L’avance rapide de l’Etat islamique d’Irak et du Levant dans le nord de l’Irak a tiré une sonnette d’alarme à Jérusalem, qui craint une prise de contrôle djihadiste de la Jordanie, le voisin d’Israël à l’est et un pays allié de l’Occident.

L’ancien conseiller à la sécurité nationale Yaakov Amidror a déclaré dimanche à la radio militaire qu’Israël devrait proposer son aide à la Jordanie dans sa lutte eventuelle contre l’EIIL si une telle aide était demandée.

« Nous devons les aider avec tout ce dont ils ont besoin pour surmonter les problèmes se développant sur ​​leur frontière orientale, » a-t-il affirmé.

Les déclarations de l’ex-fonctionnaire de sécurité font suite à un article paru vendredi dans le Daily Beast, citant des sources proches de l’administration Obama, selon lesquelles la Jordanie pourrait bientôt demander « toute l’aide qu’elle peut obtenir » d’Israël et des États-Unis dans sa lutte contre l’EIIL.

Apparemment, les préoccupations du roi Abdallah concernant une menace à l’extérieur sont justifiées. Une vidéo mise en ligne en avril représente un certain nombre de combattants jordaniens de l’EIIL, dont un enfant, déchirant leurs passeports et menaçant d’assassiner le
« tyran ».

Mais un expert israélien de la politique jordanienne a déclaré dimanche au Times of Israel que la probabilité que l’armée jordanienne s’effondre face à une attaque de l’EIIL, comme c’est le cas actuellement avec l’armée irakienne, est extrêmement faible. Selon lui, la menace djihadiste à la stabilité jordanienne, s’il y en a une, vient plutôt de l’intérieur.

« La situation jordanienne est complètement différente de celle en Irak », a expliqué Assaf David, membre de l’Institut Truman de l’Université hébraïque pour la paix et du Forum pour la Réflexion régionale à Molad.

« Leur armée est dans une bien meilleure situation. Nous devons garder à l’esprit que les Américains ont détruit l’armée irakienne en 2003 dans le cadre du processus de dé-baasification « , a-t-il dit, se référant à la marginalisation des cadres du parti Baas de Saddam Hussein après son éviction. « C’est l’une des principales raisons de l’effondrement [de l’armée irakienne]. »

David a ajouté que l’armée jordanienne est mieux formée et équipée que l’armée irakienne, et bénéficie d’un soutien régional et international permanent. La fuite du Daily Beast était selon l’expert une tentative orchestrée par Israël, les Etats-Unis et la Jordanie pour faire passer un message à l’EIIL que « vous ne serez pas les seuls à jouer en Jordanie, il faudra aussi compter avec Israël et les Etats-Unis. »

L’EIIL a en effet un long compte à régler avec le Royaume hachémite. La Jordanie a collaboré avec les États-Unis dans la collecte du renseignement qui a conduit en juin 2006 à l’assassinat ciblé d’Abou Moussab Al-Zarqaoui, un ressortissant jordanien qui dirigeait Al-Qaïda en Irak et était considéré comme le « père spirituel » de l’EIIL.

Selon Assaf David, la Jordanie a toujours faut preuve de clémence face à son propre djihadisme salafiste, un fait qui commence maintenant à la hanter. Il y a quelques semaines, elle a libéré de prison le chef salafiste Abu Muhammad al-Maqdisi et a acquitté le prédicateur radical Abu Qatada d’avoir fomenté un attentat contre l’école américaine à Amman en 1998.

« La Jordanie fait depuis plusieurs années des clins d’œil aux djihadistes », a déclaré David. « Elle ne leur fait pas une guerre tous azimuts, mais les combat d’une manière sophistiquée qui comprend les tentatives de coopter des djihadistes et de conserver des contacts avec eux. »

Un exemple en est Mohammed Shalabi, alias Abu Sayyaf, un salafiste radical de la ville de Maan au sud de la Jordanie, ville qui a expérimenté la fermentation djihadiste depuis les succès de l’EIIL en Irak. Abou Sayyaf a contenu l’influence de l’EIIL en Jordanie, en jouant sur la sensibilité de l’élite dirigeante de la Jordanie.

« Abu Sayyaf était alternativement arrêté et liberé des prisons jordaniennes. Pourquoi ne le coffrent-ils pas loin dans un cachot pendant de nombreuses années ? Parce que les Jordaniens gèrent les djihadistes salafistes d’une manière très sophistiquée », a-t-il dit.

Mais la Jordanie n’est pas à l’abri de l’EIIL de l’intérieur. Comme beaucoup d’autres pays arabes, la Jordanie a concentré ses énergies dans la repression contre les Frères musulmans plus modérés, et ils se réveillent au dernier moment face à la menace du djihadisme.

« Au bout du compte, soit vous choisissez de travailler avec une opposition islamiste pragmatique qui respecte les règles du jeu politique, soit si vous vous retrouvez avec des nihilistes qui ne croient en rien. »

Mais aujourd’hui, ajoute-t-il, une vague massive de réfugiés irakiens à l’Est de la Jordanie constitue une menace plus grande qu’une invasion militaire du royaume par l’EIIL.

Le courant intellectuel de la pensée représenté par l’EIIL, connu sous le nom Salafiya-Jihadiya ou djihadisme salafiste, a toujours plus attiré les Jordaniens ; par opposition aux Frères musulmans qui misent d’avantage sur la population palestinienne importante dans le Royaume.

« Les Frères musulmans sont essentiellement un mouvement urbain, tandis que le djihadisme salafiste est plus connecté à la périphérie et la campagne, ainsi que dans les zones urbaines défavorisées », a déclaré David. A Maan, les manifestants se sont qualifiés « le Falloujah de Jordanie, » une référence à la ville sunnite de la province irakienne d’Anbar où l’EIIL a obtenu un large soutien de populaire.

Assaf David conclut que « bien qu’une vague djihadiste déferlant depuis l’Irak soit encore lointaine, la Jordanie a des raisons d’être inquiète, à en juger par le sentiment anti-monarchique parmi la périphérie tribale du Royaume. »