Budget : Netanyahu doit convaincre Gantz que ce n’est pas un piège
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Analyse

Budget : Netanyahu doit convaincre Gantz que ce n’est pas un piège

En plein chaos économique et sans prévisions fiables, le Trésor dit qu'un budget de 2 ans est vain ; mais une crise politique pourrait empêcher Gantz d'être Premier ministre

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le Premier ministre  Benjamin Netanyahu (Droite) et le ministre de la Défense Benny Gantz participent à la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem le 7 juin 2020. (Photo par MENAHEM KAHANA / AFP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (Droite) et le ministre de la Défense Benny Gantz participent à la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem le 7 juin 2020. (Photo par MENAHEM KAHANA / AFP)

Les scientifiques ne comprennent pas encore pleinement le caractère épidémiologique du coronavirus, c’est-à-dire la façon dont il évolue, non pas au niveau microbien granulaire, mais au niveau macro, lorsqu’il se fraye un chemin à travers la population.

« Nous avons beaucoup appris » sur le virus, a déclaré le directeur sortant du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman-Tov, dans une interview la semaine dernière, « mais nous ne savons toujours rien ».

Il n’est pas étonnant que les prévisions macro-économiques de la Banque d’Israël pour le mois de mai, qui présentaient des chiffres plutôt sombres montrant que l’économie israélienne à moitié anéantie était en profonde récession, aient également noté qu’une grande partie de ces prévisions n’étaient que des suppositions, tant elles dépendaient de la progression du virus. (Un point était clair : le déficit cumulé de 46 milliards de shekels pour les cinq premiers mois de 2020 seulement).

Les Israéliens, comme une grande partie du reste du monde, se préparent cet été à une redoutable « deuxième vague » de l’épidémie. Elle est probablement déjà là.

Mais qu’est-ce que tout cela signifie ? Quelle sera l’ampleur ou la durée de la deuxième vague ? Y aura-t-il d’autres vagues ? À quel genre de dommages économiques à long terme devons-nous nous attendre ?

Des gens marchent dans le centre ville de Jérusalem, le 16 juin 2020. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Comme premier acte majeur, le 35e gouvernement d’Israël doit faire face aux vastes ambiguïtés et incertitudes imposées par le virus alors qu’il cherche à adopter un budget pour l’Etat. Le plan financier qui maintient le fonctionnement des institutions vitales de l’État, stabilise et développe le budget de la santé, construit des lignes de vie financières pour les entreprises petites et grandes – tout en maintenant l’ancrage de guerre perpétuel d’Israël et en réduisant les dépenses pour faire face à un déficit galopant.

Et il ferait mieux de tout faire rapidement. Selon la loi, le gouvernement a 90 jours pour présenter un budget ou risquer de nouvelles élections. Cela signifie la mi-août.

Alors que les fonctionnaires du Trésor s’efforçaient d’établir un budget de l’État qui tienne compte de toutes les inconnues, il est apparu clairement que la préférence des politiciens pour des budgets sur deux ans n’avait pas de sens cette fois-ci.

Le budget biennal est assez rare parmi les démocraties. Il a été inventé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu au cours de son gouvernement 2009-2013 pour stabiliser la coalition. Selon la loi, si la Knesset n’adopte pas un budget de l’État pour chaque exercice financier avant le mois de mars de cette année, elle doit être dissoute et de nouvelles élections doivent être convoquées. Cette exigence a créé un rituel annuel de menaces et de postures qui ont parfois pris une vie propre, passant d’une crise fabriquée à une crise réelle avec le pouvoir de déclencher des élections. Dans une tentative visant à réduire le nombre de cas où un gouvernement pourrait être amené à s’effondrer, Netanyahu a commencé à préconiser – et à plusieurs reprises au cours des 11 dernières années a réussi à faire adopter – l’adoption d’un budget d’État sur deux ans.

C’est précisément pour cette raison – la stabilité à tout prix – que l’accord de coalition entre le Likud et Kakhol lavan exige également qu’un budget de deux ans soit adopté jusqu’à la fin de 2021. Le fait que le Premier ministre Benjamin Netanyahu ait proposé au ministre de la Défense Benny Gantz, qui est devenu son rival, de lui assurer que le transfert de pouvoir convenu par les deux hommes dans leur accord de rotation aurait lieu à temps en novembre 2021 est une garantie essentielle, parmi beaucoup d’autres.

