Il s’agit d’un refrain souvent répété à Jérusalem : un Iran nucléaire constitue une menace existentielle pour Israël.

Mais, alors que les puissances mondiales et l’Iran mettent le point final à un accord qui, très certainement, permettra à Téhéran d’enrichir son uranium, on peut se demander si l’existence d’Israël s’en trouve réellement menacée.

C’est au cours de la Journée de l’Holocauste de l’année dernière que le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait averti qu’un accord qui laisserait l’Iran au seuil de l’état nucléaire mènerait le monde au bord « de l’abîme ».

Et il n’est pas le seul. De nombreux hommes politiques, aux États-Unis et en Israël, ont depuis longtemps prédit que l’acquisition de la bombe atomique par l’Iran est un scénario catastrophe pour Israël.

« Je suis d’accord avec le Premier ministre Netanyahu lorsqu’il dit qu’un Iran nucléaire est une menace existentielle pour Israël, a ainsi déclaré le sénateur américain Charles Schumer cette semaine. Une arme nucléaire, dirigée par l’Iran contre Israël, pourrait mettre fin à l’existence de l’Etat juif et tuer presque autant de Juifs que ne l’a fait Hitler. »

Bien que d’importants désaccords persistent entre Téhéran et les six puissances mondiales qui négocient actuellement à propos de son programme nucléaire, la République islamique semble bel et bien en passe de devenir un Etat ayant passé le seuil du nucléaire.

On ignore si un accord de principe sera atteint à la date butoir du 24 mars. Netanyahu a toutefois déclaré dès mercredi que la proposition faite par la dénommée P5 + 1 à l’Iran n’empêchera pas le régime de poursuivre son objectif affiché de « détruire l’État d’Israël ». Pire, selon le Premier ministre, l’offre actuellement sur la table « permettra à l’Iran de menacer la survie d’Israël ».

Netanyahu, fils d’historien, met en garde depuis des années contre l’intention de l’Iran de créer un nouvel Holocauste en détruisant l’Etat d’Israël.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le chef du parti du Likud (Crédit : Amir Lévy/Flash 90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (Crédit : Amir Lévy/Flash 90)

Le ministre de l’Economie Naftali Bennett semblait également extrêmement inquiet cette semaine lorsqu’il a développé les raisons de l’opposition d’Israël à l’accord en discussion avec l’Iran. « Nous nous battons pour notre survie », a-t-il ainsi déclaré à CNN. Le ministre de la Défense Moshe Yaalon a, pour sa part, déclaré qu’il avait perçu les ambitions nucléaires iraniennes comme une « menace existentielle pour Israël » il y a de cela plus de cinq ans, tout comme son plus accommodant prédécesseur d’origine iranienne, Shaul Mofaz.

« Israël est un très petit pays et peut être détruit avec une seule bombe », a déclaré l’ancien ministre de la Défense Moshe Arens au Times of Israel cette semaine. « Et les Iraniens parlent de leur désir de rayer Israël de la carte. S’ils avaient une arme nucléaire, nous serions en présence d’une menace existentielle. »

Même Shimon Peres, l’incorrigible optimiste qui prédisait, au cours du gala de dimanche du Times of Israël que les ayatollahs seront partis d’ici dix ou quinze ans, déclarait en 2012 que l’humanité doit « tirer les leçons de l’Holocauste et résister aux menaces existentielles avant qu’il ne soit trop tard. L’Iran est l’épicentre de cette menace ».

Certains hommes politiques de gauche ne partagent pas ces sombres prédictions.

Alors que d’aucuns ont aujourd’hui peur de paraître naïfs ou trop tendres avec l’Iran à l’aube d’une bataille électorale contre Netanyahu, qui prétend être le seul candidat qui peut garder Israël en sécurité, dans un passé pas si lointain, de nombreux politiciens pacifistes avaient clairement indiqué qu’ils ne percevaient pas une bombe iranienne comme une question de vie ou de mort.

« L’Iran n’est pas dangereux pour notre existence à proprement parler ; beaucoup d’autres menaces existent (…) », déclarait il y a un an et demi la chef de l’opposition de l’époque et député travailliste Shelly Yachimovich.

En décembre dernier, Isaac Herzog, le chef de l’opposition actuelle et candidat de l’Union sioniste pour le poste de Premier ministre, répondait à la question : l’Iran est-elle la menace primordiale pour Israël. Il avait choisi de ne pas répondre par l’affirmative.

« Il s’agit certainement d’une menace importante, et en tant que menace importante, elle doit être prise en compte » avait-il tenté prudemment, choisissant alors de ne pas faire écho à la rhétorique de dramatisation utilisée par Netanyahu.

