ISTANBUL (JTA) – Dans la plus grande ville de Turquie, dans la cour de la synagogue Etz Ahayim, un fidèle, Yusuf Arslan, assène ses plaisanteries en se mêlant aux autres membres de sa petite congrégation.

Il a besoin de crier pour se faire entendre, à cause du bruit assourdissant d’une averse soudaine qui fouette le plafond de verre anti-explosion qui s’étend au-dessus de la spacieuse cour de la synagogue.

Installé après les attaques mortelles de 2003 contre la synagogue d’Istanbul, le bouclier est destiné à éviter l’explosion des grenades dans le complexe, si quelqu’un devait lancer des projectiles entre ses hauts murs et devant le poste de garde où plusieurs hommes armés montent la garde sous un drapeau turc.

Arslan, qui est promoteur immobilier, soutient que cette sécurité renforcée « ne pose pas d’obstacle réel à la vie commune, et ne diffère pas vraiment de celle que connaissent les autres communautés à risque comme la France ou la Grande-Bretagne. »

Le gouvernement turc, dit-il, « protège ses Juifs ».

Son point de vue reflète l’opinion de la petite communauté juive de Turquie, qui compte entre 15 000 et 20 000 membres, généralement soucieux de ne pas paraître ingrats envers un gouvernement qui les protège de l’extrémisme croissant dans une société majoritairement musulmane.

Mais cette longue tradition d’autocensure se fane, tandis que les Juifs turcs sont de plus en plus mal à l’aise en écoutant la rhétorique hostile émanant de la bouche des responsables du parti islamiste au pouvoir – l’AKP – en particulier de celle du président Recep Tayyip Erdogan.

« Erdogan et l’AKP utilisent une flagrante rhétorique anti-Israël pour obtenir des votes, et cela nous revient sous forme de haine antisémite », déclare Denis Ojalvo, un expert juif des relations internationales qui vit à Istanbul. « Les Turcs ordinaires sont incapables de faire la distinction entre Israël et les Juifs. »

 

Lire : Qui sont les Juifs de Turquie ?

 

Un rapport de cette année publié par la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale souligne que les Juifs turcs font état d’un harcèlement croissant et ont « de plus en plus peur de la violence » dans un contexte d’une « montée de l’antisémitisme dans la société, dans les médias et de commentaires désobligeants occasionnels par des représentants du gouvernement ».

Cefi Kamhi, un ancien et éminent député Juif turc, accuse Erdogan de « céder au populisme » aux dépens de la communauté juive. En conséquence, dit-il, « les jeunes Juifs turcs planifient maintenant leur avenir à l’étranger, enseignent à leurs enfants des langues étrangères, liquident leurs actifs ».

Le président Erdogan en avril 2015 (Crédit :  AFP PHOTO / DANIEL MIHAILESCU)

Le président Erdogan en avril 2015 (Crédit : AFP PHOTO / DANIEL MIHAILESCU)

Ceci est un grand changement pour les Juifs turcs, qui, tout au long de l’histoire, gardaient profil bas, évitaient les conflits et se tenaient tranquilles, malgré la dérive islamique de la Turquie. Mais la rhétorique d’Erdogan a changé la donne.

En 2013, Erdogan fulminait contre « le lobby de taux d’intérêt (qui) croit qu’il peut menacer la Turquie avec la spéculation boursière » : une allusion probable aux riches Juifs étrangers.

En 2014, il a accusé les manifestants irrités par sa gestion d’une tragédie minière d’être « les suppôts d’Israël » et le journal pro-gouvernemental Yeni Akit a critiqué le propriétaire de la mine pour avoir un beau-fils juif.

Le discours antisémite a atteint un pic l’été dernier lors de la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza, un conflit au cours duquel des centaines de manifestants turcs ont pris d’assaut l’ambassade d’Israël et la résidence de l’ambassadeur à Ankara.

Erdogan a accusé Israël de « fascisme semblable à celui d’Hitler » et de perpétrer un « génocide systémique à chaque ramadan » contre les Palestiniens.

