À Jérusalem, Palestiniens et Juifs vivent une nuit de violence et de haine
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À Jérusalem, Palestiniens et Juifs vivent une nuit de violence et de haine

Des manifestations très violentes ont provoqué des dizaines de blessés, Palestiniens et policiers, des attaques contre des Juifs et des Palestiniens, et ont ravagé le centre-ville

La police des frontières israélienne arrête l’un des jeunes israéliens membres de “Lahava”, un groupe extrémiste juif, alors qu'ils tentaient de s'approcher de la porte de Damas pour manifester, dans le contexte de tensions accrues dans la ville, juste à l'extérieur de la Vieille Ville de Jérusalem, jeudi 22 avril 2021. (AP Photo / Ariel Schalit)
La police des frontières israélienne arrête l’un des jeunes israéliens membres de “Lahava”, un groupe extrémiste juif, alors qu'ils tentaient de s'approcher de la porte de Damas pour manifester, dans le contexte de tensions accrues dans la ville, juste à l'extérieur de la Vieille Ville de Jérusalem, jeudi 22 avril 2021. (AP Photo / Ariel Schalit)

La nuit de jeudi a peut-être été l’une des plus sombres que la capitale d’Israël, Jérusalem, une mosaïque ethnique, ait connue depuis longtemps.

Des centaines de Palestiniens se sont affrontés avec la police israélienne près de la porte de Damas, alors qu’ils protestaient contre les restrictions qu’ils considèrent injustes pendant le Ramadan. 21 personnes ont été transportées d’urgence vers un hôpital de Jérusalem-Est pour y être soignées, selon le Croissant rouge palestinien.

Après minuit, des centaines de militants juifs d’extrême droite, dont beaucoup étaient affiliés au mouvement suprématiste juif Lehava, ont marché vers la porte de Damas, en criant « Mort aux Arabes ».

Des extrémistes juifs auraient attaqué et cherché à mettre le feu à une maison de la Vieille Ville. Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux a montré des hommes arabes tabassant un chauffeur juif dans le quartier de Wadi Joz à Jérusalem avant de mettre le feu à sa voiture.

La vague de violence a démarré la semaine dernière, la première nuit du mois sacré du Ramadan. Elle a apparemment été déclenchée par une décision de la police de Jérusalem d’empêcher les Palestiniens de s’asseoir sur les marches de la porte de Damas. Une tradition non officielle – mais extrêmement ancrée – de Jérusalem voit des milliers de Palestiniens s’asseoir dans cette zone après la prière nocturne du Ramadan.

Un porte-parole de la police de Jérusalem a expliqué au Times of Israël en début de semaine que cette décision avait été prise pour mieux contrôler les émeutes.

« Il y a toujours des émeutes. À présent, ils utilisent les barrières comme prétexte. S’il n’y avait pas de barrières, [quel prétexte] auraient-ils trouvé ? », a déclaré lundi le porte-parole de la police de Jérusalem, Shimon Cohen.

Des policiers israéliens affrontent des Arabes devant la porte de Damas à Jérusalem, le 22 avril 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi / Flash90)

Quels que soient les mérites de cette idée, elle semble s’être retournée contre lui. Jusqu’à présent, chaque nuit du Ramadan a connu des affrontements intenses entre les Palestiniens et la police près de la porte de Damas, provoquant des dizaines de blessés.

Une série de vidéos ont fait le buzz sur le réseau social TikTok, qui semblent montrer des Palestiniens attaquant des Juifs ultra-orthodoxes à Jérusalem sans aucune provocation initiale. Ces attaques ne sont pas nécessairement liées à la colère contre les restrictions de la porte de Damas, mais ces vidéos alimentent une atmosphère de colère croissante.

En réponse, de jeunes Juifs d’extrême droite ont « recherché des Arabes » dans le centre-ville de Jérusalem au cours des dernières nuits, discutant avec des passants pour déterminer s’ils étaient Arabes ou non. S’ils en identifient un, ils lancent des bouteilles, crient des insultes – sur une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux, ils pulvérisent du gaz lacrymogène dans les yeux d’un passant arabe.

Deux journalistes de la radio publique israélienne Kan ont été attaqués sur la place Sion de Jérusalem par des extrémistes juifs mercredi soir, une nuit qui a aussi connu des bagarres de rue et des attaques aléatoires.

Mais les affrontements de jeudi soir ont atteint une ampleur inédite lorsque le suprématiste juif Bentzi Gopstein, chef de l’organisation Lehava, a appelé à un rassemblement pour « restaurer le contrôle juif » sur le quartier de la porte de Damas.

« Nous ne pouvons pas permettre aux Arabes de continuer leurs provocations et leurs passages à tabac », a déclaré Gopstein au Times of Israël jeudi soir.