Amos Yadlin, Isaac Herzog et Tzipi Livni , le 19 janvier 2015 (Crédit : Flash 90)

Amos Yadlin, Isaac Herzog et Tzipi Livni , le 19 janvier 2015 (Crédit : Flash 90)

Tzipi Livni, sa colistière, pense également que les armes nucléaires iraniennes ne constituent pas une menace existentielle pour Israël. L’expert pour la sécurité et candidat de la liste mixte pour le ministère de la Défense, le général à la retraite Amos Yadlin, pense, lui, qu’une bombe atomique dans les mains de l’Iran pourrait bien menacer la survie d’Israël.

En vérité, cependant, les deux parties sur ce sujet ne peuvent pas être rangés avec les experts militaires d’un côté et les laïcs de l’autre.

Plusieurs anciens et actuels chefs de la sécurité israélienne sont sur une ligne qu’on pourrait définir ainsi : l’Iran ne doit pas être autorisé à se munir en armes nucléaires, mais même si cela arrivait, le sort d’Israël ne serait pas scellé.

« Est-ce que l’Iran constitue une menace pour Israël ? Oui, absolument », déclarait en 2011 le chef du Mossad Tamir Pardo. « Mais si l’on dit qu’une bombe nucléaire dans les mains iraniennes est une menace existentielle, cela signifie que nous devons fermer boutique et rentrer à la maison. Nous n’en sommes pas là. Le terme de menace existentielle est utilisé à tort et à travers ».

Tamir Pardo (Crédit : Yehoshua Yosef/Flash90)

Tamir Pardo (Crédit : Yehoshua Yosef/Flash90)

Beaucoup de ses prédécesseurs et collègues acquiescent, dont l’ancien Premier ministre et ministre de la Défense Ehud Barak, l’ancien chef d’état-major de Tsahal Dan Halutz ou encore l’ancien chef du Mossad Meir Dagan.

Efraim Halevy, un autre ancien chef du Mossad, qualifie de « terrible erreur » l’insistance de Netanyahu à définir les ambitions nucléaires de l’Iran comme une question de vie ou de mort.

Selon lui, si les Iraniens parviennent d’une quelconque façon à lancer un engin nucléaire sur Israël, cela pourrait causer beaucoup de dommages. « Mais cet événement en soi ne mènerait pas Israël vers sa fin. » De plus, insister sur le danger mortel que constituerait pour Israël une frappe nucléaire initiée par les Iraniens, « c’est presque les inviter à le faire », poursuit Halevy.

L’ancien chef du Shin Bet, Yuval Diskin, affirme de son côté que l’absence d’un accord de paix avec les Palestiniens est une menace autrement plus existentielle que le programme nucléaire de l’Iran.

Les arguments sont faciles à résumer. Si un pays gouverné par des extrémistes religieux avec des aspirations d’hégémonie régionale obtient une arme nucléaire, pourquoi s’abstiendrait-il de réaliser son désir, exprimé publiquement, de rayer Israël de la carte ? Le contre-argument se base sur la force de dissuasion israélienne et la doctrine connue comme DMA (« destruction mutuelle assurée »).

Les partisans de cette approche estiment que, malgré leur rhétorique islamiste, les dirigeants iraniens sont des acteurs rationnels qui savent que les Israéliens ont aussi des armes apocalyptiques qu’ils utiliseraient pour répondre à une attaque nucléaire.

« Nous ne sommes pas des cibles faciles qui attendent d’être éradiqués un beau matin. »

« Nous avons beaucoup de moyens à notre disposition, dont certains sont bien connus, et dont certains sont moins connus, affirme Halevy. Nous ne sommes pas des cibles faciles qui attendent d’être éradiqués un beau matin. »

En d’autres termes, Israël est en mesure de dissuader des Iraniens qui deviendraient une puissance nucléaire.

« Les Iraniens sont probablement des acteurs rationnels. C’est extrêmement peu probable qu’ils utilisent la bombe », affirme Chuck Freilich, un ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale israélienne.

Selon lui, les dirigeants iraniens savent qu’Israël, en cas d’attaque à l’arme nucléaire, riposterait sévèrement. « Je ne pense pas que les Iraniens veuillent aller dans cette direction. »

D’autres experts en sécurité assurent, eux, que l’Iran pourrait éradiquer Israël avec une seule bombe mais qu’il faudrait beaucoup plus qu’une contre-attaque pour mettre un grand pays comme l’Iran à genoux. Aveuglé par sa haine à l’état pur, le chef suprême de la République islamique pourrait ordonner une attaque nucléaire sur Israël, tout en sachant que l’Iran survivrait si l’Etat juif ripostait.

