Ce qu’Israël a fait pour que le Printemps arabe ne se transforme pas en hiver
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Ce qu’Israël a fait pour que le Printemps arabe ne se transforme pas en hiver

Sous la direction de Netanyahu, l'État hébreu a survécu et est sorti gagnant de ces années qui ont placé l'Iran et les djihadistes sur la défensive

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Des manifestants dégradent une affiche du président égyptien Hosni Moubarak à Alexandrie, en Égypte, le 25 janvier 2011. (Crédit : AP)
Des manifestants dégradent une affiche du président égyptien Hosni Moubarak à Alexandrie, en Égypte, le 25 janvier 2011. (Crédit : AP)

Il y a dix ans, fin 2010 et début 2011, le monde arabe a été secoué par une série de turbulences qui ont déchiré le Moyen-Orient tel que nous le connaissions. Après qu’un jeune vendeur de fruits nommé Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu en Tunisie pour protester contre la corruption et les abus de la police, les manifestations de colère se sont propagées dans toute la région. Certains des plus anciens dirigeants au pouvoir dans le monde ont été renversés en quelques mois. Il y avait un sentiment d’optimisme : les citoyens des pays arabes, qui souffraient depuis longtemps, se dressaient enfin pour exiger le respect des droits de l’Homme et de la dignité dans le cadre de soulèvements populaires séculaires menés par des jeunes.

Les observateurs en Israël étaient pour la plupart d’un avis différent. Les ententes tacites et les accords écrits avec les autocrates arabes – manifestement pas avec les masses – ont longtemps constitué un fondement de l’état d’esprit d’Israël en matière de sécurité nationale. Aujourd’hui, des personnalités comme Hosni Moubarak, qui avait maintenu le traité de paix alors que huit premiers ministres israéliens se succédaient, étaient poussées vers la sortie, et les liens d’Israël avec le monde arabe, tant officiels que non déclarés, risquaient d’être rompus par la rue arabe qui ne les avait jamais pleinement acceptés.

Contrairement à la vague de manifestations anticommunistes qui a soutenu la démocratie libérale dans le bloc de l’Est deux décennies plus tôt, au Moyen-Orient, les dirigeants politiques et militaires israéliens craignaient que les islamistes ne prennent le pouvoir aux mains de dictateurs laïcs.

« Quand certaines personnes en Occident voient ce qui se passe en Égypte, elles voient l’Europe de 1989 », avait déclaré un responsable israélien. « Nous voyons cela comme le Téhéran de 1979. »

Dans de nombreux pays, les craintes d’Israël sont rapidement devenues des réalités. Les Frères musulmans et les partis affiliés ont remporté les élections au Maroc, en Tunisie et en Égypte. Les protestations se sont propagées en Jordanie, pays avec lequel Israël a signé un traité de paix depuis 1994 et qui joue un rôle essentiel dans le maintien du calme en Cisjordanie et sur le mont du Temple. Les djihadistes ont afflué en Syrie, comblant le vide laissé par l’effondrement de l’armée syrienne, qui avait maintenu le calme le long de la frontière israélienne du plateau du Golan pendant des décennies malgré l’inimitié entre les deux pays.

Un manifestant égyptien se prépare à pendre un mannequin représentant Hosni Moubarak sur la place Tahrir (Crédit : AP/Amr Nabil).

Israël a été le grand perdant de ce que l’on a appelé le printemps arabe, selon les experts israéliens et internationaux.

Mais dix ans plus tard, étonnamment, les gros titres sont très différents. « Dix ans plus tard, le grand gagnant du printemps arabe est Israël », écrivait Anshel Pfeffer dans Haaretz en décembre (ici en anglais). « Pourquoi Israël se réjouit désormais du printemps arabe », titrait Middle East Eye en janvier.

Comment Israël a-t-il réussi à sortir « gagnant » d’un bouleversement complexe, rapide et dangereux ?

La descente

Au fil des décennies, l’approche d’Israël a consisté à rechercher la sécurité et la stabilité, généralement assurées, dans les pays arabes, par des hommes forts à la tête de régimes répressifs capables de juguler la violence contre Israël. Bien qu’elle soit attachée, en ce qui la concerne, à la démocratie représentative, Jérusalem n’a aucun intérêt à ce que des dirigeants démocratiquement élus soient soumis à la volonté d’un public anti-israélien et parfois (souvent) antisémite.

Dans un premier temps, le printemps arabe a remis en cause cette approche. Pourtant, en regardant en arrière une décennie plus tard, il est difficile de se souvenir de l’espoir naissant de l’épanouissement de la démocratie dans le monde arabe. Aujourd’hui, la région est traumatisée par ce qui est sans doute la décennie la plus destructrice de l’ère moderne, et les quelques avancées sporadiques vers la liberté politique dans certaines parties du Moyen-Orient sont les seuls héritages durables du printemps arabe.

L’échec de l’implantation de la démocratie a peut-être été une tragédie pour des centaines de millions d’habitants du Moyen-Orient en quête de liberté, mais pour Israël, situé dans ce que le ministre de la Défense de l’époque, Ehud Barak, a décrit comme un « quartier mal famé », cela voulait dire qu’il y avait une chose de moins à craindre.

Mais cela ne signifiait pas qu’Israël était libre pour autant. Alors que le printemps se transformait en hiver, l’effondrement des régimes autocratiques a créé des vides de pouvoir qui ont déclenché une série d’événements négatifs sur le terrain auxquels le Premier ministre Benjamin Netanyahu et les dirigeants de l’armée israélienne ont dû faire face.

