun désir d’entrer en conflit avec l’Egypte.

Le Fatah, ou plus exactement Abbas, a connu des hauts et des bas dans ses relations avec l’Egypte, et les messages insidieux du Caire au cours des derniers mois l’ont manifestement décidé à se plier à la volonté de l’Egypte. Le raisonnement de l’Egypte était que s’il ne prenait pas la responsabilité civile de la bande de Gaza, il y aurait une autre personnalité qui le ferait à sa place : le rival d’Abbas, Mohammad Dahlane.

Mohammad Dahlane (Crédit : Capture d’écran YouTube)

Mohammad Dahlane (Crédit : Capture d’écran YouTube)

En fait, les apparitions répétées et ostensibles de Dahlane en Egypte ces derniers mois semblent maintenant être l’une des tactiques les plus intelligentes mises en place pour convaincre Abbas à adhérer à l’accord de jeudi. Les Egyptiens ont accueilli les proches de Dahlane au Caire il y a plus d’un mois, pour discuter de la réconciliation avec les responsables du Hamas, alors qu’Abbas était resté les bras ballants à Ramallah.

Cela a poussé Abbas à envoyer ses proches à Gaza et à mettre en place les compromis qui ont conduit à la signature de l’accord jeudi. Dahlane est l’ennemi juré d’Abbas et l’idée même d’un accord entre Dahlane et le Hamas a eu l’effet désiré par les Egyptiens, conduisant Abbas à accepter les termes qu’il avait rejetés dans le passé.

Froncez vos sourcils d’incrédulité (partie 4) : Beaucoup de choses peuvent encore se passer d’ici décembre, quand Abbas est censé prendre le contrôle civil de Gaza, et après cette date aussi. Il y aura sans doute de nouvelles surprises et des obstacles sur la voie de l’unification palestinienne.

Et pourtant, qui aurait cru que le Hamas agirait comme il l’a fait ? Yahya Sinwar, le chef du Hamas de Gaza, n’était pas seulement un ennemi juré de l’Autorité palestinienne et d’Israël, mais aussi des modérés de son propre groupe dans le Hamas. Mais Sinwar est devenu l’un des principaux facilitateurs de l’accord d’unité, conduisant le Hamas à la renonciation historique et spectaculaire de son contrôle civil de la bande de Gaza. Cela équivaut à admettre l’échec du Hamas à gérer efficacement Gaza.

De même, Saleh al-Arouri, qui vit sous la protection du Hezbollah et de l’Iran à Beyrouth, s’incline maintenant devant les Egyptiens et leur permet d’obtenir la réussite qu’ils recherchent.

Et qu’en est-il d’Ismail Haniyeh, le nouveau chef politique du Hamas ? Haniyeh a défendu depuis des années une ligne plus prometteur pour la réconciliation palestinienne. Il était prêt par le passé à abandonner le contrôle civil de la bande de Gaza. Mais les factions les plus extrémistes du Hamas, notamment la branche militaire, ont toujours empêché cela. Maintenant, son approche a prévalu.

Comme Abbas, le Hamas a apparemment accepté les termes qu’il n’aurait pas acceptés auparavant.

Est-ce que cela va marcher ? L’unité palestinienne arrivera-t-elle réellement ? Nous devrons attendre et voir. Mais les événements de jeudi ont démontré que même des scénarios extrêmement improbables se réalisent parfois.

Les Palestiniens regardent à la télévision la signature d'un accord de réconciliation au Caire entre des factions palestiniennes rivales, le Hamas et le Fatah, le 12 octobre 2017 à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. (Crédit : Said Khatib / AFP)

Les Palestiniens regardent à la télévision la signature d’un accord de réconciliation au Caire entre des factions palestiniennes rivales, le Hamas et le Fatah, le 12 octobre 2017 à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. (Crédit : Said Khatib / AFP)