BHL évoque ses films en zone de guerre et l’antisémitisme croissant
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Interview

BHL évoque ses films en zone de guerre et l’antisémitisme croissant

Des Balkans à l'EI au Kurdistan, les films du philosophe français et réalisateur documentent la cruelle réalité des combats depuis les lignes de front

  • Bernard-Henri Lévy dans son film "Peshmerga". (Avec l'aimable autorisation de Cohen Media Group)
    Bernard-Henri Lévy dans son film "Peshmerga". (Avec l'aimable autorisation de Cohen Media Group)
  • Bernard-Henri Lévy dans son film "Bosna !" de 1994. (Avec l'aimable autorisation de Cohen Media Group)
    Bernard-Henri Lévy dans son film "Bosna !" de 1994. (Avec l'aimable autorisation de Cohen Media Group)
  • Bernard-Henri Lévy dans son film "La Bataille de Mossoul". (Avec l'aimable autorisation de Cohen Media Group)
    Bernard-Henri Lévy dans son film "La Bataille de Mossoul". (Avec l'aimable autorisation de Cohen Media Group)
  • Bernard-Henri Lévy dans son film "Peshmerga". (Avec l'aimable autorisation de Cohen Media Group)
    Bernard-Henri Lévy dans son film "Peshmerga". (Avec l'aimable autorisation de Cohen Media Group)

NEW YORK — Depuis quarante ans, Bernard-Henri Lévy, français né en Algérie plus connu sous ses trois initiales, est un auteur et philosophe prolifique, dont les écrits et les apparitions ont balayé tous les sujets – de l’histoire à l’action politique, en passant par la théorie abstraite.

Bien sûr, BHL a fait des apparitions dans des films, des films qu’il a lui-même réalisés – mais sa carrière de réalisateur est finalement au second plan de ses engagements et de ses interventions politiques. Ses quatre documentaires ont été filmés sur les lignes de front de conflits variés, dans le monde entier. Ils sont présentés dans le cadre d’une rétrospective à New York (du 10 au 16 janvier au Quad Cinemas) et ils partiront ensuite à Los Angeles (les 17 et 18 janvier au Nuart).

Sa première œuvre, « Bosna ! », qu’il a co-réalisée en 1994 aux côtés d’Alain Ferrari, se jette la tête la première dans les guerres des Balkans, quelque peu oubliées, pendant les premiers jours de l’ère post-soviétique. « Le serment de Tobrouk » (2012) co-réalisé avec Marc Roussel, est un film plus actif – montrant BHL dans la mêlée du lobbying en Europe, en Amérique et aux Nations unies tandis que les forces dissidentes tentaient de renverser le dictateur libyen Mouammar Kadhafi.

Ses deux plus récents films, qui n’ont pas encore été vus aux États-Unis, sont « Peshmerga » (2016) et « La Bataille de Mossoul » (2017), dans lesquels BHL intègre les forces kurdes qui combattent l’État islamique. Ces deux films, en plus d’être incroyablement opportuns, décrivent la cruauté de l’EI et de la résistance des Kurdes.

Bernard Henri-Lévy, photographié portant sa chemise à col blanc, qui est devenue sa marque distinctive. (Ali Mahdavi/viaJTA)

Alors que les œuvres de BHL traversent aujourd’hui l’Atlantique, nous avons eu l’opportunité de correspondre avec lui sur ses films de cinéma et sur l’actualité en général. Voici une retranscription de nos propos qui a été remaniée pour plus de clarté.

Times of Israel : Comment considérez-vous ces films ? Est-ce que ce sont des dépêches de presse, des plaidoyers politiques ou des œuvres artistiques ?

Bernard-Henri Lévy : Les trois, j’espère. Mais ce dont je suis le plus fier, c’est peut-être, oui, ce que vous appelez des « dépêches de presse ». Car, après tout, personne n’avait filmé cette ligne de front de 1 000 kilomètres entre le Kurdistan et l’EI.

Personne n’avait réuni, pendant la bataille de Mossoul, un tel ensemble d’images et pendant une si longue période.

Et, quant à mon journal de guerre de la guerre en Libye, il n’appartient, par définition, qu’à moi : C’est mon expérience. [Comme le film sur la Bosnie, c’est] l’enregistrement de ce que j’ai vu et fait, et c’est donc – comment le dire ? – quelque chose que j’ai ajouté aux connaissances que nous avions déjà.

Quand on fait cela, on a le sentiment d’avoir fait quelque chose de bien, d’avoir réalisé un film qui n’est pas complètement inutile.