Des combattants révolutionnaires libyens chargent leur mitrailleuse lors d’une attaque contre les forces pro-Kadhafi en 2011. (Crédit : AP/Bela Szandelszky)

L’Iran a profité de l’effondrement des piliers traditionnels du monde arabe pour étendre son influence par le biais de mandataires et de la Force Al-Qods du Corps des Gardiens de la Révolution iranienne. La Turquie, qui avait récemment pris un virage ouvertement conflictuel contre Israël sous la houlette du Premier ministre (puis président) Recep Tayyip Erdogan, a également profité du soulèvement pour tenter de se positionner à la tête du camp islamiste sunnite. Cette position a permis à Erdogan de devenir le principal critique d’Israël et le défenseur des Palestiniens, mais surtout du Hamas.

Avec le temps, Jérusalem a également dû faire face au retour de Moscou dans la région, qui avait par le passé soutenu les ennemis d’Israël et avait même envoyé des troupes pour combattre les forces israéliennes sur le champ de bataille.

Dans cet environnement, Israël a dû prendre des décisions difficiles quant à savoir qui soutenir, qui frapper, et comment manœuvrer une longue période d’incertitude constante.

La trahison de l’oncle Sam 

Le président égyptien Hosni Mubarak était un partenaire fiable pour Israël depuis qu’il était arrivé à ses fonctions, en 1981. Quand Israël avait changé de dirigeants, qu’il avait affronté le Hezbollah au Liban et le Hamas en Cisjordanie et à Gaza et qu’il avait signé des accords avec Yasser Arafat et avec le roi Hussein de Jordanie, Moubarak avait été l’un de ceux sur lesquels l’État juif avait pu s’appuyer.

Lorsque les manifestations massives avaient éclaté Place Tahrir, au Caire, à partir du 25 janvier 2011, les leaders israéliens avaient bien compris qu’ils étaient peut-être à la veille d’un changement d’ampleur qui serait susceptible de déstabiliser toute la région.

« Il est apparu de manière très claire et très rapidement que c’était une sorte de réaction en chaîne », commente Itai Brun, qui a été à la tête de la division d’analyse de l’administration des renseignements de l’armée israélienne de 2011 à 2015. « Ce qui arrivait en Tunisie arrivait également dans le Golfe, aussi en Égypte, et aussi en Libye ».

En Israël, les journalistes militaires et d’autres s’étaient inquiétés d’une prise de contrôle islamiste à la frontière et de hauts-responsables avaient apporté leur soutien public à Mubarak.

« Nous avons toujours eu et nous avons toujours un grand respect pour le président Mubarak », avait déclaré le président Shimon Peres en date du 31 janvier 2011.

Quelques heures plus tard, le président américain Barack Obama avait déclaré dans un communiqué qu’il avait demandé à Moubarak qu’une transition calme « soit maintenant mise en œuvre ». Le 11 février, le vice-président égyptien, Omar Suleiman, avait annoncé que Moubarak avait démissionné et que les militaires prenaient le contrôle du pays jusqu’à ce que de nouvelles élections soient organisées.

Benjamin Netanyahu et le président égyptien Hosni Mubarak au Caire, en juillet 2010. (Crédit : Moshe Milner/Government Press Office/Flash90)

La chute de Moubarak avait pu être un désastre pour les Israéliens – mais Netanyahu n’avait guère eu d’options pour protéger l’allié de l’État juif.

« Je pense que l’influence d’Israël a été limitée, dans la mesure où les États-Unis avaient vu leur propre capacité à changer les choses limitée également », commente Daniel Byman, chercheur au Centre de politique au Moyen-Orient au sein de l’Institution Brookings.

Pour Israël, le départ de Moubarak, appuyé par les Américains, avait été un coup majeur porté à l’accord de paix conclu entre l’État juif et l’Egypte. Netanyahu avait vivement recommandé à Obama et aux dirigeants européens de garantir que les Égyptiens honoreraient leur part de l’accord s’ils souhaitaient gagner une légitimité aux yeux des Occidentaux.

« Nous ne pouvons faire qu’une seule chose : Mettre en garde la communauté internationale en lui disant d’exercer des pressions sur l’Égypte de manière à maintenir la paix avec Israël, quel que soit le gouvernement qui sera désigné », avait commenté l’ancien ambassadeur Zvi Mazel auprès de VOA, à ce moment-là. « Si ce sont les Frères musulmans, il y aura – il pourrait y avoir une guerre. Mais est-ce là le désir de la population égyptienne, faire la guerre ? »

Un grand nombre d’observateurs avaient considéré l’abandon de Moubarak par Obama, après des journées entières de pressions et de protestations croissantes, comme un idéalisme dangereusement naïf de la part de l’administration américaine.

Le président américain Barack Obama en réunion avec les membres de son équipe de sécurité nationale pour discuter de la situation en Égypte, dans la salle de situation de la Maison Blanche à Washington (Crédit : AP/White House Photo, Pete Souza).

L’administration Obama « aurait dû aussi penser à Israël avant de se précipiter à réclamer le départ de Moubarak », avait écrit à l’époque Dov Weisglass, un ancien conseiller d’Ariel Sharon, selon Politico. « Il est difficile de penser à des nuisances plus graves faites à la sécurité d’Israël que l’effondrement de l’accord de paix avec l’Égypte. »

Les officiels israéliens n’avaient pas eu le sentiment qu’il y avait des chances que les jeunes idéalistes de la place Tahrir parviennent à prendre le pouvoir. Ce serait soit – dans le meilleur des scénarios – les généraux égyptiens, soit les Frères musulmans.

