Chine: Les trouvailles de chercheurs israéliens sur la « Muraille de Gengis Khan »
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Chine: Les trouvailles de chercheurs israéliens sur la « Muraille de Gengis Khan »

Selon une étude hi-tech israélienne, cette section de 737 km de la Grande muraille a été édifiée avant l'arrivée du chef féroce et elle a été construite pour contrôler les nomades

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Un homme fait des fouilles sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)
    Un homme fait des fouilles sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)
  • Un homme fait des fouilles sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)
    Un homme fait des fouilles sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)
  • Le professeur Gideon Shelach-Lavi dans les steppes de Mongolie (Autorisation : Université hébraïque)
    Le professeur Gideon Shelach-Lavi dans les steppes de Mongolie (Autorisation : Université hébraïque)
  • Des forts de l'ère médiévale dans les steppes de Mongolie (Autorisation : Université hébraïque)
    Des forts de l'ère médiévale dans les steppes de Mongolie (Autorisation : Université hébraïque)
  • Des chevaux de Mongolie (Autorisation : Université hébraïque)
    Des chevaux de Mongolie (Autorisation : Université hébraïque)
  • Vue aérienne des fouilles entreprises sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)
    Vue aérienne des fouilles entreprises sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)
  • Portrait de Genghis Khan, dans un aobum dépeignant les empereurs de   Yuan, dans le musée du palais national de Taipei (Crédit : Domaine public via Wikipedia)
    Portrait de Genghis Khan, dans un aobum dépeignant les empereurs de Yuan, dans le musée du palais national de Taipei (Crédit : Domaine public via Wikipedia)
  • Une yourte utilisée par l'équipe chargée des fouilles sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)
    Une yourte utilisée par l'équipe chargée des fouilles sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)

Une nouvelle étude archéologique et une cartographie détaillée hi-tech – la première en son genre – de la section nord de la Grande muraille de Chine offre un aperçu sur la raison ayant justifié l’édification de la Ligne nord – ainsi que sur la raison pour laquelle des murs peuvent encore être construits à l’époque contemporaine.

Mise en place dans les steppes de Mongolie, cette partie de la Muraille est communément appelée « Muraille de Gengis Khan » mais attention, spoiler : Contrairement à une hypothèse prisée depuis longtemps dans l’histoire, elle n’avait pas été construite pour assurer une défense contre un Mongol tristement célèbre répondant au nom de Gengis Khan.

En fait, la majorité des murs n’ont pas été pensés comme étant des barrières faisant obstacle aux armées des envahisseurs, selon le principal auteur de l’étude, le professeur de l’université Hébraïque Gideon Shelach-Lavi.

Shelach-Lavi explique ainsi au Times of Israel que, en plus de la réalisation d’une cartographie précise, une partie de ses recherches en cours consacrées à ce mur et à d’autres sections, en Chine, vise à mieux comprendre pourquoi les Etats ou les dirigeants étaient amenés à prendre la décision d’investir de l’énergie et des ressources dans l’édification de murailles. Il a récemment reçu le prestigieuse subvention ERC Advanced, accordée par l’Union européenne, d’une valeur de 2 499 750 dollars, pour poursuivre cette étude.

Portrait de Genghis Khan, dans un aobum dépeignant les empereurs de Yuan, dans le musée du palais national de Taipei (Crédit : Domaine public via Wikipedia)

Ce n’est pas habituellement la guerre qui va justifier la construction d’un mur, explique Shelach-Lavi. « Nous avons tendance à penser que les murs sont construits contre les armées, mais il y a probablement de nombreux facteurs liés également aux déplacements des réfugiés, à une pression mise par l’éventuelle arrivée de réfugiés et à la perception – qui n’est pas nécessairement réelle – que les dirigeants doivent les dissuader de venir », note-t-il.

L’étude disciplinaire d’une section de 737 kilomètres, construite aux alentours du 11e siècle sur la ligne nord de la Grande muraille, a impliqué des archéologues et des chercheurs de l’université Hébraïque de Jérusalem, de l’université de Yale et de l’Académie des sciences de Mongolie. Leurs conclusions ont été publiées en date du 9 juin dans un article paru dans le journal britannique Antiquity review of world archaeology.

L’équipe a utilisé des relevés archéologiques, des analyses de systèmes d’information géographiques (SIG), des photographies prises par des drones et des analyses d’images par satellite pour explorer la fonctionnalité du mur ainsi que la logique de sa construction dans la province reculée de Dornod, dans le nord-est de la Mongolie.

Le professeur Gideon Shelach-Lavi dans les steppes de Mongolie (Autorisation : Université hébraïque)

L’archéologue Shelach-Lavi s’est spécialisé dans la Chine préhistorique depuis les années 1990. Cette étude de la période médiévale est une nouveauté pour lui, comme l’est aussi ce déplacement dans les steppes mongoliennes. Contrairement à d’autres sections de la Grande Muraille de Chine, la ligne nord, dit-il, n’a pas été construite pour créer une séparation entre les économies agricole et pastorale, mais elle se situe « dans les profondeurs des steppes, au plus profond des peuples nomades ».