Lorsqu’on lui a demandé s’il espérait que ce soit une nuit tranquille, Gopstein a répondu de manière cryptée : « J’espère que la police fera son travail, pour que nous n’ayons pas à le faire à sa place. »

Les émeutiers palestiniens ont ainsi su où se rendre pour participer à des affrontements.

Lorsque l’auteur de ces lignes est arrivé sur les lieux, les disciples de Gopstein n’y étaient pas encore, mais des grenades assourdissantes étaient déjà tirées en l’air, au-dessus de la foule palestinienne. Il est impossible de dire qui a déclenché les affrontements, bien que certains Palestiniens ont affirmé que les policiers avaient tiré les premiers.

Alors que des grenades de désencerclement éclataient parmi des groupes de jeunes, les manifestants se sont dispersés, se bousculant dans toutes les directions. Les témoins présents sur les lieux ont évalué la foule à quelques centaines.

Vers 22 heures, les Palestiniens ont commencé à se rassembler dans le secteur de la porte de Damas. Les groupes ont été immédiatement dispersés par la police, soit par des officiers montés, soit par des grenades sonores.

La rumeur que les ultra-nationalistes de Lehava et leurs partisans étaient arrivés s’est rapidement répandue parmi la foule. Des dizaines de Palestiniens ont couru vers les barrages routiers de la police, cherchant à affronter les militants d’extrême droite.

« Par l’esprit et le sang, nous te délivrerons, O Aqsa! », ont crié les Palestiniens en se précipitant vers les barrières.

Les manifestants palestiniens et la police ont continué à s’affronter quand il est devenu évident que les manifestants de Lehava n’étaient pas encore là.

« Je veux frapper la tête de ce Haredi », a grogné Achraf, un Palestinien ivre, d’un certain âge, désignant un homme au visage pâle qui regardait silencieusement depuis les voies de tramway voisines. Il a brandi une clé qu’il avait apportée comme arme improvisée pour la mêlée.

Des policiers arrêtent un homme lors d’affrontements entre Juifs et Arabes à la porte de Damas à Jérusalem, le 22 avril 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi / Flash90)

Un certain nombre de jeunes Palestiniens à ses côtés – tous venus du camp de réfugiés de Shuafat à Jérusalem, ont-ils dit – l’ont exhorté à se contenir.

L’un d’eux, Adham, a déclaré au Times of Israël qu’il avait décidé de participer à la manifestation à cause de la présence de militants d’extrême droite. La plupart des Palestiniens qui ont échangé avec le Times of Israël ont refusé d’être identifiés par leur nom de famille par crainte de représailles policières.

« Je suis venu parce qu’ils sont venus. Ils nous ont provoqués », a déclaré Adham, alors que des grenades assourdissantes volaient derrière lui. « Et pour défendre l’honneur d’Al-Aqsa, bien sûr. »

Les Palestiniens étaient remarquablement imperturbables devant les grenades assourdissantes, les canons à eau et les dizaines de policiers qui les ont poursuivis dans les ruelles autour de la porte de Damas.

« C’est ainsi que nous grandissons. C’est ainsi qu’ils nous traitent. Cinq grenades assourdissantes m’ont frappé les jambes depuis que je suis enfant. Si vous subissiez ce que nous vivons, vous feriez la même chose. Nous allons nous battre comme vous pourriez aller travailler », a déclaré Fathi, 17 ans, également résident du camp de réfugiés de Shuafat.

Alors qu’il parlait au Times of Israël, on pouvait apercevoir les drapeaux noirs des manifestants d’extrême droite de Lehava descendant l’avenue en direction de la porte de Damas.

Un mur de policiers montés armés et des barrières séparaient le rassemblement des militants israéliens de celui des manifestants palestiniens. L’affrontement – qui semblait tant attendu par certain – n’aurait pas lieu. Les deux parties ont dû se contenter de se lancer des insultes et de chanter derrière les rangs de la police.

« Mort aux Arabes ! Mort aux Arabes ! Tout le monde veut se venger ! », ont scandé les extrémistes juifs.

Des affrontements entre Juifs et Arabes à la porte de Damas à Jérusalem, le 22 avril 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi / Flash90)

La foule des suprématistes juifs – peut-être 500 personnes – était jeune ; la majorité était constituée d’adolescents et de jeunes dans la vingtaine. Des T-shirts Lehava noirs et jaunes coloraient la foule, ainsi que des autocollants de soutien à Meir Kahane, un suprématiste juif notoire et l’un des mentors de Gopstein. Quelques soldats en congé déambulaient parmi la foule, brandissant leurs armes.

« La police attend que nous criions ‘mort aux Arabes’ pour nous disperser. Eh bien, nous ne les laisserons pas faire. Ceux qui nous tabassent obtiendront ce qu’il mérite », a déclaré Gopstein pour exalter la foule.