« De nombreux Israéliens étaient très inquiets. Ils pensaient que ce qui leur était familier était en train de tomber et que les conséquences seraient imprévisibles, en particulier en Égypte », explique Brun.

Comme c’était redouté, des voix s’étaient rapidement levées après la sortie de Moubarak, remettant l’accord de paix entre l’Égypte et Israël en question. Le leader des Frères musulmans, Mohammed Badie, avait appelé le nouveau parlement élu à « demander à voix haute la cessation de la prise en compte de la normalisation… et de réexaminer l’Accord de Camp David. »

Sur la frontière sud avec l’Egypte, en Israël, les forces de sécurité avaient commencé à se dissiper lorsque le gouvernement de transition placé sous l’autorité du maréchal Hussein Tantawi avait pris le pouvoir en remplacement de Moubarak.

Une insurrection jihadiste dans le nord de Sinaï, un secteur agité, avait gagné en ampleur, apparemment renforcé par la présence de terroristes gazaouis.

Illustration : Un gazoduc dans la péninsule du Sinaï saboté par un groupe djihadiste en 2012. (Crédit : AP/Archives)

Le 7 avril 2011, les terroristes de Gaza avaient lancé un missile antiaérien vers un bus scolaire en Israël, tuant un adolescent de 16 ans. Le 18 août, une série d’attaques transfrontalières, depuis le Sinaï, avait tué huit soldats et civils israéliens. Les attaques contre un pipeline qui traverse toute la péninsule étaient devenues régulières, entraînant des craintes sur l’approvisionnement en énergie au sein de l’État juif.

« Toutes les craintes de l’establishment politique et militaire se justifiaient », continue Brun. « On pensait que c’est ce qui pouvait arriver et cela s’est très exactement produit très rapidement ».

Israël avait compris que le pays allait entrer dans une période marquée par l’incertitude. « L’ordre précédent que nous connaissons s’était effondré, nous avions compris que le nouvel ordre devait encore se mettre en place », explique Brun. « Et nous avions donc dit au leadership militaire et à l’échelon politique que nous allions entrer dans une période transitoire qui serait marquée par l’incertitude, l’instabilité et la volatilité ».

Brick. Gen. Itai Brun, le chef de l’unité la recherche et de l’analyse des renseignements militaires de Tsahal, à une audience de la commission des Affaires étrangères et de la Défense à la Knesset en 2012 (Crédit : Noam Moskowitz / Flash90)

Malgré les visages familiers en charge du pays, le gouvernement militaire égyptien avait pris des actions qui avaient inquiété l’État juif – notamment en ouvrant le poste-frontière de Rafah avec la bande de Gaza, placée sous l’autorité du Hamas.

Israël avait tenté d’apprendre ce qu’était le nouveau régime et de créer des canaux de dialogue. « Tantawi était une personnalité connue », note Brun. « Le sentiment dominant était qu’on pouvait faire des choses avec lui un peu comme on avait pu le faire avec Moubarak – mais un peu ».

Mais cela n’avait pas toujours été le cas. Au mois de septembre 2011, après le meurtre de six soldats égyptiens par des troupes israéliennes qui poursuivaient des terroristes palestiniens le long de la frontière avec l’Égypte, pendant les attaques du mois d’août, des milliers d’émeutiers avaient détruit un mur de sécurité autour d’un immeuble, un gratte-ciel, qui accueillait l’ambassade israélienne du Caire. Les bureaux avaient été saccagés.

Obama avait appelé le gouvernement égyptien à « honorer ses obligations visant à sauvegarder la sécurité de l’ambassade israélienne », selon un communiqué qui avait alors été émis par la Maison Blanche.

Suite à l’intervention des États-Unis, l’Egypte avait envoyé des forces de commando dans le complexe de l’ambassade pour secourir le personnel israélien, qui s’était réfugié dans une pièce blindée. Quelques années plus tard, Netanyahu avait affirmé avoir envisagé un raid pour sauver l’équipe des services diplomatiques, même si des officiels du ministère des Affaires étrangères ont exprimé leur doute face à cette version des événements.

Des manifestants égyptiens démolissent un mur de béton protégeant l’ambassade d’Israël au Caire, le 9 septembre 2011. (AP/Amr Nabil)

L’attaque avait amené le personnel de l’ambassade presque tout entier à évacuer les lieux, dans l’une des pires crises à avoir frappé les relations entre les deux pays depuis le traité de paix conclu en 1979. Les responsables israéliens avaient indiqué avoir tenté de joindre leurs homologues égyptiens, mais qu’ils avaient été ignorés.

Les Frères musulmans aux commandes

Près d’un an et demi après l’éviction de Moubarak, les craintes d’Israël de voir la transition vers la démocratie ouvrir la voie à une prise de pouvoir islamiste se sont concrétisées lorsque le candidat des Frères musulmans, Mohammed Morsi, a remporté les élections présidentielles.

Le président égyptien Mohammed Morsi s’adresse à des partisans devant le palais présidentiel au Caire, en Égypte. (Crédit : AP/Aly Hazaza, El Shorouk).

« Beaucoup de gens étaient très inquiets », a expliqué Ksenia Svetlova, ancienne députée à la Knesset et chargée de cours à Mitvim – l’Institut israélien pour les politiques étrangères régionales.

