Jusqu’à présent, 194 Palestiniens ont été tués lors de l’opération
« Bordure protectrice » ; c’est déjà un nombre de décès supérieur à celui de l’ensemble de l’opération « Pilier de défense » en 2012. Ou du moins c’est ce qui est rapporté dans la presse, à l’échelle internationale, mais aussi en Israël.

La vérité est que le nombre de victimes, et le pourcentage de civils parmi les morts, provient exclusivement de sources palestiniennes. Israël ne publie sa version – qui est toujours nettement inférieure au compte palestinien – que plusieurs semaines après que les opérations se soient terminées. Pendant ce temps, l’atteinte à la réputation d’Israël est déjà faite.

Au cours de Pilier de défense, 160 Palestiniens ont été tués, 55 « militants » et 105 civils, selon des sources palestiniennes. D’après l’armée israélienne, 177 Palestiniens ont été tués au cours de cette campagne d’une semaine – environ 120 d’entre eux étaient des
« combattants ennemis ».

Un rapport du Centre Meir Amit d’information sur le terrorisme affirme que 101 des personnes tuées étaient des terroristes, tandis que 68 étaient des non-combattants. B’Tselem parle de 62 « combattants » et de 87 civils morts.

Pourquoi une telle confusion, et comment avoir un décompte précis quant au conflit actuel ?

Pour l’opération Défense protectrice, les seules données publiées proviennent jusqu’ici du ministère de la santé à Gaza. Ce ministère est dirigé par le Hamas, ce qui rend donc le nombre de victimes et de blessés très peu fiable, d’après le major Aryeh Shalikar, un des porte-paroles de l’armée israélienne. « Le Hamas n’a pas honte de mentir. Nous savons que c’est une organisation terroriste qui fait un usage cynique de nombre de victimes à des fins de propagande. Vous ne pouvez pas faire confiance à un seul chiffre qu’ils publient », affirme-t-il sans ambages.

Et pourtant, les chiffres du ministère de Gaza sont régulièrement adoptés, de manière incontestable, par l’Organisation des Nations unies. Une fois donné le sceau d’approbation d’un organe aussi important, ces chiffres sont cités partout ailleurs.

« Toutes ces publications ne valent pas le papier sur lequel elles sont écrites », a déclaré Reuven Erlich, le directeur du Centre Meir Amit.
« Elles sont basées principalement sur des sources palestiniennes à Gaza, qui ont un intérêt à démontrer que nous tuons de nombreux
civils ».

Une partie des ressources du centre sont consacrées à la recherche sur le nombre réel de victimes, à publier un rapport quotidien avec des informations aussi fiables que possible. Lundi, « les données temporaires » du centre suggéraient la répartition suivante : 157 Gazaouis sont morts, 57 étaient des terroristes (29 du Hamas, 22 du Jihad islamique palestinien et 6 d’autres organisations terroristes) ; 76 étaient des civils non impliqués; et 38 n’ont pu être identifiés.

« Les chiffres du ministère de la Santé de Gaza sont très généraux et n’expliquent pas qui est un terroriste et qui est un civil » a déclaré Erlich. « Savoir combien de victimes étaient des terroristes nécessite un travail très approfondi. Vous devez vérifier chaque nom. Une telle enquête prend du temps, et, malheureusement, chaque jour de nouveaux noms sont ajoutés à la liste ».

Les autorités de Gaza comptent généralement un jeune homme qui ne portait pas l’uniforme comme un civil – même s’il a été impliqué dans des activités terroristes par le passé, et a donc été considéré par l’armée israélienne comme une cible légitime.

Et pourtant, aucun organisme officiel du gouvernement israélien ne donne d’information sur les victimes causées par des frappes aériennes israéliennes en temps réel. Nous ne pouvons tout simplement pas savoir ce que nous avons atteint, ont indiqué plusieurs responsables.

En Cisjordanie, les forces de l’armée israélienne sont en mesure de déterminer qui décède à la suite de ses actions, mais puisqu’Israël n’a pas de présence militaire ou civile à Gaza, aucune information n’est disponible pendant ou juste après une frappe.

Pour être sûre, l’armée peut mener une enquête sur les allégations au niveau des pertes, mais les résultats sont généralement connus des semaines après que les hostilités aient pris fin. Après cela, la communauté internationale, qui évalue la conduite d’Israël en partie sur la base des informations disponibles, a déjà tourné son attention ailleurs…

Après l’opération « Plomb durci » en 2008-2009, de nombreux militants pro-palestiniens ont été scandalisés par le nombre élevé de Palestiniens innocents tués. Selon des sources palestiniennes largement citées, y compris par l’ONU, il y aurait eu 314 enfants parmi les victimes. Israël, d’autre part, a déclaré que 1 166 habitants de Gaza avaient été tués parmi lesquels on pouvait compter 295 Palestiniens « non impliqués », et 89 enfants (de moins de 16 ans).

