À Jérusalem Est, le hameau isolé de Numan est menacé d’effacement
Bien qu'ils habitent dans les limites municipales de la capitale, les habitants de ce petit village n'ont jamais été reconnus comme résidents ; Israël veut aujourd'hui le démolir

Sharifa Zuheirah, quadragénaire, vit à Bethléem, ville natale de son mari, depuis leur mariage il y a plusieurs années.
Mais depuis le début de l’année, elle retourne de plus en plus souvent à Numan, le petit hameau de Jérusalem Est où elle a grandi.
Ses visites sont motivées par la crainte que la municipalité de Jérusalem ne procède à tout moment à la démolition de la maison de sa mère, qui, comme toutes celles du village, a reçu trois avis de démolition.
« Depuis la remise des avis de démolition, je viens deux fois par semaine. J’ai très peur de voir débarquer un jour la municipalité pour raser les maisons », confie-t-elle au Times of Israel, devant la maison où vit seule sa mère, une veuve âgée de plus de 70 ans.
Si ces ordres sont exécutés contre les habitations – pour la plupart construites le long d’une unique route, sur une colline à l’extrême sud-est de Jérusalem – ce serait la première fois qu’un village entier de Jérusalem Est serait effacé de la carte par les autorités israéliennes.
Selon la municipalité, qui a commencé à émettre les ordres de démolition en janvier, les quelque 45 structures du hameau auraient été édifiées sans permis.
Numan a ainsi déjà été en grande partie rayé de la carte par Israël, du moins sur le plan administratif. Bien que le terrain relève de Jérusalem Est, ses habitants n’ont jamais obtenu le statut de résidents de la ville, les plaçant dans une zone grise kafkaïenne.
Enregistrés comme Palestiniens de Cisjordanie, les quelque 150 habitants du hameau paient néanmoins des taxes municipales à Jérusalem. Ils restent cependant privés des droits et services associés, notamment l’accès à un plan d’urbanisme approuvé, condition indispensable pour obtenir un permis de construire.
La municipalité affirme que Numan se trouve sur un terrain classé en zone agricole et que des mesures coercitives sont prises à l’encontre des « constructions édifiées sans permis après 1967, qui constituent la majorité des structures du quartier ».
Les autorités israéliennes invoquent régulièrement l’absence de permis de construire pour justifier les ordres de démolition visant les habitations palestiniennes, que ce soit à Jérusalem Est ou dans certaines zones de Cisjordanie placées sous leur contrôle civil. Les critiques soutiennent, à l’inverse, qu’Israël refuse d’approuver les plans d’urbanisme ou de délivrer des permis dans les quartiers palestiniens, contraignant ainsi les habitants à bâtir illégalement pour répondre aux besoins d’une population en croissance.
Selon l’organisation Ir Amim, qui milite contre le mouvement d’implantation, le nombre de démolitions a fortement augmenté ces derniers temps.
Dans un rapport, l’organisation a recensé 255 structures démolies à Jérusalem Est l’an dernier, dont 181 logements et 74 unités non résidentielles, une hausse de 14 % par rapport à l’année précédente.
Impôts payés à Jérusalem, pour des services de l’AP
Après la conquête par Israël de la Cisjordanie et de Jérusalem Est lors de la guerre des Six Jours de 1967, les frontières municipales de Jérusalem ont été considérablement élargies, englobant des villages éloignés de l’empreinte urbaine d’alors.
La nouvelle administration militaire israélienne, également en charge de la Cisjordanie, a accordé aux habitants résidant dans les nouvelles limites de Jérusalem le statut de résidents permanents en Israël, leur donnant accès aux soins de santé, à l’éducation et à certaines prestations sociales, mais sans leur accorder la pleine citoyenneté ni le droit de vote aux élections nationales.
Ceux qui vivaient en dehors des nouvelles frontières ont été enregistrés comme « Arabes de Cisjordanie », sans aucun droit en Israël. Pour des raisons qu’Israël n’a jamais expliquées, les habitants de Numan ont été classés dans cette dernière catégorie, alors même que leurs maisons se trouvaient bien dans les limites de la ville.
Jamal Draawe, un habitant de Numan, a raconté au Times of Israel que ses grands-parents se sont installés dans ce qui est aujourd’hui le hameau il y a près d’un siècle, bien avant la création de l’État d’Israël.
« Ils vivaient ici dans des tentes et des grottes. Dans les années 1940, eux et d’autres ont commencé à bâtir des maisons », explique-t-il.