Mais Israël gardait l’espoir de pouvoir travailler avec Morsi, qui aurait déclaré à un agent du Mossad qu’il n’avait pas l’intention de rompre les liens avec l’État juif, et était conforté par le fait qu’une grande partie de la direction militaire restait en place.

« Il y avait encore l’espoir qu’il serait possible de travailler avec [les généraux] », a déclaré Svetlova, qui contribue à la version en hébreu du Times of Israël, Zman Yisrael. « Ils avaient moins d’influence, mais ils en avaient encore ».

Alors que Jérusalem et Le Caire étaient peut-être plus éloignés l’un de l’autre qu’ils ne l’avaient été depuis des années, Israël a tout de même réussi à coopérer avec Morsi, principalement par le biais d’opérations de défense.

Des camions de l’armée transportent des chars militaires égyptiens dans le nord de la péninsule du Sinaï, en Égypte, le 9 août 2012. (Crédit : AP)

Israël a donné la priorité aux expressions tangibles de la poursuite de la coopération en matière de sécurité, a souligné Moshe Albo, historien du Moyen-Orient moderne et chercheur au Dado Center for Interdisciplinary Military Studies.

Cela signifie que l’accent a été mis sur la coopération en matière de sécurité frontalière, le maintien de l’ambassade au Caire et le maintien des attachés militaires dans les deux pays.

« L’accent a été mis sur la sécurité, puis, une fois cette question réglée, ils ont pu discuter des accords commerciaux, etc. »

Alors que la situation sécuritaire dans le Sinaï, à Gaza et dans le sud d’Israël continue de se détériorer, Israël aurait autorisé l’Égypte à déployer des troupes, des chars et des hélicoptères d’attaque supplémentaires dans la péninsule du Sinaï afin de tenter de réprimer les groupes terroristes dans la région.

En novembre 2012, alors qu’Israël entamait une campagne aérienne de trois semaines contre le Hamas pour endiguer les tirs de roquettes depuis Gaza, l’Égypte a pu participer à la négociation d’un cessez-le-feu, en partie grâce au fait qu’elle avait un islamiste des Frères musulmans au pouvoir.

Selon Brun, Israël a considéré que les liens étroits entre les Frères musulmans et le Hamas constituaient un avantage. « Il était clair que la médiation égyptienne pouvait contribuer à la conclusion rapide de l’opération », a-t-il ajouté.

Smoke rises from a building in the northern Gaza Strip after an Israeli airstrike on November 16 (photo credit: Uri Lenz/Flash90)
De la fumée s’élève d’un bâtiment dans le nord de la bande de Gaza après une frappe aérienne israélienne le 16 novembre 2012 pendant l’opération Pilier de défense. (Crédit : Uri Lenz/Flash90)

À l’époque, l’Égypte avait tout intérêt à la stabilité et cherchait à jouer un rôle actif dans la région, selon Yossi Kuperwasser, qui était alors directeur général du ministère des Affaires stratégiques.

« Le fait que nous ayons permis à l’Égypte, sous la présidence de Morsi à l’époque, de jouer un rôle, un rôle positif, dans la stabilisation de la situation… Je pense que c’était très important », a-t-il déclaré.

Parallèlement, les liens entre les Frères musulmans et le Hamas présentent des inconvénients pour Israël. Avec Morsi au pouvoir, le Hamas a bénéficié d’une certaine légitimité relative sur la scène internationale après l’opération. Fin 2012 et début 2013, il a accueilli dans la bande de Gaza les ministres des Affaires étrangères turc et tunisien, les Premiers ministres égyptien et malaisien, ainsi que le riche émir du Qatar.

L’armée riposte

À la fin de 2013, Israël avait survécu à la tentative de démocratisation de l’Égypte et saluait l’ascension d’un nouvel homme fort, le chef de la défense Abdel-Fattah el-Sissi, qui a évincé Morsi par un coup d’État, mettant ainsi fin à son année de règne divisé.

« Il était certainement perçu comme une figure dont l’orientation était similaire à celle du régime d’avant les Frères musulmans », a estimé Brun à propos de Sissi.

Le ministre égyptien de la Défense, le lieutenant-général Abdel-Fattah el-Sissi, à gauche, rencontre le président égyptien Mohammed Morsi au siège de la présidence au Caire, le 21 février 2013 (Crédit : AP Photo/Mohammed Abd El Moaty, présidence égyptienne).

La coopération d’Israël avec l’Égypte sous Sissi s’est renforcée autour de la sécurité et de l’énergie.

Une annexe de l’accord de paix de 1979 donnant à Israël un droit de regard sur l’étendue des déploiements militaires égyptiens est rapidement devenue caduque, Le Caire ayant reçu carte blanche, selon des responsables israéliens, signe que Jérusalem ne s’inquiète pas que les gros canons égyptiens puissent être retournés contre elle.

Selon des médias étrangers, Israël a aidé l’armée égyptienne à réprimer l’insurrection djihadiste dans le Sinaï avec sa propre campagne de bombardements, et l’Égypte a pris part aux efforts visant à freiner le Hamas à Gaza.

En 2014, un tribunal égyptien a interdit au Hamas d’opérer en Égypte et a ordonné la saisie de ses actifs sur place.

Sissi a également ordonné le rasage de maisons pour créer une zone tampon avec la bande de Gaza. En mars 2014, l’armée égyptienne a annoncé avoir détruit 1 370 tunnels de contrebande sous sa frontière avec la bande de Gaza.