Mais Freilich, actuellement professeur à la Kennedy School de Harvard, ne croit pas à cette théorie. L’agglomération de Téhéran compte à elle seule dix millions de personnes et les Iraniens ne voudront pas les sacrifier. « L’Iran a un traumatisme national profond à cause du demi-million de personnes qui ont été tuées pendant la guerre de huit ans avec l’Irak. Avec une attaque nucléaire, nous parlons de millions et de millions de morts en huit minutes environ. C’est un scénario complètement improbable. »

Cependant, selon Freilich, un Iran s’emparant de l’arme nucléaire constitue un défi de sécurité suprême pour toute une batterie de scénarios qui sont moins dangereux que son utilisation réelle.

Même si un lancement de bombe atomique sur Israël est peu probable, la simple possibilité théorique enhardit de façon spectaculaire les alliés des Iraniens aux frontières d’Israël à savoir le Hamas et le Hezbollah. Une capacité nucléaire iranienne « deviendrait un obstacle majeur pour le champ de manoeuvre » à Gaza et dans le nord d’Israël.

D’autres experts s’accordent à dire que l’Iran, qui est déjà un acteur régional en pleine croissance avec une idéologie belliqueuse, se sentirait pousser des ailes et deviendrait alors plus difficile à maîtriser.

Freilich avertit : un Iran nucléaire doit donc être considéré comme le premier sujet de préoccupation d’Israël et Jérusalem doit faire tout son possible pour empêcher ce scénario. « Mais je pense aussi que nous pouvons rassurer la population : nous ne sommes pas sur le point d’être détruits demain. »

Comment les dirigeants israéliens doivent-ils gérer cette menace (que celle-ci soit existentielle ou non) ?

C’est hautement improbable que l’Iran lance une attaque nucléaire sur Israël, mais si cela se produisait, une attaque pourrait anéantir l’Etat juif.

Selon Yehezkel Dror, un expert de la stratégie d’Etat israélienne, la façon dont les dirigeants israéliens feront face à cette situation repose moins sur des facteurs objectifs que sur leurs émotions et leurs valeurs et sur la façon qu’ils ont de gérer l’incertitude.

Un choix tragique. Un impondérable. Un pari politique flou

« Vous pouvez dire qu’une attaque iranienne est d’une probabilité si faible que nous allons la mettre de côté. Ou vous pouvez faire valoir que les conséquences seraient si catastrophiques que même une très faible probabilité doit être traitée avec des contre-mesures sévères », affirme Dror, en allusion à une frappe israélienne préventive potentielle, aux conséquences imprévisibles. « C’est un choix tragique. Un impondérable. Un pari politique flou. »

Etant donné l’histoire du peuple juif, et en particulier l’Holocauste, Netanyahu n’est pas prêt à prendre un risque, même s’il est extrêmement faible. « C’est une façon légitime de voir les choses » souligne Dror, qui fut un conseiller de plusieurs Premiers ministres et de ministres de la Défense israéliens.

Lui même ne perd pas le sommeil avec la perspective d’une République islamique mettant la main sur l’arme nucléaire, parce qu’il imagine « une stabilité stratégique irano-israélienne, une sorte de dissuasion mutuelle ». Il explique que si les deux pays savent que l’ennemi possède une capacité de seconde frappe, personne ne prendra le risque de frapper le premier.

Cependant, l’Iran chiite n’est pas le principal problème, affirme Dror. Dès que Téhéran atteindra le point où il pourra facilement produire une bombe atomique, d’autres pays de la région, et en particulier les puissances sunnites, voudront s’enfoncer dans la brèche.

« L’Iran est un pays avec une culture longue et profonde. Ils ne vont pas aller vers le suicide. Mais je ne peux pas dire de même à propos de toutes les forces non-étatiques du Moyen-Orient » met en garde Dror.

Selon lui, un accord transformant l’Iran en possible puissance nucléaire sonnera le départ probable d’une course aux armements entre les rivaux traditionnels de l’Iran dans le monde sunnite. Cela déstabilisera encore plus un Moyen-Orient déjà peu sûr.

« Avec un Iran nucléaire, je dormirais bien, mais je ferais quelques mauvais rêves » imagine Dror. « Mais si un certain nombre de pays sunnites suivent les traces de l’Iran, parce qu’ils qu’ils ne peuvent pas tolérer un pouvoir chiite avec des armes nucléaires puisque ce ce serait rétrograder leur situation géopolitique, alors je ne vais pas bien dormir. Et ce ne sera pas un simple cauchemar occasionnel, mais une cause permanente d’angoisse existentielle. »