Après la signature de l’accord de Vienne, des dissidents iraniens sont venus en Israël pour en évoquer les conséquences
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Après la signature de l’accord de Vienne, des dissidents iraniens sont venus en Israël pour en évoquer les conséquences

Une conférence sans précédent et secrète, organisée dans le sillage de la convention, a rassemblé des anciens ministres, des diplomates, des activistes et d’autres personnalités venus d’Iran au sein de l’Etat juif

Dov Lieber est le correspondant aux Affaires arabes du Times of Israël

Des femmes agitent des drapeaux libanais ou du groupe terroriste chiite du Hezbollah devant des portraits du guide suprême iranien, l'ayatollah
Ali Khamenei (à droite) et le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, pendant un discours de ce dernier commémorant les dix ans de la deuxième guerre du Liban, à Bint Jbeil, le 13 août 2016. (Crédit : AFP/Mahmoud Zayyat)
Des femmes agitent des drapeaux libanais ou du groupe terroriste chiite du Hezbollah devant des portraits du guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei (à droite) et le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, pendant un discours de ce dernier commémorant les dix ans de la deuxième guerre du Liban, à Bint Jbeil, le 13 août 2016. (Crédit : AFP/Mahmoud Zayyat)

Un groupe de dissidents iraniens de haut niveau s’est rendu en Israël pour une conférence rassemblant des spécialistes locaux peu après la signature, en juillet 2015, de l’accord nucléaire passé entre Téhéran et les grandes puissances mondiales, – une initiative sans précédent prise alors que l’Iran fait un retour salué au sein de la communauté des nations.

Un an après, les détails concernant les participants, le lieu, la date de cette conférence, qui avait pour objectif de débattre du regard porté par les Iraniens sur l’accord signé, sont encore secrets afin de protéger les dissidents et leurs familles.

Mais il a été révélé que dans l’assistance figuraient des anciens ministres et des diplomates, des anciens membres fondateurs des organismes et structures révolutionnaires en Iran, d’anciens leaders étudiants, ainsi que des activistes actuels pro-démocratie et de la société civile, des intellectuels, des auteurs, des écrivains, des personnalités des médias et du journalisme qui tous ne vivent dorénavant plus au sein de la République Islamique.

Le régime iranien est profondément hostile à Israël. Il finance, entraîne et arme des organisations terroristes qui cherchent à rayer Israël de la carte. Et ses dirigeants continuent systématiquement d’encourager la disparition de ce qu’ils appellent le régime sioniste.

Mais alors qu’Israël a pris le contrepied de son insatisfaction face à l’accord sur le nucléaire en forgeant de nouvelles alliances avec les états sunnites eux aussi opposés à l’hégémonie iranienne dans la région, le pacte a également amené les dissidents, mal à l’aise face à l’adhésion nouvelle de l’Occident de Téhéran, à se tourner vers Israël, selon Yossi Kuperwasser, l’un des spécialistes israéliens ayant participé à la conférence et qui s’est entretenu avec le Times of Israel.

Les négociations de l'Iran avec les P5+1 à Vienne, 19 mars 2014. (Crédit : AFP/Dieter Nagl)
Les négociations de l’Iran avec les P5+1 à Vienne, 19 mars 2014. (Crédit : AFP/Dieter Nagl)

« Tandis que des éléments assez importants au sein de l’opposition iranienne et les experts israéliens peuvent se rejoindre, c’est une indication que si le régime radical n’était pas là, les Iraniens et les Israéliens pourraient coopérer. Cela était le cas dans le passé et cela peut-être le cas maintenant, et c’est assurément dans l’intérêt d’Israël de voir les Iraniens utiliser au mieux leur potentiel », a déclaré Kuperwasser.

Kuperwasser ajoute : « Ce message a été souligné de manière répétée par les Iraniens eux-mêmes. Le potentiel de coopération entre les deux populations est immense. »

Aux côtés d’Avi Davidi, rédacteur en chef de la version persane du Times of Israel, Kuperwasser a co-écrit un article, intitulé “l’Iran à l’ère post-accord nucléaire : La perspective des dissidents iraniens’ pour le Centre des Affaires Publiques de Jérusalem (CAPE), au sujet des résultats des entretiens passés avec les dissidents.