Lorsque la guerre a de nouveau éclaté dans l’enclave palestinienne en juillet 2014 avec l’opération Bordure protectrice, les chaînes de médias égyptiennes privées et publiques ont amèrement critiqué le Hamas, tenu pour responsable de la provocation d’un nouveau conflit avec Israël.

De la fumée s’élève après une frappe aérienne à Rafah, ville du Sinaï, vue depuis la bande de Gaza, le 1er juillet 2015. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

« Les réactions égyptiennes représentent un changement de cap spectaculaire », a affirmé Mira Tzoreff, qui enseigne la politique égyptienne au département d’études africaines et du Moyen-Orient de l’université de Tel Aviv et au centre Moshe Dayan. « Cela n’a pas commencé avec l’opération Bordure protectrice, mais avec l’arrivée de Sissi au pouvoir, lorsqu’il a clairement indiqué qui est l’ennemi de l’Égypte et ce qu’il prévoit de faire avec un tel ennemi… Sissi faisait exploser des tunnels dans le Sinaï avant que nous [en Israël] ne rêvions d’exploser des tunnels. »

En janvier 2019, CBS News a demandé à Sissi si la coopération en matière de défense entre Le Caire et Jérusalem était plus étroite qu’elle ne l’avait jamais été. « C’est exact… Nous avons un large spectre de coopération avec les Israéliens », a-t-il répondu.

Aujourd’hui, l’Égypte s’est imposée comme le seul pays capable d’assurer une médiation efficace entre Israël et le Hamas, écartant les tentatives turques et qataries de mettre fin au conflit et de renforcer leur position. La dernière guerre de mai 2021 l’a largement prouvé.

Les deux parties ont également trouvé un terrain d’entente en matière de coopération énergétique, les gisements de gaz découverts en Méditerranée orientale ouvrant la voie à de nouvelles opportunités pour les deux pays. L’Égypte et la Turquie étant opposées dans la guerre civile libyenne – un autre héritage violent du Printemps arabe – Le Caire, Jérusalem et d’autres acteurs se sont réunis pour former le Forum du gaz de la Méditerranée orientale, un rempart contre les mesures agressives de la Turquie dans la région.

Pourtant, les obstacles qui entravaient les relations entre Israël et l’Égypte avant février 2011 sont toujours d’actualité. Les forces puissantes de la société égyptienne qui s’opposent à la normalisation avec Israël empêchent l’épanouissement des liens. L’hostilité envers Israël au sein de l’élite de la société civile – la presse, les écrivains, les universitaires – combinée à l’antisémitisme populaire largement répandu a tempéré toute expression publique de rapprochement.

Alors que Moubarak rencontrait régulièrement les dirigeants israéliens, y compris Netanyahu, Sissi a évité les rencontres publiques avec le dirigeant israélien.

Et pourtant, dix ans après que les responsables israéliens ont craint que les protestations populaires en Égypte ne dégénèrent en une guerre ouverte entre les deux pays, Le Caire et Jérusalem entretiennent des liens qui semblent plus étroits qu’ils ne l’étaient même sous Moubarak. Tout ce qu’Israël craignait s’est effectivement produit – élection d’islamistes au pouvoir, instabilité, insurrection meurtrière à la frontière, recul de l’influence américaine – mais en fin de compte, le seul effet durable du Printemps arabe en Égypte semble être le renforcement du pacte israélo-égyptien.

« Au final, la situation stratégique d’Israël est devenue plus confortable », a souligné Brun, « mais ce n’est pas seulement le bouleversement régional. C’est aussi l’administration Trump, et d’autres facteurs, mais quand nous regardons en arrière, je pense qu’Israël est l’un des pays qui a le plus profité de l’ébranlement régional, car le travail de sape de nos adversaires a finalement été bénéfique pour Israël. »

Le bain de sang syrien

En Egypte, Israël avait trouvé un moyen de naviguer entre les vagues du Printemps arabe en suivant le mouvement et en cherchant des moyens de transformer les défis en opportunités. Cela a été la même approche qui a été adoptée pour la Syrie – même si l’issue et la manière dont l’État juif a mis en place cette approche ont été radicalement différentes de nombreuses façons.

Comme avec l’Égypte, les leaders israéliens avaient observé avec inquiétude les mouvements de protestation populaire prendre une ampleur inattendue – dégénérant, dans ce cas précis, en guerre civile. S’il n’y avait pas d’amour perdu, à Jérusalem, pour le régime de Bashar el-Assad et que nombreux Israéliens espéraient que les Syriens soient en position de se libérer du joug de l’oppression, il y avait également des craintes pour le pays – qu’Assad soit renversé ou qu’il reste à son poste.

Dans la mesure où il était difficile pour Israël de déterminer le déroulement des événements, Israël s’était préparé à plusieurs scénarios.

Photo publiée sur la page Facebook officielle de la présidence syrienne : au centre, le président Bashar el-Assad parle avec des soldats syriens à Habeet, dans la province d’Idleb, le 22 octobre 2019. (Crédt : Facebook via AP)

« Nous avons rapidement compris qu’il y aurait deux possibilités. La première, que Bashar ou l’un des successeurs issu de l’ordre d’Assad survivrait et qu’il aiderait à renforcer l’influence du Hezbollah et de l’Iran en Syrie. La deuxième, qu’il s’écroulerait, et que ce serait lié à la présence de jihadistes sur notre frontière nord », continue Brun.

Daniel Byman. (Crédit photo : Georgetown University, Autorisation)

Israël s’était efforcé de comprendre comment le conflit était en train de se dérouler, plutôt que d’essayer de l’influencer et de changer son cours – une décision très raisonnable à ce moment-là.

