Comment le fondateur d’Universal Pictures a sauvé des Juifs
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Comment le fondateur d’Universal Pictures a sauvé des Juifs

Un nouveau documentaire s'intéresse à Carl Laemmle, immigré juif allemand, qui s'est battu pour sauver 300 familles juives de l'Allemagne nazie

Le héros de la Shoah et fondateur d'Universal Pictures Carl Laemmle. (Autorisation : James L. Freedman.)
Le héros de la Shoah et fondateur d'Universal Pictures Carl Laemmle. (Autorisation : James L. Freedman.)

Après avoir perdu le studio de cinéma qui avait présenté au public Dracula et Frankenstein, Carl Laemmle aura mené une dernière mission vitale. Fondateur de ce qui est devenu aujourd’hui Universal Pictures, il aura œuvré à sauver des Juifs – comme lui – menacés par Hitler dans les années 1930, et ce, malgré l’opposition du département d’Etat américain.

Au moment de sa mort, en 1939, il était parvenu à sauver plus de 300 familles juives.

La vie de Carl Laemmle est au cœur d’un nouveau documentaire éponyme et réalisé par James Freedman. Il a fait partie de la sélection officielle des derniers festivals internationaux du film juif de San Diego et d’Atlanta, notamment, et sera prochainement présenté en sélection officielle aux festivals du film juif de Los Angeles et Toronto.

Avec son logo très reconnaissable qui forme un globe, le studio fondé par Carl Laemmle portent bien leur nom (selon le site internet d’Universal, il s’agit du quatrième studio le plus ancien opérant encore aujourd’hui). Mais peu de personnes se souviennent en revanche de son créateur.

Le qualifiant de « véritable héros américain », le réalisateur James Freedman déclare : « Je savais qu’il fallait que je raconte cette formidable histoire et que je la fasse connaître au monde ».

Pour lui, « Carl Laemmle » suit le documentaire « Glickman » produit par HBO, diffusé en 2013 en partenariat avec Martin Scorsese, et qui raconte l’histoire de Marty Glickman, un journaliste sportif juif américain. Glickman n’avait pas pu prendre part aux Jeux olympiques de 1936 en raison de l’hostilité affichée par les nazis, et les Etats-Unis s’étaient pliés au refus de Berlin de l’accueillir – parce que Juif.

Lorsque le producteur était vivant, il était principalement célèbre pour ses films de monstre – et pour faire fréquemment appel aux services des membres de sa famille, notamment à son fils Carl Jr. Ce qui avait amené un jour le poète Ogden Nash à plaisanter : « L’oncle Carl Laemmle / a une très grande faemmle » (famille, ndlr).

Mais le documentaire dresse un portrait aux multiples facettes. son réalisateur raconte comment Laemmle est parvenu à connaître le succès en tant que réalisateur malgré les premières menaces judiciaires proférées par l’inventeur Thomas Edison, qui avait à l’époque le monopole de la production cinématographique.

Le président d’Universal Pictures Carl Laemmle derrière la caméra (Autorisation : James L. Freedman.)

Laemmle est également dépeint comme un directeur de studio progressiste, qui aura fait à un moment donné de Lois Weber la réalisatrice la mieux payée d’Universal dans les années 1920. Le film anti-guerre « A l’ouest, rien de nouveau » avait remporté l’Oscar du meilleur film et « Mirage de la vie » avait exploré les relations interraciales en Amérique à un moment où peu d’autres metteurs en scène osaient se risquer à ce sujet.

Il y a eu aussi le secours qu’il a apporté aux réfugiés de la Shoah.

Le grand nombre de personnes avec lesquelles Freedman s’est entretenu pour réaliser son documentaire reflète la multiplicité de ces thèmes. Il a ainsi interviewé la petite-nièce de Laemmle, Rosemary Hilb, et son arrière-petite-nièce, Antonia Carlotta. Il y a également une séquence montrant la nièce de Laemmle, Carla, qui avait tenu un rôle dans « Dracula » et qui s’est éteinte en 2014 à l’âge de 104 ans.

Le réalisateur a même retrouvé certains des réfugiés de la Shoah que Laemmle avait sauvés, notamment Werner Maas, professeur-émérite à l’école de médecine de l’université de New York.

« J’étais stupéfait de voir que quelqu’un s’intéressait autant à notre destinée », explique celui-ci dans le film. Lui et sa mère, Emma Maas, avaient pu rejoindre l’Amérique grâce à Laemmle.

La Fondation de la Shoah a fourni des images d’archives et Freedman a précisé que le film avait été « en grande partie » financé par une subvention de la Fondation des Justes, soutenue par Steven Spielberg.

Spielberg et Universal ont été liés dans l’histoire du cinéma par des films comme « Les Dents de la mer » ou « E.T » – ainsi que par « La liste de Schindler ». L’héroïsme qu’aura montré Oskar Schindler dans la vie réelle et pendant la Shoah peut être mis en parallèle avec ce qu’a pu faire Laemmle en faveur des réfugiés dans les années 1930.

