Israël en guerre - Jour 290

Rechercher

A l’hôpital Soroka, deux aumôniers soignent les patients spirituellement blessés le 7 octobre

Le deuxième plus grand hôpital du pays a accueilli environ 3000 personnes blessées pendant les atrocités du Hamas et après - mais comme peuvent l'affirmer les deux religieux, toutes les plaies ne sont pas physiques

L'aumônier Baruch Siris après de Clara Stofkooper, une patiente, à l'hôpital Soroka de Beer Sheva, sur une photo non-datée récente. (Autorisation/ Dina Frenkel)
L'aumônier Baruch Siris après de Clara Stofkooper, une patiente, à l'hôpital Soroka de Beer Sheva, sur une photo non-datée récente. (Autorisation/ Dina Frenkel)

Boruch Siris, aumônier au sein du Centre de soins spirituels de l’hôpital Soroka, à Beer Sheva, déclare que depuis le massacre commis par le Hamas, le 7 octobre, une question revient très souvent dans la bouche des patients : « Pourquoi ? »

« Ils me demandent pourquoi Dieu a pu permettre que quelque chose comme cela se produise », déclare Siris, un Juif pratiquant. « Tout ce que je peux faire à mon niveau, c’est encaisser la question. Il n’y a aucune réponse à apporter. »

Siris travaille en binôme avec une autre aumônière, Frieda Ezrielev — qui préfère utiliser le terme melavah ruhanit, ou compagnon spirituel, pour décrire son activité auprès des malades. Leur mission : apporter une aide spirituelle aux patients et aux familles, qui sont souvent issus de confessions différentes (ou sans religion) à Soroka. L’hôpital Soroka, qui est le deuxième plus grand hôpital en Israël, est le plus proche de la frontière avec Gaza. Depuis le début de la guerre, il a pris en charge 3 000 soldats et civils blessés, dont des centaines de personnes qui étaient dans un état très grave.

Dans le cadre de leur travail et alors que la guerre est encore en cours au sein de l’enclave côtière, Siris, 49 ans et Ezrielev, 51 ans, naviguent entre les barrières culturelles et religieuses et ils doivent répondre, disent-ils, à des questions compliquées.

« Nous cherchons à soigner les blessures spirituelles », explique Siris. « Nous sommes les guérisseurs de l’âme ».

Le programme de l’aumônerie, à Soroka, est l’un des premiers en son genre au sein de l’État juif et dans un domaine qui est, lui aussi, relativement nouveau. L’idée est ici d’accompagner et de soutenir les personnes pendant les moments les plus douloureux de leur existence. Et le massacre du 7 octobre, selon Siris, a été vécu comme un séisme suivi de multiples répliques – et il note que « il n’y a personne, à l’hôpital, qui n’a pas été touché par la guerre ».

Les atrocités qui ont été commises le 7 octobre – quand des milliers de terroristes placés sous l’autorité du Hamas avaient franchi la frontière, massacrant près de 1 200 personnes dans le sud d’Israël et kidnappant 252 personnes, prises en otage dans la bande – ont été plus douloureuses, pour les Israéliens et pour les Juifs du monde entier, que tous les attentats terroristes qui avaient pu avoir lieu dans le passé.

Pas seulement parce que le 7 octobre a été le massacre le plus important, en un seul jour, de Juifs depuis la Shoah mais aussi parce que les atrocités ont été particulièrement brutales. Les terroristes avaient essentiellement pris pour cible des civils, jeunes et plus âgés, violant, torturant, démembrant, mutilant ; ils avaient exécuté des familles toutes entières qui, pour certaines, avaient été brûlées vives dans leurs habitations.

Et Siris s’efforce ainsi de « transmettre de l’énergie spirituelle », créant le lien avec les patients grâce à ce qu’il appelle « l’onde spirituelle », en respectant les besoins exprimés par chacun d’entre eux.

Centre médical Soroka de Beer Sheva. (Avec l’aimable autorisation du Soroka Medical Center)

Il raconte l’histoire de ce policier bédouin qui était en service actif aux abords de la frontière, le 7 octobre, quand un agent qui l’accompagnait, avec lequel il avait noué une forte amitié, avait été tué. Quelques semaines plus tard, ce Bédouin avait eu une attaque cardiaque et il avait été hospitalisé.