Le pays gérait, entre autres, le traumatisme de l’occupation du Liban – au cours de laquelle les tentatives d’intervention dans la politique nationale d’un pays arabe avaient amené le pays à s’enliser, pendant 18 ans, dans un bourbier qui avait entraîné la mort de centaines de soldats de l’armée israélienne.

« Il n’est pas évident à mes yeux qu’Israël aurait pu faire quelque chose de plus que ses opérations individuelles dans la guerre syrienne », dit Byman.

« Rester à l’écart a permis de garantir que cet événement important (et porteur de divisions) dans la région n’a pas été ‘à cause d’Israël’ et cela a facilité, le temps passant, le travail entrepris par Israël avec les États du Golfe et ses autres alliés futurs ».

Des hommes transportent une victime, après un bombardement sur la ville d’Alep, le 1er février 2014
(Crédit : AMC/AFP Zein Al-Rifai)

Il y a eu trois exceptions faites à cette politique de rester en marge. Israël a répondu aux obus qui s’écrasaient sur son territoire, le pays a offert une aide humanitaire et utilisé des frappes aériennes pour éviter aux armes de destruction massive de tomber entre les mains des terroristes et aux missiles de précision d’être remis au Hezbollah par l’Iran.

Le pays a aussi évité de s’impliquer dans la défense des proches des résidents druzes syriens du plateau du Golan, face aux attaques ou aux menaces des groupes rebelles syriens, de l’autre côté de la frontière. La plus grande partie de cette population n’a pas demandé la nationalité israélienne et a continué à soutenir le régime d’Assad.

De jeunes membres de la communauté druze brandissent des drapeaux syriens lors d’un rassemblement dans le village druze de Majdal Shams, sur les hauteurs du Golan, le 6 octobre 2018, à l’occasion du 45e anniversaire de la guerre israélo-arabe de 1973 (AFP PHOTO / JALAA MAREY)

Au mois de juin 2015, après le massacre de 20 villageois druzes par des combattants du front Al-Nusra, des hommes druzes avaient lancé une embuscade et tué un Syrien blessé qui était transporté pour être pris en charge par les médecins, sur le plateau du Golan. Quelques jours plus tard, Moshe Yaalon, le ministre de la Défense, avait confirmé qu’Israël avait fourni des aides aux rebelles syriens à condition qu’ils ne s’en prennent pas aux Druzes.

Au mois de novembre 2017, Israël avait indiqué que le pays défendrait le village druze syrien de Hader, quelques heures après la mort de neuf personnes dans un attentat-suicide commis par un terroriste du Front Al-Nusra de l’autre côté de la frontière – une attaque qui avait entraîné des affrontements entre les forces rebelles et du gouvernement syrien.

Certaines informations avaient indiqué qu’Israël tenterait de créer une zone-tampon plus robuste sur la frontière, qui resterait en place après la guerre civile. Les activistes de l’opposition avaient affirmé que l’État juif apportait des salaires aux groupes armés, qui tiendraient les éléments pro-iraniens à l’écart de la frontière. Mais – pour peu que cette volonté ait été réelle – cela avait échoué.

Une ambulance de Tsahal qui a été attaquée par des résidents druzes israéliens dans le Golan alors qu’elle transportait des blessés de guerre syriens pour être soigné en Israël, le 22 juin 2015 (Crédit : Basel Awidat / Flash90)

« Israël n’a pas réussi à installer une zone-tampon », explique  Svetlova.

Même si l’État juif était parvenu à ne pas se laisser attirer dans le conflit tout en empêchant ce dernier d’entrer en Israël, cette politique avait présenté certains défauts.

Des groupes, de l’autre côté de la frontière, avaient attendu davantage de Jérusalem et ils avaient été déçus. « Il semble que ce n’est jamais une bonne idée de trahir des alliés », explique Svetlova. « La prochaine fois, cela sera plus difficile pour Israël de chercher des alliés près de la frontière quand le pays en aura réellement besoin ».

Concernant le régime Assad, Israël aura estimé qu’il était préférable de s’en tenir au mal déjà connu – une formule utilisée par le Premier ministre Ariel Sharon en 2005 lorsqu’il avait voulu convaincre George W. Bush de ne pas chercher à changer le régime en Syrie.

La frontière entre Israël et la Syrie avait été la plus calme depuis 1973 et, si le régime s’était écroulé – avaient pensé les leader israéliens – il aurait été remplacé par des Jihadistes sunnites qui auraient été autrement agressifs.

« Nous étions vraiment inquiets de la possibilité, ces années-là, que des armes chimiques – il y avait un très important stockage d’armes chimiques, du matériel, des missiles qui pouvaient en transporter – il y avait donc cette possibilité que des armes chimiques se retrouvent entre les mains d’autres acteurs, moins responsables et pour certains, très hostiles à notre égard », déclare Brun.

La guerre civile syrienne continuant, ce point de vue avait commencé à changer.

« Je pense qu’au cours des dernières années, Israël a commencé à réaliser que ce n’était pas tout à fait juste de présumer que Bashar el-Assad était, en fin de compte, la meilleure option pour nous », commente Itamar Rabinovich, ancien haut-négociateur israélien auprès de la Syrie et auteur d’un nouvel ouvrage, Syrian Requiem.

« En premier lieu, d’un point de vue stratégique, Israël reconnaît aujourd’hui le fait que c’est Bashar qui permet aujourd’hui aux Iraniens de s’ancrer en Syrie. Et tant que cela dépendra de lui, il ne fera rien pour supprimer cette présence iranienne ».