Le plénum de la Knesset vote le budget de l’Etat pour 2017-2018, le 21 décembre 2016. (Yonatan Sindel/Flash90)

Mais les fonctionnaires du ministère des Finances chargés de faire la quadrature du cercle ont découvert que leur tâche était rendue bien plus difficile par la nécessité de planifier non seulement un budget stabilisateur pour 2020, mais aussi un budget prospectif pour les nombreuses inconnues de 2021. Un budget sur deux ans, ont conclu les fonctionnaires, signifierait retarder le budget 2020, dont on a désespérément besoin, pendant que les nombreuses exigences et complexités de 2021 sont étudiées et budgétisées.

Jeudi, les chefs de tous les principaux départements de planification du ministère des Finances, du chef du département des budgets Shaul Meridor au comptable général Roni Hizkiyahu, ont participé à une réunion en présence de Netanyahu, Gantz, du ministre des Finances Israel Katz, du ministre de la Justice Avi Nissenkorn (ancien chef de la fédération syndicale de la Histadrout et principale voix économique de Kakhol lavan) et du ministre de l’Économie Amir Peretz (également ancien chef de la Histadrout).

L’objectif de la réunion : convaincre Gantz que la division du budget biennal promis en deux budgets annuels n’était pas une ruse pour fabriquer une crise de fin 2020 qui enverrait de façon commode le pays aux élections au printemps 2021 et sauverait Netanyahu de la perspective d’un mandat de Gantz comme Premier ministre.

Gantz ne fut pas convaincu. Une autre réunion a été prévue pour dimanche.

Les nombreux détracteurs de Netanyahu flairent une ruse. L’accord de tous les principaux organismes de planification financière du ministère des Finances est rare. Le ministre des Finances Katz, du Likud, a-t-il forcé Meridor et Hizkiyahu à soutenir les besoins politiques de son patron ? Que sait le ministère des Finances maintenant qu’il ne savait pas quand Netanyahu et Gantz ont signé l’accord de coalition en avril dernier ?

Shaul Meridor, directeur du budget du ministère des Finances, assiste à une conférence de presse au ministère des Finances à Jérusalem, le 11 décembre 2017. (Yonatan Sindel/Flash90)

La frustration de Gantz est compréhensible. Il ne fait aucun doute que Netanyahu aime garder ses adversaires politiques à l’écart en train de spéculer. Il ne fait aucun doute non plus que Netanyahu ne craint pas les élections, le dernier sondage de la Douzième chaîne de télévision en date du week-end a indiqué que le Likud obtiendrait 41 sièges et la coalition de droite religieuse dirigée par Netanyahu 65 sièges sur les 120 que compte la Knesset. Et pour être sûr, Netanyahu pourrait bien avoir l’intention de renverser son gouvernement, comme le craint Gantz.

Mais il est difficile de passer de la constatation qu’un budget d’un an est politiquement commode pour Netanyahu à l’affirmation qu’il a en quelque sorte rassemblé et fait taire tout l’échelon professionnel dans un acquiescement à contrecœur.

Les fonctionnaires du Trésor jouissent d’une grande indépendance. Nombre des responsabilités de Hizkiyahu en tant que comptable général sont fixées par la loi, et les comptables généraux ont toujours prouvé leur volonté et leur capacité à critiquer ce qu’ils considéraient comme des exigences irresponsables de la part des politiciens. Ensuite, il y a le fait que même les responsables de la Banque d’Israël, qui sont hors de portée immédiate des politiciens, ont exprimé leur soutien au budget annuel pour faire face aux nombreuses inconnues imposées par le virus.

Les corrections requises d’urgence pour 2020 sont substantiellement différentes de la planification prévisionnelle exigée par le budget 2021, a fait valoir le ministère des Finances. Il n’est pas possible, a suggéré M. Meridor, de produire deux budgets aussi radicalement différents et de les avancer comme un seul texte de loi à temps pour aider l’économie en difficulté et les institutions étatiques chancelantes de 2020.