Même si le malade ne partageait pas la même religion que les Juifs israéliens et qu’il avait ses propres coutumes et traditions, continue Siris, « à cause de ses croyances religieuses, cet homme a pu me considérer comme un chef spirituel. Il m’a parlé avec beaucoup de franchise, me disant qu’il comprenait parfaitement le lien existant entre les événements du 7 octobre et son infarctus ».

Quelque chose de puissant s’était exprimé entre le policier musulman et l’aumônier juif lorsqu’ils avaient parlé de leur foi, de la mort et du deuil.

Tous deux avaient été capables de mobiliser « une force spirituelle en créant pour nous un espace qui tenait du sacré », poursuit Siris.

« Conversations de couloir » et bifurcations

Autre rôle tenu par l’aumônier, aider les personnes à tourner la page, dit-il, « même si elles n’y parviennent pas nécessairement ». Un soldat, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat et qui a été blessé à la fin du mois de novembre alors qu’il combattait le Hamas, dans la bande de Gaza, affirme que toutes les discussions qu’il a pu avoir avec Siris « m’aident à guérir ».

L’aumônière Frieda Ezrielev auprès de Marganit Cassapu, un patient de l’hôpital Soroka de Beer Sheva, sur une photo récente non-datée. (Autorisation/ Dina Frenkel)

Ezrielev, elle-même russophone de naissance, parle avec de nombreux patients originaires de l’ex-Union soviétique à l’hôpital. Elle explique que parce que cette dernière « a éradiqué la foi d’une génération toute entière », ces patients ne lui demandent habituellement pas : « Pourquoi Dieu a-t-il pu tolérer de telles atrocités ? ». Ils ont d’autres interrogations, comme : « Comment cela a-t-il pu arriver en Israël ? » ou « Que pouvons-nous faire pour survivre ? »

Ezrielev note que le travail d’un aumônier est d’écouter ce que les gens ont à dire et de servir de témoin, puis de catalyseur à la réflexion spirituelle qui est propre aux individus. En d’autres mots, un aumônier est quelqu’un qui va se tenir aux côtés des personnes alors qu’elles évoluent dans leur quête de réponse.

Ezrielev dit que depuis le début de la guerre, elle a passé du temps à discuter avec les employés de l’hôpital qui « ont dû s’occuper d’un si grand nombre de blessés et qui se sont donnés pleinement à cette mission incroyablement difficile ».

Des entretiens qui commencent souvent « comme des conversations de couloir » et qui peuvent ouvrir la porte à une discussion plus sérieuse. Les employés de Soroka sont « entourés de tant de traumatismes et de tragédies » qu’ils « ont parfois besoin de pleurer et de déposer le fardeau qu’ils ont sur les épaules », note-t-elle.

Ezrielev, qui a grandi à Dekel, à côté de la frontière avec Gaza, raconte qu’elle connaissait personnellement plusieurs personnes prises en otage, blessées ou tuées.

« Les gens se demandent souvent comment la vie peut continuer en l’absence de ceux qu’ils ont perdus », explique-t-elle. « Et à côté de ça, comme une ironie du sort, tous ces morts renforcent cette conscience d’être en vie. »

L’aumônier Baruch Siris rend visite à un soldat blessé à l’hôpital Soroka de Beer Sheva, en Israël, sur une photo récente non-datée. (Autorisation/ Dina Frenkel)

Siris déclare avoir essentiellement entendu les patients exprimer deux réactions contradictoires depuis le début de la guerre.

La première est une question : « Mais où était Dieu ? »

La seconde est une affirmation : « J’ai trouvé Dieu ».

Il cite l’exemple d’un homme qui avait été pris en charge à l’hôpital après l’explosion d’une roquette, à proximité de sa maison. Les médecins avaient cru, dans un premier temps, qu’il perdrait sa jambe mais l’amputation s’était finalement avérée être inutile. Les médecins, étonnés face à ce rétablissement stupéfiant et inattendu, l’avaient attribué à « la force spirituelle » que l’individu avait en lui.

Le blessé avait ensuite eu le sentiment que sa mission était de raconter aux gens ce qu’il avait vécu. Il avait dit vouloir devenir « un témoignage vivant du divin », se souvient Siris.