Bernard-Henri Lévy dans son film « Peshmerga ». (Avec l’aimable autorisation de Cohen Media Group)

Quand vous avez commencé à faire des films, y a-t-il eu d’autres documentaires ou films qui vous ont inspiré ?

J’ai commencé avec « Bosna ! », mon film sur le siège de Sarajevo. Et oui, j’avais des modèles dans ma tête. En tout cas, un – celui de la guerre civile espagnole et, en Espagne, de « L’espoir » d’André Malraux. Il y a des scènes entières de « Bosna ! » qui ont été directement – pour ne pas dire naïvement – inspirées par le sien.

Ma grande chance est que j’ai une équipe qui partage ma vision. Mon vieil ami Gilles Hertzog, toujours sur le terrain avec moi. Mon producteur, François Margolin, qui ne manque jamais non plus une occasion d’être à mes côtés. Et Camille Lotteau, Olivier Jacquin et Ala Tayyeb, qui sont beaucoup plus jeunes mais qui lisent les mêmes livres, nourrissent les mêmes rêves et ont les mêmes réflexes.

Vous montrez des images très horribles parfois. Il y a des images de massacres dans « Bosna ! » avec des exécutions dans « Le Serment de Tobrouk », et des enfants dans des hôpitaux dans « La Bataille de Mossoul ». Dans « Peshmerga », vous montrez des images d’activités informatiques sur iPhone et vous dites : « On ne voit pas ça en Occident ». Où tracer la ligne de ce qu’il faut montrer ?

L’image « libre ». L’image [qui est horrible] mais qui n’est utile à rien – ce dont nous n’apprenons pas. C’est ça, la ligne rouge. C’est ce qui devrait être absolument interdit.

Bernard-Henri Lévy dans son film « La Bataille de Mossoul ». (Avec l’aimable autorisation de Cohen Media Group)

Dans « Peshmerga » par exemple, la mort du jeune général aux cheveux blancs. On sent qu’il va mourir. Nous le savons. On le voit envoyer, derrière son petit mur, sa dernière bataille contre l’EI. Nous avons vu, plusieurs scènes et des semaines plus tôt, le moment où je le quitte et où je sens qu’il va mourir. Mais le tournage s’arrête une fraction de seconde avant que la balle ne l’atteigne au front, car cette image n’aurait pas ajouté d’émotion, ni au scandale de sa mort, ni à la démonstration de sa bravoure.

Cette image aurait été une image facile, [et] par conséquent, une image obscène. Elle aurait été comme dans « Kapo », le film de Gillo Pontecorvo, celle d’Emmanuelle Riva tournée au ralenti au moment où elle atteint le fil barbelé et meurt. Toute la Nouvelle Vague française a été construite sur le [rejet] de cette scène. Je suis fidèle à ce refus.

Les technologies de production et de montage de films ont connu de nombreux changements depuis « Bosna ! » en 1994 jusqu’à « Le Serment de Tobrouk » en 2012. Quel a été le changement le plus notable pour vous ? Et y a-t-il quelque chose qui vous manque dans « l’ancienne méthode » ?

Le changement le plus notable est le montage. Et c’est un fait que la technologie moderne permet de monter comme on écrit. Brouillons… contours… ratures… nouveaux remords. Le traitement des images comme… le traitement de texte. Oui, vraiment, c’est la même chose. Les images sont devenues comme des mots. Et les mots comme des images. Pour un écrivain, quelle joie.

J’ai lu une interview de vous il y a environ 10 ans où vous avez dit « Je n’ai jamais eu de travail ». Vous le pensez toujours ? Et si non, quel pourcentage de votre « travail » ou « manque de travail » considérez-vous comme faisant partie de la réalisation d’un film ?

Oh non ! Ce n’est pas un travail ! C’est un devoir ! Et ça, c’est une autre histoire ! Quand je commence un film, je considère que c’est un devoir absolu, impératif, catégorique.

Je sens que je n’ai pas le choix, et que toute autre activité doit venir après celle-ci. Dans un sens, c’est même plus qu’un travail. C’est une contrainte beaucoup plus grande.

Bernard-Henri Lévy dans son film « Bosna ! » de 1994. (Avec l’aimable autorisation de Cohen Media Group)

Avez-vous cessé de filmer sur les fronts de bataille ? Vos enfants et vos proches n’essaient-ils pas de vous dissuader d’y aller ? Vous ont-ils déjà demandé de cesser de mettre votre vie en danger ?