Un calendrier soumis aux ministres jeudi donne une idée du temps qui, selon les fonctionnaires, sera nécessaire pour planifier et budgétiser le projet de loi de chaque année – et montre le rythme effréné dans lequel ils prévoient de le faire.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) et le ministre de la Défense Benny Gantz lors du conseil de cabinet hebdomadaire à Jérusalem, le 7 juin 2020. (Menahem Kahana/AFP)

Le Trésor espère organiser le débat final du cabinet sur le budget 2020 le 9 juillet, le premier vote à la Knesset (après de nombreuses séries d’amendements en commission) d’ici le 6 août et les votes finaux d’ici le 24 septembre. Il prévoit ensuite de planifier, de rédiger et de présenter le budget 2021 lors d’un dernier débat en cabinet le 9 décembre, de tenir un premier vote à la Knesset le 6 janvier et de promulguer le budget 2021 le 24 février.

Le responsable des budgets, M. Meridor, a déjà demandé au président de la Knesset, Yariv Levin, de rappeler les députés après les vacances d’automne pour les votes du budget et les réunions des commissions afin de garantir le respect du calendrier de la tourmente.

Gantz a raison de penser qu’un piège lui est tendu. Selon ses porte-paroles, il n’y a pas de raison fondamentale pour que le budget biennal ne puisse pas être adopté en fonction des besoins de 2020, puis actualisé dans un nouveau projet de loi pour 2021 sur le calendrier actuel du Trésor. Cela supprimerait la trappe de sortie pour Netanyahu tout en permettant aux deux exigences très différentes de chaque année de trouver leur réponse.

Cela ralentirait également le processus législatif pour les projets de loi déjà désespérément en retard à un moment où les chiffres économiques se dégradent.

Tout semblait en place pour que Gantz ravale sa fierté et dissipe momentanément sa conviction que Netanyahu complote en permanence pour rompre ses engagements, et permettre aux différents budgets annuels d’avancer pour le bien du pays.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une cérémonie accueillant le nouveau directeur général du ministère de la Santé, à Jérusalem le 18 juin 2020. (Ministère de la Santé)

Netanyahu avait gagné.

Puis, samedi soir, comme cela s’est produit à maintes reprises au cours des trois derniers mois, Gantz a trouvé une source de force inattendue pour consolider sa position vis-à-vis du Premier ministre.

Ce sont les partis haredi Shas et Yahadout HaTorah qui l’ont fait pour lui, en informant discrètement Netanyahu que s’il essayait d’utiliser la loi de finances 2021 comme excuse pour une lutte électorale, il se retrouverait seul sans ses alliés de longue date. (Aucun des deux partis n’a voulu répondre officiellement à une demande de commentaires).

Les yeshivot et écoles Haredi, confrontées à des déficits budgétaires désastreux en raison de l’absence d’un budget 2020 et du tarissement des dons de l’étranger, attendent désespérément l’adoption des budgets.

Nous ne participerons pas à de nouvelles élections ni ne vous soutiendrons dans les urnes, ont déclaré les partis à Netanyahu, si les budgets – les deux budgets – ne sont pas votés en premier.

Le député Moshe Gafni (à droite) et le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri lors d’une réunion de la commission des finances de la Knesset, le 27 février 2018. (Flash90)

Les partis haredi ont 16 sièges à eux deux à la Knesset actuelle et sont actuellement crédités de 17 sièges dans les sondages. Et ils ont pour principale raison d’être d’assurer le financement par l’État des établissements d’enseignement haredi.

Gantz veut toujours un budget sur deux ans. Netanyahu, croit-il, ne cesse jamais ses manigances. Aucun moyen de pression ne peut être abandonné dans cette campagne éreintante pour le faire tenir sa parole sur l’accord de rotation.

Netanyahu a amené à la réunion de jeudi tous les fonctionnaires du Trésor auxquels il a pu penser pour montrer à Gantz que le budget annuel n’est pas une ruse, que le « gouvernement d’urgence coronavirus » que les deux hommes prétendent diriger doit placer la réhabilitation de l’économie au-dessus de la politique partisane.

Alors qu’ils se préparent à la réunion de dimanche, ce sont les partis haredi, pour leurs propres intérêts locaux et ceux du pays dans son ensemble, qui pourraient s’avérer être le ciment de la coalition, permettant aux deux hommes de garder le regard fixé au-delà de leur politique étroite.

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