Une nouvelle fenêtre ouverte sur l’Autre

Même ceux qui n’ont pas directement vécu les atrocités du 7 octobre ressentent les conséquences de la guerre. Siris se souvient d’un patient qui avait perdu son fils de 19 ans il y a quelques années déjà. Si le jeune homme n’avait pas suffisamment vécu pour faire son service militaire, son père, lors de son séjour à Soroka, avait éprouvé une détresse véritable en voyant les jeunes militaires blessés qui, pour certains, avaient l’âge de son enfant défunt. Un médecin avait alors demandé à Siris de lui rendre visite.

« La guerre avait réactivé les traumas qu’il avait vécus », déclare ce dernier.

L’aumônier raconte avoir entendu une autre histoire de la bouche d’un homme qui avait été blessé, le 7 octobre, et qui était resté dans la rue, gisant au sol, jusqu’à ce qu’un étranger le découvre et l’emmène à l’hôpital. Ce qui n’avait pas été un cas rare, ce jour-là. Un porte-parole de l’hôpital fait savoir que le 7 octobre, plus de 680 blessés, à des degrés variés, avaient été amenés à l’hôpital, certains en ambulance et d’autres en voiture.

Après s’être rétabli, le patient avait appris que la personne qui lui avait ainsi sauvé la vie était repartie pour aider d’autres blessés et qu’elle avait été tuée.

Ce sauveur, pourtant, appartenait à l’autre côté du spectre religieux. Avant le 7 octobre, le patient portait un jugement sans pitié sur « ce type d’individus », disait-il.

Et il avait soudainement éprouvé des remords face à tout ce qu’il avait pu dire et penser, confiant à Siris qu’il ne s’exprimerait plus jamais de cette façon. Il avait organisé un groupe de prière qui avait prié pour le salut de cet individu au courage hors du commun et « c’est à ce moment-là qu’il a commencé à voir en lui un frère », fait remarquer Siris.

Photo d’illustration : Des équipes de secours évacuent un blessé près de Sderot, une ville du sud d’Israël, après le massacre commis par le groupe du Hamas dans le sud du pays, le 7 octobre 2023. (Crédit : Menahem KAHANA / AFP)

Siris et Ezrielev ont tous les deux fait des études en Éducation pastorale clinique, ou CPE. Ils consultent les médecins, les infirmiers, les travailleurs sociaux et autres, et ils parlent avec les patients et avec les familles.

Siris déclare que l’idée de l’aumônerie était apparue au 14e siècle, lorsque le roi Charles V de France avait invité un prêtre à prendre place, avec lui, dans une petite pièce – qui devait ultérieurement devenir une chapelle – pour discuter de spiritualité « au-delà de la prière ».

La première épouse de Siris, Noa, est morte d’un cancer en 2007. Elle avait été prise en charge au Memorial Sloan-Kettering Cancer Center qui se trouve dans la ville de New York – une expérience qui, indique Siris, lui a permis de mieux comprendre les choses depuis le point de vue du malade (depuis, Siris s’est remarié et il est père de quatre enfants : Il avait eu un enfant avec sa première épouse et sa seconde, Tzipi, lui en a donné trois).

Ezrielev, mère de deux enfants, était bénévole dans un hospice avant de commencer des études d’Éducation pastorale clinique. Il y a plusieurs formations de ce type sur tout le territoire israélien, à partir d’un programme qui combine le travail auprès des patients, les leçons théoriques ou la supervision individuelle ou de groupe. Les étudiants apprennent les textes spirituels, le chant, les écrits religieux, les prières et la méditation.

Siris, qui a étudié pendant de nombreuses années dans une yeshiva, fait remarquer que les rabbins avaient écrit au sujet de la destruction du Second Temple, à Jérusalem, plus de cent ans seulement après son anéantissement.

Un si grand traumatisme avait été trop dur à analyser, à comprendre pour plusieurs générations. Ce qui est vrai également aujourd’hui, ajoute-t-il.

« Nous cherchons à comprendre mais c’est impossible que nous intégrions immédiatement tout ce qui s’est passé », s’exclame-t-il.

Siris affirme toutefois que même sans perspective historique, il a découvert que les Israéliens savaient faire preuve de résilience.

« Je tente de les aider à s’appuyer sur une force qu’ils ont en eux mais qui les dépasse », déclare-t-il.

En savoir plus sur :
S'inscrire ou se connecter
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
Se connecter avec
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation
S'inscrire pour continuer
Se connecter avec
Se connecter pour continuer
S'inscrire ou se connecter
Se connecter avec
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un email à gal@rgbmedia.org.
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.