Que mes proches s’inquiètent, cela va sans dire. Mais ils y sont habitués maintenant

Le seul intérêt de ce type de réalisation est d’aller là où il est vraiment difficile d’aller. Donc, oui, sur le front. Oui, les champs de bataille. Cela pose des problèmes, vous avez raison. Et que mes proches s’inquiètent, cela va sans dire. Mais ils y sont habitués maintenant. Et j’ai pris l’habitude – moi, en tout cas avec mes enfants – de disparaître sans toujours leur dire où je vais. Je leur dis après, quand tout est fini. Quand les images sont dans la boîte et qu’il n’y a plus de danger. Ils sont de moins en moins dupes. Mais j’essaie.

« Peshmerga » et « La Bataille de Mossoul » sont d’une grande actualité. Quel commentaire faites-vous sur la récente action turque contre les Kurdes et, plus particulièrement, sur la bénédiction tacite de cette action par le président américain Donald Trump ?

Les deux sont liés. Erdogan n’aurait pas pris le risque de faire ce qu’il a fait s’il n’avait pas su, à l’avance, qu’il avait le consentement de Trump. Le feu vert est venu des États-Unis. C’est la partie la plus triste, la plus scandaleuse et la plus incompréhensible de cette histoire. Toujours, dans une guerre, on a du sang sur les mains. Mais, normalement, c’est le sang de son ennemi. Mais ici, c’est le sang de son allié.

Puisque nous parlons de Trump, êtes-vous choqué par sa récente attaque contre Soleimani en Iran ?

Je méprise l’idée qu’on puisse décider, froidement, depuis son bureau, de cibler un homme, d’envoyer un drone et de le tuer. Et je pense que la première règle de l’art de la guerre est la proportionnalité. On ne peut pas, comme l’ont dit Sun Tzu et Clausewitz, aller d’un seul coup aux extrêmes. Cela étant dit, ne soyons pas naïfs. Soleimani avait beaucoup de sang sur les mains. Il était l’un des architectes de l’impérialisme et du terrorisme iraniens. Et c’est l’Iran, et non l’inverse, qui a déclaré la guerre aux États-Unis.

Toujours, dans une guerre, on a du sang sur les mains. Mais, normalement, c’est le sang de son ennemi

A quel point êtes-vous inquiet du verdict dans l’affaire Sarah Halimi ? Considérez-vous cela comme un tournant ?

C’est un pas de plus dans la banalisation de l’antisémitisme en France. La culture de l’excuse poussée au plus haut degré. Le crime antisémite considéré comme une petite affaire. C’est terrible.

La ministre française de la Culture Françoise Nyssen, (deuxième à gauche), le président du CRIF Francis Kalifat (au centre gauche), le ministre français de l’Intérieur Gérard Collomb, (au centre), le philosophe français Bernard-Henri Levy (au centre droit), et la présidente de la Région Ile de France Valérie Pecresse, (à droite), lors d’une marche silencieuse à Paris, le 28 mars 2018. (Alain Jocard/AFP)

Il y a quelques jours, il y a eu une grande marche contre l’antisémitisme à New York. Pensez-vous que l’antisémitisme aux Etats-Unis va s’aggraver ou qu’il peut être endigué ?

Ça va empirer, oui. Tous les ingrédients du nouvel antisémitisme sont comme un mauvais virus qui est en ébullition, également aux États-Unis. Vous connaissez les ingrédients. C’est la négation de la Shoah. La concurrence mémorielle et la rivalité victimaire. Et, bien sûr, l’anti-sionisme.

Tout cela est extrêmement présent aux États-Unis. C’est même l’un des endroits au monde où cela fermente avec le plus de virulence. Et ajoutez à cela les mauvais fantômes qui se sont réveillés avec la campagne de Trump et avec ses pratiques erratiques du pouvoir. Ajoutez à cela cette « équivalence morale » qu’il pratique – je parle de Trump – avec un tel cynisme. Vous avez là tous les ingrédients d’une flambée d’antisémitisme américain.

Tous les ingrédients du nouvel antisémitisme sont comme un mauvais virus qui bouillonne

Dans quelle mesure pensez-vous que la perte de Jeremy Corbyn – et la diffusion de l’antisémitisme au sein du Parti travailliste britannique – puisse finalement avoir un effet positif, en ce sens que son existence est désormais impossible à ignorer ?

Le grand rabbin de Londres a tout dit. Et je pense que beaucoup de politiciens travaillistes ont compris que la démagogie antisémite était non seulement abjecte, mais aussi suicidaire. C’est bien.

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