Cet article, publié en mars, n’a pas divulgué que les dissidents iraniens avaient été accueillis en Israël. Toutefois, deux semaines auparavant, le CAPE avait publié une vidéo sur YouTube accompagnée d’un texte qui indiquait que les débats s’étaient déroulés là-bas.

Kuperwasser, ancien chef de la Division de Recherche du renseignement militaire israélien, puis directeur général du ministère des Affaires stratégiques, souligne que les dissidents “importants” qu’il a pu recevoir présentaient des opinions substantiellement variées.

Les spécialistes israéliens ont indiqué dans leur article que les dissidents avaient été « méticuleusement sélectionnés afin de garantir une variété d’opinions, de points de vue et de stratégies ».

Malgré cette diversité des interlocuteurs, Kuperwasser a déclaré que tous avaient été unanimes concernant ce qu’ils percevaient comme l’aboutissement le plus saillant et négatif de l’accord : l’encouragement donné au régime théocratique de leur pays.

Yossi Kuperwasser (Crédit : Flash 90)
Yossi Kuperwasser (Crédit : Flash 90)

“L’attitude des dissidents iraniens envers le JCPOA [l’accord nucléaire] n’est pas toujours négative. Les dissidents n’expriment pas un seul et unique point de vue. Ils sont favorables à de meilleures conditions en Iran, bien sûr. Mais ils s’inquiètent que l’accord vienne renforcer le régime à long-terme, lui permettant de resserrer son emprise sur la population du pays », a-t-il confié au Times of Israel.

Il ajoute : “D’une certaine façon, le groupe radical utilisait le groupe pragmatique, ou des éléments plus réalistes dans le groupe comme Rouhani, afin d’alléger la pression économique. Et ce sera maintenant plus facile pour lui de mettre encore davantage de pression sur l’opposition tout en s’assurant qu’il n’y aura pas de réformes ».

La grande majorité des dissidents qu’ont rencontré les spécialistes israéliens pensent également que le régime iranien ne manquera pas, à un certain moment, d’enfreindre les termes de l’accord sur le nucléaire – une fois qu’il aura su en récolter les bénéfices économiques et politiques.

L’adhésion russe

Tandis que les entretiens entre les spécialistes israéliens et les dissidents iraniens n’ont pas fourni de nouveaux détails, Kuperwasser a affirmé qu’ils ont « donné corps » à des informations déjà bien connues.

Pour ce vétéran des services de renseignements militaires, l’aspect le plus éclairant des discussions a été la manière dont les dissidents ont décrit l’adhésion du régime iranien à la Russie.

Il a indiqué que les dissidents ont ainsi mis en évidence une posture profondément pro-russe au sein du régime, « presque comme leur meilleur ami ».

Le ministre russe de la Défense Sergei Shoigu (à droite) et son homologue iranien Hossein Dehghan (à gauche) pendant leur rencontre à Moscou, le 16 février 2016. (Crédit : AFP/Pool/Vadim Savitsky)
Le ministre russe de la Défense Sergei Shoigu (à droite) et son homologue iranien Hossein Dehghan (à gauche) pendant leur rencontre à Moscou, le 16 février 2016. (Crédit : AFP/Pool/Vadim Savitsky)

Les démonstrations récentes de cette relation proche comprennent la coordination russe aux côtés de Téhéran concernant la guerre civile en Syrie, les contrats russes venant aider à la construction de deux centrales nucléaires en Iran et même l’autorisation donnée à la Russie de mener des opérations militaires depuis l’Iran, dont Kuperwasser affirme que « cela va réellement au-delà de tout le reste ».

Davidi, qui a décrit la rencontre avec les dissidents comme une tentative de “percevoir les Iraniens à travers leur propre regard”, a également cité les liens entre la Russie et l’Iran comme le problème le plus important qui ait été soulevé.

Davidi a souligné qu’avant que l’accord ne soit souscrit, l’Occident était parvenu à convaincre la Russie de reporter la livraison de systèmes de lance-missiles sol-air S-300 à l’Iran. Toutefois, dans le sillage presque immédiat de la signature de l’accord au mois de juillet dernier, les Russes ont fait le transfert. L’Iran a suivi en plaçant aux yeux de tous ses missiles S-300 à proximité de ses installations nucléaires.