Au même moment, le maire d’Ankara, Melih Gökçek, qui est un membre du parti de l’AKP (Justice et Développement) d’Erdogan, avait salué une déclaration antisémite faite par un chanteur populaire qui a écrit sur Twitter : « Que Dieu bénisse Hitler. Si Dieu le permet, ce seront des musulmans qui amèneront la fin de ces Juifs. »

En janvier, Gökçek avait accusé le Mossad, l’agence de renseignement israélienne, d’avoir orchestré les attaques de Charlie Hebdo et du supermarché casher qui ont fait 16 morts et ont été perpétrées par des extrémistes musulmans.

Cefi Kamhi à Istanbul en 2013 (Crédit : JTA/Courtesy of Türk Tuborg Brewmaster)

Cefi Kamhi à Istanbul, en 2013 (Crédit : JTA/Courtesy of Türk Tuborg Brewmaster)

Ces jours-ci en Turquie, des motifs antisémites classiques refont régulièrement surface dans des émissions de télévision et des films.

Beaucoup disent que le tournant est survenu après l’épisode du Mavi Marmara, en mai 2010, lorsque neuf militants pro-palestiniens turcs ont été tués après que les troupes israéliennes ont pris d’assaut le navire à destination de Gaza avec lequel ils tentaient de briser le blocus de Gaza par Israël.

L’incident à bord du navire, le Mavi Marmara, a empoisonné les relations turco-israéliennes et déclenché un flot de déclarations antisémites de la part des officiels qui a choqué beaucoup de Juifs turcs.

La rhétorique antisémite et anti-israélienne était, pendant des décennies,  « fortement présente dans le lexique des cercles islamiques d’Erdogan, mais c’est devenu plus courant après le Mavi Marmara », affirme Rifat Bali, historien et auteur de plusieurs livres sur l’antisémitisme en Turquie.

Le gouvernement turc a également montré quelques signes de bienveillance à l’égard des Juifs, comme l’aide au financement de la réouverture de la Grande Synagogue Edirne, en mars, et l’organisation des commémorations de la Shoah à Istanbul, chaque année depuis 2011 et à Ankara cette année.

En février, la ville d’Istanbul a pour la première fois rendu hommage aux 781 réfugiés juifs qui se sont noyés en 1942 au large des côtes de la Turquie, après le torpillage de leur navire, le MV Struma, qui voguait vers ce qui allait devenir l’Etat d’Israël.

La Grande Synagogue d'Edirne, en Turquie  (Crédit : CC-BY-SA CeeGee/Wikimedia Commons)

La Grande Synagogue d’Edirne, en Turquie (Crédit : CC-BY-SA CeeGee/Wikimedia Commons)

Mais Kamhi, l’ancien député juif, rejette ces actions : il les qualifie de « symboles destinés à détourner les critiques venues de l’étranger sur l’état de l’antisémitisme rampant ». Il poursuit : « ces initiatives sonnent bien sur CNN mais n’ont absolument aucune couverture en Turquie ».

Pour l’instant, les Juifs de Turquie ne connaissent pas un phénomène d’émigration importante. Les immigrés turcs en Israël n’étaient que 204 entre 2012 et 2014 : une diminution de 50 % par rapport aux 416 personnes qui sont venues entre 2009 et 2011.

Majoritairement séfarades, les Juifs turcs ne se pressent pas non plus pour bénéficier du nouveau programme qui accorde la nationalité portugaise aux descendants des exilés séfarades du Portugal.

Une campagne de publicité menée par la communauté juive à Porto, au Portugal, a conduit à moins de 100 demandes turques. Ils sont encore moins nombreux à s’être manifestés à Lisbonne, la capitale portugaise.

« Les Juifs turcs restent parce qu’ils ne sont bien nulle part ailleurs », affirme Sami Aker, journaliste au journal juif Salom qui est revenu en Turquie par deux fois après avoir émigré – une fois en Israël et une fois aux États-Unis.

« Ce n’est pas une communauté post-Holocauste où l’émigration fait partie du lexique », croit savoir Aker. « Les Juifs ont vécu ici de façon ininterrompue pendant plus de 2 000 ans. »

S’ils ne sont pas encore sur le départ, cependant, les Juifs turcs semblent s’y être préparés, en cas de nécessité.

« Nos sacs ne sont pas emballés », affirme Alin Bardavit Arslan, l’épouse de Yusuf Arslan, un promoteur immobilier.

« Mais ces derniers temps, les valises nous attendent sous le lit pour être remplies en cas de départ précipité. »