Des murmures ont traversé la foule. « Trouvons des gauchistes ! Attrapons quelques gauchistes ! Mort aux gauchistes ! » Une poignée de militants de gauche se trouvaient en effet dans la foule, pour enregistrer les débats. Des membres de Lehava en ont repéré un, et l’ont agressé.

Un militant de droite s’est approché d’une femme qui filmait la manifestation avec son smartphone. Il a craché à ses pieds et s’est mit à lui hurler dessus, lui faisant des doigts d’honneur au visage.

« Vous tuez nos soldats ! Vous tuez nos soldats ! », a-t-il crié.

Deux adolescentes religieuses qui participaient à la manifestation le regardaient. L’une d’elle a froncé les sourcils en direction du militant de droite avant de se tourner vers son amie : « Je veux dire, je suis d’accord avec lui, mais ça m’énerve qu’il soit si impoli. Même cette femme appartient au peuple d’Israël. »

Tout le monde à la manifestation ne s’est pas joint aux cris de « Mort aux Arabes ». Beaucoup se tenaient silencieusement, restaient en retrait ou bavardaient entre amis.

« Nous sommes juste ici pour demander la souveraineté juive ici, et pour montrer aux Palestiniens que le Ramadan n’est pas une excuse pour mettre le feu », a déclaré Ephraim, qui vit à Jérusalem, pour se dissocier des slogans.

Un témoin oculaire israélien sur les lieux a déclaré qu’une femme musulmane d’âge moyen portant un hijab avait commis l’erreur de passer par la Nouvelle porte de la Vieille Ville en direction de la porte de Damas, ignorant apparemment le rassemblement nationaliste juif.

Le témoin a déclaré que des militants de droite l’avaient aspergée de gaz lacrymogène avant que la police n’intervienne et ne conduise la femme en lieu sûr.

Dans le même temps, à la porte de Damas, les affrontements entre Palestiniens et policiers se sont intensifiés. Les Palestiniens ont lancé des pierres en direction de la police de l’autre côté de la porte, par la rue Salah al-Din. La police a répondu par des grenades de désencerclement. Des canons à eau ont balayé la zone de la porte de Damas, répandant un liquide à l’odeur nauséabonde dans les rues.

Le bruit des grenades de désencerclement est devenu presque constant, tonnant au-dessus de la ville. Un certain nombre de manifestants palestiniens ont renversé une énorme poubelle avant d’y mettre le feu au milieu de la rue.

« Nous souhaitions simplement nous asseoir dans le quartier de la porte de Damas et célébrer le Ramadan, mais même ça nous est interdit », a déclaré Ahmad, un habitant de la Vieille Ville, pour expliquer les affrontements.

Alors que l’auteur de ces lignes courait pour éviter les grenades assourdissantes près de la porte de Damas, la police israélienne a commencé à disperser le rassemblement de Lehava qui se trouvait à une centaine de mètres. La police a tiré des grenades de désencerclement sur la foule, les faisant fuir vers le haut de la rue, en direction de l’hôtel de ville de Jérusalem.

Alors que les militants de Lehava quittaient les lieux, le canon à eau a recommencé à les viser – cette fois sur des militants dispersés qui cherchaient à s’éloigner du rassemblement.

Les suprématistes juifs ne sont pas restés dispersés très longtemps. Des centaines de personnes se sont rassemblées sur la place Tzahal, à cinq minutes à pied de la porte de Damas, pour prendre position contre la police.

L’ambiance était festive : des foules de jeunes hommes dansaient les uns avec les autres dans les rues, appelant à la vengeance contre les Arabes. Des groupes d’étudiants de yeshiva debout sur des escaliers, observant la mêlée, lançaient des bouteilles de soda en plastique sur la police.

« Le peuple exige que les Arabes brûlent ! », chantaient des militants de Lehava en dansant en rond.

Un canon à eau a tiré sporadiquement au-dessus des manifestants de droite. Mais la police a attendu environ 25 minutes avant de disperser la foule qui s’attardait dans la rue ; les agents se précipitaient de temps à autre dans le rassemblement pour arrêter des suspects, qui criaient et se débattaient avant d’être entrainés dans un fourgon de police blanc.

La police est finalement intervenue pour disperser à nouveau les militants avec des canons à eau et des grenades assourdissantes. Les manifestants de Lehava ont continué à défiler dans la rue Jaffa, appelant à la mort des Arabes, des centaines de personnes marchant sur les rails du tramway.

La foule s’est dispersée lentement, bien que la violence se soit poursuivie à travers Jérusalem jusque tard dans la nuit. Mais l’air restait chargé de rage et de haine, mélangées à l’odeur du liquide nauséabond tiré par les canons à eau, beaucoup plus difficile à dissiper pour la police.

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