Le système anti-missile à longue portée S-300, fabriqué en Russie, est déployé à Fordo, site nucléaire situé au centre de l'Iran, le 28 août 2016. (Crédit : capture d'écran Press TV)
Le système anti-missile à longue portée S-300, fabriqué en Russie, est déployé à Fordo, site nucléaire situé au centre de l’Iran, le 28 août 2016. (Crédit : capture d’écran Press TV)

« Les Iraniens envoient le message à tous ces gens qui ont pensé un jour qu’ils pourraient l’attaquer : ‘Cette période est terminée et nous en sommes presque au point de pouvoir nous défendre nous-mêmes’ « , a expliqué Davidi.

Perspectives économiques : pas très brillantes

L’accord sur le nucléaire a levé de nombreuses sanctions internationales contre l’Iran, mais pas toutes. Et alors qu’il ouvre la porte du pays aux investissements économiques, certains dissidents ont affirmé que l’Iran ne saurait attirer les investisseurs sans une transparence véritablement nécessaire et des réformes du système bancaire à l’échelle nationale.

Un Iranien fait le signe de la victoire tandis qu'un autre tient le drapeau national iranien lors des célébrations de la signature de l'accord nucléaire dans le nord de Téhéran, le 14 juillet 2015 (Crédit : ATTA KENARE/ AFP)
Un Iranien fait le signe de la victoire tandis qu’un autre tient le drapeau national iranien lors des célébrations de la signature de l’accord nucléaire dans le nord de Téhéran, le 14 juillet 2015 (Crédit : ATTA KENARE/ AFP)

“[Les dissidents] ont livré une analyse très étoffée de l’économie qui vous apprend, avec tout le respect dû aux bénéfices apportés par le JCPOA, les vraies capacités de l’Iran — en raison de ses problèmes structurels économiques, de l’immense influence des Gardiens de la Révolution iraniens sur l’économie et en raison de la corruption – la possibilité de bénéficier au mieux de la nouvelle situation n’est pas aussi éblouissante”, a indiqué Kuperwasser.

Une volonté : des élections libres

Les dissidents iraniens qu’ont rencontré les spécialistes israéliens se sont également accordés sur la nécessité d’un “soft power” pour renverser le régime actuel.

Ils ont déclaré que la question d’un successeur au guide Suprême Ali Khamenei, âgé maintenant de 77 ans et qui n’a cessé de faire des va-et-vient à l’hôpital ces dernières années, est le plus gros point d’interrogation dont dépendra l’avenir de l’Iran. Ils ont estimé de manière générale que les forces révolutionnaires radicales choisiront probablement eux-mêmes le prochain leader du pays.

Une photo publiée par le bureau du Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, le 20 mars 2014, lors d'un discours à la nation à l'occasion de Noruz, le Nouvel An iranien, à Téhéran. (Crédit : AFP Photo / Cabinet du leader suprême)
Une photo publiée par le bureau du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, le 20 mars 2014, lors d’un discours à la nation à l’occasion de Noruz, le Nouvel An iranien, à Téhéran. (Crédit : AFP Photo / Cabinet du leader suprême)

Afin de dépasser la puissance de ces forces théocratiques, les dissidents ont indiqué qu’il fallait absolument garantir la tenue d’élections équitables et démocratiques.

Si les Iraniens ont l’opportunité d’obtenir des élections qui soient réellement inscrites dans la démocratie, ils voteront pour un changement de gouvernement dans la mesure où la majorité d’entre eux sont défavorables à la théocratie en place, ont déclaré les dissidents.

“Ils n’attendent aucune opération militaire. Ils peuvent organiser toutes les formes de manifestations, d’activités populaires qui mettraient la pression sur le gouvernement”, a expliqué Kuperwasser.

Contraste frappant avec le reste du Moyen-Orient – Israël et Tunisie mis à part – l’Iran est le seul pays où si un scrutin libre et démocratique avait lieu, les “valeurs démocratiques” remporteraient la donne, ont indiqué les dissidents à leurs hôtes israéliens.

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