« Nous savons que l’Iran est beaucoup plus forte », souligne Svetlova. « L’Iran a une présence en Syrie bien plus forte que ce n’était le cas il y a dix ans, ou il y a même cinq ans ».

Intervention limitée en Syrie

En 2013, Israël a compris que la situation en Syrie représentait une opportunité. L’affaiblissement de l’armée syrienne permet à Israël une liberté d’action sans précédent dans le pays, pour lutter contre l’enracinement iranien et le renforcement militaire du Hezbollah. La « campagne entre les guerres », ou Mabam, selon son acronyme en hébreu, est le résultat de ce constat

En mai 2013, Israël a commencé à reconnaître de manière générale qu’il menait des actions militaires ponctuelles en Syrie contre les livraisons de missiles iraniens au Hezbollah, en plus des actions contre certains sites tels que les installations d’armes chimiques syriennes qu’Obama avait publiquement approuvées. Les responsables israéliens ont généralement évité de commenter des incidents spécifiques, ce qui a évité à Assad d’avoir à riposter. En 2017, l’armée de l’air israélienne a reconnu avoir frappé une centaine de cibles syriennes et du Hezbollah depuis le début de la guerre civile.

Avec le temps, Israël a intensifié ses attaques. En 2018, Israël a accusé l’Iran d’avoir tiré 20 roquettes depuis la Syrie sur des positions de Tsahal – c’était la première fois qu’Israël accusait directement Téhéran d’avoir attaqué Israël. Selon des responsables israéliens, des avions de l’armée de l’air israélienne ont mené une opération massive de représailles contre des sites de logistique et de renseignement des forces iraniennes en Syrie. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme basé au Royaume-Uni, en 2018 les frappes israéliennes ont tué en un mois seulement 113 soldats iraniens et miliciens alliés. L’armée israélienne a déclaré à l’époque qu’elle avait frappé plus de 200 cibles iraniennes en Syrie cette année-là.

Malgré la campagne israélienne, l’Iran a poursuivi ses efforts pour établir une tête de pont à la frontière israélienne pour menacer l’État juif, et a préparé des plans pour une série d’attaques, selon l’armée israélienne. En janvier 2015, une frappe de l’armée de l’air israélienne a pris pour cible les dirigeants de la nouvelle hiérarchie terroriste importante du Hezbollah qui prévoyait de procéder à des enlèvements, des attaques à la roquette et d’autres attaques contre des cibles militaires et civiles dans le nord d’Israël.

Ces dernières années, l’Iran a également tenté d’envoyer des drones d’attaque en Israël. En août 2019, l’armée a déclaré avoir procédé à une série de bombardements pour contrecarrer un complot du Corps des gardiens de la révolution islamique d’Iran impliquant des attaques de drones qualifiées de « kamikazes ».

Chaque frappe israélienne, cependant, prend le risque de provoquer des attaques en représailles ou de dégénérer en un conflit plus important. Ce qui rend la situation en Syrie encore plus préoccupante, du point de vue israélien, c’est que la Russie tente également d’exploiter le chaos à ses propres fins.

En 2015, la Russie a envoyé des forces en Syrie pour assurer la survie d’Assad. Israël a dû peser de tout son poids pour établir des lignes rouges explicites que les Russes respecteraient, et s’est tourné vers un pays arabe, partenaire en matière de sécurité, pour y parvenir. Selon le roi Abdallah de Jordanie, en janvier 2016 des avions israéliens et jordaniens ont affronté ensemble des avions de combat russes au-dessus du sud de la Syrie, et les ont avertis de ne pas s’aventurer au-delà de leur frontière commune.

« Nous avons vu les Russes descendre, mais ils ont rencontré des F-16 israéliens et jordaniens, ensemble, dans les deux espaces aériens israélien et jordanien. Les Russes ont été choqués et ont compris qu’ils ne devaient pas nous énerver », aurait déclaré le roi hachémite à l’époque.

Israël et la Russie ont mis en place un mécanisme dit de déconfliction afin d’éviter des incidents entre les parties, et Netanyahu a rencontré le président russe Vladimir Poutine à plusieurs reprises pour discuter de la question.

Les responsables israéliens évitent de révéler l’étendue de cette coordination, mais ils soulignent que l’armée israélienne ne demande pas l’autorisation de la Russie avant de mener des opérations. Ceci dit, la liberté d’action d’Israël a néanmoins été sérieusement réduite, en particulier après que la Russie a fourni des batteries avancées de défense anti-aérienne S-300 à la Syrie suite à un incident au cours duquel un artilleur syrien, visant des avions israéliens, a détruit par erreur un avion russe, tuant les 15 personnes à bord.

Il est évident que l’Iran n’envisage pas de cesser d’envoyer en Syrie des troupes iraniennes et des milices à sa botte pour tenter de mener des attaques contre Israël. De son côté, Israël est déterminé à empêcher ça, et a prouvé que ses capacités de renseignement et d’opération lui conféraient un net avantage sur l’Iran en Syrie.

La présence russe n’est pas près de disparaître, avec ses systèmes avancés de défense aérienne qui pourraient menacer l’hégémonie aérienne d’Israël dans le ciel syrien. « Notre liberté d’action est entre les mains des Russes », a déclaré Svetlova. « Ce n’est plus un problème syro-israélien. C’est un problème syro-russo-israélien. »

Illustration : sur cette image publiée le vendredi 23 juin 2017, des missiles de croisière Kalibr à longue portée sont lancés par un navire de la marine russe en Méditerranée orientale. (Crédit : Service de presse du ministère russe de la Défense via AP)

La présence navale croissante de la Russie en Méditerranée , basée à Tartous en Syrie, pourrait également limiter la liberté d’action d’Israël au large des côtes de la Méditerranée orientale.