Sur la base de découvertes archéologiques, l’équipe estime que cette partie du mur remonte au 11e, voire au début du 12e siècle, quand l’empire des Khitan ou la dynastie Liao gouvernaient la région (l’an 907–1125). Contrairement aux autres dynasties chinoises, les racines de cet empire étaient nomades mais la population s’était adaptée à la bureaucratie chinoise. A comparer, ajoute Shelach-Lavi, à la manière dont le royaume hachémite jordanien s’enorgueillit encore de ses racines bédouines.

Une yourte utilisée par l’équipe chargée des fouilles sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)

« Nous avons tendance à penser que les murs avaient été construits par des dynasties chinoises, contre les peuples nomades. Dans l’exemple que nous avons ici, la dynastie avait été fondée par des personnes dont les origines étaient nomades », continue Shelach-Lavi. La dynastie avait maintenu sa culture nomade et elle n’avait pas une, mais cinq villes-capitales, entre lesquelles la cour se déplaçait, vivant sous des tentes.

« La dynastie Liao… avait été un ennemi formidable des Song du nord (960–1127), la dynastie chinoise qui régnait dans le sud », note l’article.

Les chercheurs ont découvert que le mur n’avait pas été édifié pour symboliser la conquête de la Mongolie par la Chine sur la base de travaux de datation et pas plus – ce qui a pu être déterminé à partir de sa taille – dans le but de repousser les armées des envahisseurs, comme celle de Gengis Khan à une période bien ultérieure.

« Sa construction a davantage à voir avec les interactions au sein des peuples nomades », dit Shelach-Lavi.

Des chevaux de Mongolie (Autorisation : Université hébraïque)

Contrairement à la perception populaire d’une Grande muraille construite en briques, une grande partie de ses sections moins connues a été fabriquée en terre (la Grande muraille, toute entière, aura été construite entre les dernières siècles qui ont précédé l’ère commune jusqu’au 17e siècle de l’ère commune). Le Ligne nord a été édifiée à l’aide de terre battue. Shelach-Lavi explique que les constructeurs ont creusé une tranchée, qu’ils ont pris la terre qui s’y trouvait et qu’ils l’ont pilonnée pour la rendre très solide et très compacte.

Mais ceux qui ont construit le mur ne « prévoyaient pas d’arrêter les armées », continue-t-il, dans la mesure où avec des édifices de deux mètres de haut et de deux mètres de large, « ce n’était pas quelque chose qu’une armée ou une autre ne serait pas parvenue à franchir rapidement », selon Shelach-Lavi.

Selon l’article qui a été publié, l’équipe a identifié 72 structures, le long du mur, qui étaient organisées en petits ensembles, chacun situés à environ 30 kilomètres les unes des autres. Se rendre de l’une à l’autre à cheval, en utilisant une charrette ou même à pieds ne prenait que quelques heures, écrivent les auteurs.

« Il semble clair que ces ensembles étaient des centres d’activités humaines qui étaient probablement contemporains du mur alors en usage », continuent-ils dans l’article.

Des forts de l’ère médiévale dans les steppes de Mongolie (Autorisation : Université hébraïque)

Ces 72 structures n’avaient toutefois pas été construites en hauteur, et plutôt dans des plaines relativement plates situées entre deux chaînes de montagne. De la même manière, elles avaient été placées « à des endroits paraissant favoriser les voies de passage naturelles à travers le mur (contrairement à des localisations élevées avec une forte visibilité) », continuent les auteurs.

« Ce n’était pas une fortification militaire de la frontière. Il s’agissait plutôt de contrôler le mouvement des personnes », note Shelach-Lavi, ou peut-être de prélever des taxes. Les populations nomades locales, les bergers, se trouvaient dans l’obligation de traverser les portes étroites situées aux abords des camps, le long du mur, et il était donc possible de les contrôler, continue-t-il. Des vestiges de structures circulaires peuvent désigner les endroits où les troupeaux étaient installés, mais les tests à effectuer en laboratoire pour confirmer cette hypothèse ont été ajournés en raison du coronavirus.

Vue aérienne des fouilles entreprises sur la ligne nord de la grande muraille de Chine (Autorisation : Université hébraïque)

Même ainsi, le mur représente un investissement en termes de main-d’oeuvre et de ressources énormes pour une zone aussi reculée.

« Nous pensons que la dynastie Liao a ressenti le besoin de contrôler les choses et de stopper les déplacements massifs de population », dit Shelach-Lavi, qui ajoute que les périodes du 11e, 12e et 13e siècles ont été marquées par une grande instabilité climatique. Un hiver et un printemps particulièrement glaciaux avaient dû empêcher la repousse de l’herbe et pousser les nomades à partir vers le sud, estime-t-il.

La combinaison des pressions économiques et du changement climatique ont donc entraîné une vague de migration et de réfugiés qui a été contrôlée par l’édification d’un mur. Ça ne vous rappelle rien ?

« Je ne veux pas avoir l’air trop simpliste », s’esclaffe Shelach-Lavi en réponse. « Il est difficile de comparer [avec la frontière séparant les Etats-Unis du Mexique]… Mais par le biais de cette étude, on espère pouvoir mieux comprendre les raisons pour lesquelles les Etats construisaient des murs, ce qui nous permettra de mieux comprendre aussi la période actuelle », dit-il.

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