« En 1967, après le recensement israélien, les habitants ont été enregistrés comme résidents de Cisjordanie, et non de Jérusalem. Mais les gens ont continué à construire et à vivre ici. »
Jusqu’aux années 1990, les enfants de Numan fréquentaient l’école la plus proche, à Umm Tuba, un quartier de Jérusalem Est dont les habitants ont le statut de résidents permanents. À l’époque, les frontières entre Jérusalem Est et la Cisjordanie restaient ouvertes, et peu de gens se souciaient des distinctions bureaucratiques.
Tout a changé en 1993, avec la création de l’Autorité palestinienne (AP) dans le cadre des accords d’Oslo. Cette année-là, les habitants classés comme résidents de Cisjordanie ont reçu des cartes d’identité vertes de Ramallah et sont devenus éligibles aux services fournis par les Palestiniens, dont l’éducation et les soins de santé.
Les enfants de Numan n’ont plus pu fréquenter les écoles de Jérusalem Est, et ont dû poursuivre leur scolarité à Beit Sahour, en Cisjordanie, près de Bethléem.
Les habitants ont alors commencé à recevoir l’eau et l’électricité de l’AP, et non plus de la municipalité de Jérusalem.
En 2019, les habitants ont toutefois commencé à recevoir des avis de la municipalité de Jérusalem leur demandant de payer des taxes foncières, au motif que leurs maisons se trouvaient à l’intérieur des limites municipales. Cela, alors même qu’ils ne bénéficiaient d’aucun service israélien ou municipal, qu’il s’agisse de l’éducation, de la santé ou même de la collecte des ordures.
« De 1993 à 2019, un camion poubelle de l’AP venait une fois par semaine, en coordination avec la Croix-Rouge », se souvient Draawe. « Mais la municipalité nous a imposé la taxe et a empêché le camion de circuler. »
Depuis, chaque foyer brûle ses déchets dans des fosses de fortune. En parcourant le village, on distingue les sites fumants entre les maisons. Les habitants ont également reçu des factures rétroactives pour des décennies de taxes impayées, atteignant des dizaines de milliers de shekels par famille.
Aujourd’hui, chaque ménage paie environ 5 000 shekels par an en taxes foncières à la municipalité. Ceux qui ne s’en acquittent pas s’exposent à la saisie de biens et à des interdictions de voyager.
En réponse à une question du Times of Israel, la municipalité de Jérusalem a affirmé dans un communiqué que l’imposition n’était pas liée au statut des permis de construire.
« Toute structure située dans les limites de la ville est soumise à l’impôt, qu’elle ait été bâtie légalement ou non », a indiqué la municipalité.
Au début des années 2000, Israël a coupé la route reliant Numan à Jérusalem Est lors de la construction de la barrière de sécurité en Cisjordanie, tout en incluant le village du même côté de la barrière que le reste de Jérusalem.
Une requête déposée à la Haute Cour de justice par les habitants contre le tracé de la barrière avait alors été rejetée. Les juges avaient estimé que les villageois résidaient illégalement, puisqu’ils étaient enregistrés comme Palestiniens de Cisjordanie tout en vivant physiquement dans les limites municipales de Jérusalem, un paradoxe issu de la décision prise par Israël en 1967.
Depuis lors, le seul moyen d’entrer ou de sortir de Numan est de passer par un poste de contrôle réservé exclusivement aux habitants du village. Celui-ci relie le hameau à une route traversant la Cisjordanie, bien qu’il se trouve à seulement quelques pas d’un autre poste de contrôle menant directement à Jérusalem.
« En 2006, lorsque la barrière a été achevée, l’armée a dressé la liste de tous les habitants du village. Depuis, seuls ceux qui y figurent sont autorisés à franchir le poste de contrôle », raconte Draawe au Times of Israel.
Les non-résidents doivent obtenir un permis auprès de Tsahal, mais son octroi n’est pas garanti, et même lorsqu’il est délivré, l’accès reste aléatoire. Le Times of Israel a pu accéder au village en accompagnant Ir Amim, qui avait sollicité une autorisation préalable. Les visiteurs ont dû patienter près d’une porte non gardée jusqu’à ce que des soldats postés au point de passage voisin, vers Jérusalem, leur donnent le feu vert.
Un habitant, qui a souhaité être identifié sous le pseudonyme Ahmad, explique que les restrictions d’entrée se sont encore durcies depuis le 7 octobre 2023, les Israéliens craignant que des Palestiniens de Cisjordanie ne lancent une attaque semblable à celle du Hamas depuis Gaza. « Avant le 7 octobre, des étrangers pouvaient parfois entrer dans le village. Aujourd’hui, ce n’est plus permis du tout », dit-il.