Les forces anti-aériennes russes en Syrie assurent la protection des navires russes, ce qui peut compliquer les opérations aériennes israéliennes dans la région. En outre, les systèmes de renseignement avancés de la Russie signifient qu’ils suivent en permanence les mouvements israéliens et transfèrent potentiellement ces informations à la Syrie, voire même au Hezbollah.

Au cours de la dernière décennie, marquée par la guerre civile juste au-delà de la frontière israélienne, Netanyahu est parvenu à éviter à Israël de se laisser entraîner dans le conflit. La priorité d’Israël, initialement concentrée sur la destruction des armes chimiques syriennes, s’est réorientée vers la lutte contre la présence iranienne en Syrie, qu’il a combattue avec détermination et efficacité. Il n’en demeure pas moins qu’un régime hostile est au pouvoir, soutenu par l’Iran, un ennemi déterminé d’Israël, et par la Russie, une puissance mondiale qui pourrait devenir assez dangereuse.

« Je pense que le fait que Bashar soit resté en place est un résultat négatif », a déclaré Brun. « Pourtant, ce n’est pas si simple, car je suis également d’accord pour considérer qu’il offre une sorte de stabilité ; c’est un acteur responsable, on le connaît, on sait plus ou moins comment il va agir. Mais à mes yeux, la présence de l’Iran et du Hezbollah en Syrie – et même l’aspect moral de maintenir [Bashar] au pouvoir après qu’il a tué tant de gens, violé tant de normes internationales, et utilisé des armes chimiques – est un résultat extrêmement négatif quant à l’ordre démocratique libéral dans le monde.

Les adversaires sur la défense

Israël avait beaucoup à craindre il y a dix ans. Mais les scénarios que ses dirigeants craignaient ne se sont pas réalisés ou se sont matérialisés à un niveau beaucoup plus faible que prévu. Les armes chimiques ne sont pas tombées entre les mains de terroristes ; l’Égypte reste très attachée à la coopération sécuritaire avec Israël ; les organisations djihadistes ne sont pas devenues une menace majeure pour les citoyens ou les soldats israéliens ; le roi Abdallah est assis en toute sécurité sur le trône de Jordanie.

Le résultat est encore meilleur si l’on regarde comment se sont comportés les adversaires d’Israël. L’Iran, qui a connu une vague de succès dans les premières années du printemps arabe, est sur la défensive depuis peu. Des commandants de haut rang comme Qassem Soleimani et des alliés clés ont été tués, l’Iran continue de subir des échecs étonnants en matière de renseignement sur son programme nucléaire et son économie est en ruine à cause des sanctions américaines.

Des personnes en deuil assistent à une cérémonie funéraire sur la place Enqelab-e-Eslami (Révolution islamique) à Téhéran, en Iran, le 6 janvier 2020, pour le général iranien Qassem Soleimani, en photo sur des affiches, et ses frères de combat, tués en Irak dans une frappe de drones américains vendredi. (Crédit : AP / Ebrahim Noroozi)

Les réseaux djihadistes sunnites ont également été durement touchés. Le califat de l’État islamique a été anéanti et les groupes liés à Al-Qaïda l’ont rejeté en Syrie, tandis que les hauts dirigeants continuent d’être éliminés ou passent de longues périodes dans la clandestinité.

Dans le même temps, les États sunnites modérés se sont rassemblés autour d’une opposition à l’Iran et à la Turquie, tout en signant des accords de normalisation avec Israël.

Même si un certain nombre de facteurs ont joué dans l’issue de la situation, Netanyahu est salué pour son leadership face aux changements drastiques survenus au cours de la dernière décennie – même par un grand nombre de personnes qui ne soutiennent pas ses politiques dans d’autres domaines.

Ksenia Svetlova de l’Union sioniste (Miriam Alster / Flash90)

« Je suis personnellement en désaccord avec la vision de paix à l’égard des Palestiniens et du JCPOA de Netanyahu », explique Byman, de la  Brookings Institution.

« Toutefois, au vu de ses croyances, il a très bien joué. Il a aidé à encourager le mécontentement autour de l’accord sur le nucléaire dont Trump s’est retiré, et en général, il a réussi à utiliser l’Iran pour forger de nouvelles relations avec des États importants comme les Émirats arabes unis. Plus largement, il a réussi à travailler avec la Russie – même si cela a été souvent difficile – lorsque les États-Unis ont diminué leur rôle dans la région. Dans l’ensemble, Israël est sorti de la dernière décennie avec des liens nouveaux ou plus forts tissés avec des acteurs régionaux importants, et le pays n’a pas eu à faire de concessions sur la question palestinienne ».

« Je pense que certaines de ses décisions ont été correctes », a continué Svetlova, qui a servi dans l’opposition comme député quand Netanyahu était Premier ministre, « comme la non-implication dans la guerre civile syrienne ».

Regardant la période entière, la politique de Netanyahu, dans l’ensemble, a été correcte, a dit Brun. « Israël a su tirer avantage du chaos, ou de la guerre, pour contrer avec une intensité relative les menaces existantes ou émergeantes ».

L’équipe du Times of Israël a contribué à cet article.

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