L’indignation internationale autour de l’opération a joué un rôle dans la nomination d’un groupe spécial de la commission des droits de l’Homme pour étudier « toutes les violations du droit international, des droits de l’Homme et du droit international humanitaire qui auraient été
commises ». Dirigée par le juge Richard Goldstone, la commission a rédigé le désormais fameux rapport « Mission de l’ONU sur le rapport factuel sur le conflit de Gaza », plus connu sous le nom de rapport Goldstone.

Très critique envers Israël, ce rapport se faisait fort d’affirmer qu’Israël s’était mis délibérément à tuer des civils, une allégation pour laquelle Goldstone – mais pas les membres de sa commission – se rétractera plus tard.

La difficulté de déterminer qui est tué par des frappes aériennes israéliennes dans la bande de Gaza ne peut être mieux illustrée que par un incident au cours de l’opération Pilier de défense, dans laquelle le jeune fils d’un employé de la BBC a été tué.

Le 14 novembre 2012, un bébé de 11 mois, Omar Jihad al-Mishrawi, et Hiba Aadel Fadel al-Mishrawi, 19 ans, sont morts après ce qui a semblé être un raid aérien israélien. La mort d’Omar, le fils du journaliste de la BBC en arabe, Jihad al-Mishrawi, a recueilli plus que d’habitude l’attention des médias et a focalisé la colère sur Israël. Les images du père endeuillé, en larmes, tenant le cadavre de son bébé a fait le tour du monde.

Seulement quelques mois plus tard, un rapport de l’ONU a clairement exonéré Israël de l’accusation, suggérant au contraire que le nourrisson avait été touché par des éclats d’une roquette tirée par des Palestiniens qui visaient Israël, mais qui avaient manqué leur cible.

Compte tenu de la difficulté de déterminer qui exactement a été tué par un raid aérien dans la bande de Gaza, les autorités israéliennes concentrent leurs efforts de diplomatie dans d’autres domaines. Plutôt que d’argumenter sur le nombre exact de Palestiniens tués, les fonctionnaires chargés de la défense d’Israël [hasbara en hébreu] essaient d’engager les décideurs de l’opinion publique dans un débat sur la guerre asymétrique.

« Notre travail ne se concentre pas sur le nombre de victimes, mais plutôt sur ​​les méthodes du Hamas, qui peuvent expliquer la raison pour laquelle des civils sont blessés ; et sur ​​notre méthode, qui est de tout faire pour éviter les victimes civiles », a déclaré Yarden Vatikai, directeur au sein de la Direction nationale de l’information au bureau du Premier ministre.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu tente de marteler ce point à chaque fois qu’il parle à un leader mondial ou à la presse. « Le Hamas et les autres groupes terroristes comme le Jihad islamique tirent de Gaza à des endroits situés à proximité de maisons, d’hôpitaux, ou à côté de jardins d’enfants ou de mosquées », a-t-il expliqué dimanche à l’émission de CBS Face the Nation. « Et même si nous essayons de cibler chirurgicalement, la différence entre eux et nous, c’est que nous utilisons la défense antimissile pour protéger nos civils, et qu’ils utilisent leurs civils pour protéger leurs missiles. Alors, naturellement, ils sont responsables de tous les morts de civils qui se produisent accidentellement », a résumé Netanyahu.

Les nombres comptent, et même s’il est difficile d’expliquer les nombreuses victimes civiles causées par les raids aériens israéliens, il n’y a rien que l’armée israélienne puisse faire à ce sujet, insistent les responsables. Il est tout simplement impossible d’établir un décompte indépendant alors que les hostilités se poursuivent, a admis un haut fonctionnaire de l’appareil gouvernemental.

« C’est un défi. Mais même si vous dites : non, seulement 40 ou 50 % des personnes tuées étaient des civils, et non pas 70 % – est-ce que cela changerait quelque chose de l’avis du monde ? ».

Le jeu des chiffres n’est pas un domaine dans lequel Israël peut gagner, a expliqué le haut fonctionnaire. Même si Israël devait publier son nombre de victimes en même temps que le ministère de la Santé de Gaza, il ne pourrait pas empêcher un deuxième rapport Goldstone, a-t-il ajouté.

« Les personnes impliquées dans ce genre de rapports ne sont pas intéressées par les chiffres exacts. S’ils veulent attaquer Israël, ils le feront quel que soit le nombre réel de victimes. Ils ont leur propre narratif de la situation, et rien ne changera à cela ».