Il y a deux ans, Ahmad a obtenu le statut de résident permanent en Israël, rejoignant le petit nombre d’habitants de Numan ayant acquis ce statut, généralement par mariage avec un conjoint originaire de Jérusalem Est. Une procédure longue et complexe, qui peut s’étaler sur des dizaines d’années et exige la production de nombreuses preuves de résidence. Dans son cas, il a fallu 35 ans après son mariage pour y parvenir.
En décembre 2024, les 150 habitants ont déposé une requête devant le tribunal de district de Jérusalem afin d’obtenir collectivement le statut de résidents permanents, comme les autres Palestiniens de Jérusalem Est. Le tribunal n’a pas encore statué.
Draawe, titulaire d’une carte d’identité verte délivrée par l’AP, ne peut pas entrer à Jérusalem. Il travaille comme fonctionnaire pour l’AP.
« Je perçois mon salaire de l’AP et je le reverse directement à la municipalité de Jérusalem », dit-il avec un sourire amer.
« Où irais-je ? »
Les habitants de Numan racontent n’avoir découvert qu’en 1993 que leurs maisons étaient officiellement situées dans les limites de Jérusalem, avec la venue d’inspecteurs municipaux pour y démolir un parking couvert, construit, selon eux sans permis. Ce n’est qu’à ce moment-là que les villageois ont pris conscience que, bien qu’enregistrés comme résidents de Cisjordanie, leurs maisons relevaient juridiquement des règlements d’urbanisme de Jérusalem.
Plusieurs nouvelles maisons avaient été construites dans le hameau au cours des années 1990, mais elles ont été démolies par la municipalité pour absence de permis. Depuis, affirment les habitants, aucune nouvelle construction n’a été entreprise. Les quelque trente à quarante maisons en pierre qui composent aujourd’hui le village ont toutes plus de 35 ans.
En vertu de la législation israélienne, y compris à Jérusalem, l’obtention d’un permis de construire suppose l’existence d’un plan directeur approuvé pour la zone concernée. Contrairement aux quartiers de Jérusalem Ouest, Numan n’a jamais bénéficié d’un tel plan. En 2006, les habitants avaient soumis une demande, rejetée par la municipalité au motif que le terrain était classé comme agricole et « impropre à un usage résidentiel ».
Un plan directeur municipal désigne une partie des terres de Numan comme parc public et le reste comme « zone ouverte ».
Ces derniers mois, les habitants ont déposé une nouvelle demande de plan de zonage, restée sans réponse. En revanche, ils ont reçu trois avis officiels, avertissant que leurs maisons risquaient d’être démolies.
Pour Reut Maimon, de l’organisation Ir Amim, qui accompagne les habitants dans leurs démarches, ces avertissements traduisent une volonté délibérée de les pousser à quitter les lieux.
« La démolition de ces maisons est non seulement injustifiée, mais constitue également un abus urbanistique qui met en péril l’avenir de dizaines de familles. Dans tout Jérusalem Est, nous voyons des Palestiniens déracinés par des moyens bureaucratiques, et Numan ne fait pas exception. Ils sont expulsés de la ville par des mesures présentées comme “légales” », a-t-elle déclaré au Times of Israel.
La municipalité n’a pas officiellement déclaré son intention d’expulser les habitants de Numan. En juin, elle a présenté un projet d’extension du quartier voisin de Har Homa sur environ 6 hectares, comprenant 476 appartements dans des immeubles de 8 à 12 étages, ainsi que des commerces et une école. La ville n’a pas publié les plans détaillés du projet, mais les cartes de zonage disponibles ne montrent pas d’extension empiétant sur Numan.
Interrogée par le Times of Israel, la municipalité a précisé qu’aucun projet israélien de construction n’était prévu sur l’emplacement actuel du hameau.
« Le terrain sur lequel ces maisons ont été bâties n’est pas zoné à usage résidentiel. La municipalité n’a pas l’intention d’y construire », a-t-elle indiqué.
Ahmad décrit toutefois un climat de désespoir à l’approche de la possible démolition. Il craint que la plupart des villageois, titulaires de cartes d’identité vertes délivrées par l’AP, ne soient expulsés une fois leurs maisons détruites.
« Nous sommes sous pression. Nous ne savons pas quel sera notre avenir ici. La situation est très difficile, très sombre », dit-il. « Il se pourrait que demain, ils viennent détruire nos maisons. »
Draawe a affirmé qu’il ne partirait jamais.
« Même s’ils démolissent ma maison, je ne partirai pas. Où irais-je ? C’est ma terre, celle de mon père et de mon grand-père. »
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