Adolf Hitler et Hermann Goering regardent les épreuves des Jeux Olympiques de Berlin, le 2 août 1936 (Crédit : AP)

Freedman explique qu’il a approché la réalisation d’un documentaire consacré à un individu comme un « roman cinématographique », en explorant le récit d’une existence chapitre après chapitre. Ce qui, selon lui, « permet de rester fidèle au fil conducteur de l’histoire – sa moelle épinière – puis de prendre la tangente vers une situation digne d’intérêt avant de revenir à cette moelle épinière ».

Pour « Carl Laemmle », la moelle épinière aura été largement la relation entretenue par le producteur avec l’Allemagne, son pays natal, où il était né Karl Lammle à Laupheim, une ville du sud du pays, en 1867. Ce lien particulier avait perduré après son immigration en 1884 aux Etats-Unis.

« La majorité des immigrés aux Etats-Unis oublient tout du passé », explique Freedman. « Ils s’assimilent. Carl Laemmle le voulait aussi – il était devenu citoyen américain – mais il n’avait jamais oublié l’Allemagne, l’amour qu’il portait à ce pays. Pendant le film, cela apparaît souvent ».

Laemmle a rencontré son lot d’épreuves au cours de sa vie en Amérique. Il a épousé Recha, avec qui il a eu deux enfants, Rosabelle et Carl Jr.

Alors qu’il approchait la cinquantaine et qu’il travaillait dans une mercerie, Laemmle avait été fasciné par l’ascension du cinématographe. Il est entré dans l’industrie du film mais s’est trouvé au cœur d’un combat contre Thomas Edison – une version moderne de la lutte de David contre Goliath, estime Freedman.

Le président d’Universal Pictures Carl Laemmle avec l’Oscar remporté pour le film « A l’Ouest, rien de nouveau » (Autorisation : James L. Freedman.)

Selon Freedman, Edison détenait un « monopole illégal » sur la réalisation de films et aura intenté quelque 289 procès à Laemmle. Des procès que l’accusé aura remporté à chaque fois, tout en convaincant plusieurs des meilleures actrices d’Edison de rejoindre son studio – parmi lesquelles Florence Lawrence et Mary Pickford.

Laemmle avait également persuadé d’autres réalisateurs de films indépendants de le rejoindre au sein de ce qui est aujourd’hui devenu Universal Pictures et, ensemble, de partir vers l’ouest : Hollywood était né.

Comme l’explique Freedman, ce départ à presque 5 000 kilomètres avait permis aux réalisateurs indépendants de « fuir les hommes de main de Thomas Edison qui détruisaient les pellicules, frappaient les acteurs et les metteurs en scène et ouvraient le feu sur les caméras ».

Los Angeles et Hollywood tombaient sous la juridiction de la Cour d’appel de San Francisco qui, selon Freedman, « était bien plus antitrust que les tribunaux de l’est, qui s’étaient entichés de la célébrité d’Edison ».

Une star est née

Laemmle a acquis la célébrité grâce à un studio de 23 500 mètres-carrés. Dans le documentaire, Freedman dépeint l’ouverture du studio sous un format muet pour rendre hommage à l’époque.

« C’était une ville entière dont le seul objectif était de réaliser des films », dit Freedman. « Il y avait la police, les sapeurs-pompiers, une école, un zoo… Ce qu’il avait fait était stupéfiant ».

Le public avait également été sidéré par les monstres apparus dans les films d’Universal. Laemmle avait porté à l’écran « Le bossu de Notre-Dame » et « Le fantôme de l’opéra » dans les années 1920, deux films dont Lon Chaney avait été la star.

D’autres monstres allaient apparaître dans les années 1930 : « Dracula » (de Bela Lugosi), « Frankenstein » (Boris Karloff), « La fiancée de Frankenstein” (Elsa Lanchester) et « L’homme invisible » (Claude Rains).

En 1930, Universal s’était emparé d’un sujet plus sombre avec « A l’ouest, rien de nouveau », une œuvre basée sur le bestseller qu’avait écrit Erich Maria Remarque consacré à la Première Guerre mondiale.

« C’est l’un des meilleurs films anti-guerre de toute l’histoire du cinéma », ajoute Freedman qui note qu’il figure dans la liste des 100 meilleurs films établie par l’Institut du film américain.

James L. Freedman, réalisateur du film documentaire ‘Carl Laemmle’. (Autorisation)

Les années de guerre avaient été tragiques pour Laemmle qui avait perdu Recha, son épouse, dans l’épidémie de grippe de 1918. Le réalisateur précise que Laemmle avait été contraint de réaliser des films contre l’Allemagne pour pouvoir maintenir ses affaires, mais qu’il était retourné à Laupheim après la guerre et qu’il avait été si choqué par les dévastations qu’il collecta des fonds pour venir en aide aux résidents. Il a depuis une rue qui porte son nom.

‘A l’Ouest, rien de nouveau’, note Freedman, « transmet un message de paix aux Allemands. Le film raconte la guerre depuis leur point de vue – le point de vue d’un soldat allemand. Il y avait des innocents, des enfants, recrutés dans cette armée ».

Et, ajoute-t-il, « ce film anti-guerre a connu une grande popularité dans le monde entier ».

Mais en Allemagne, il a également entraîné ce que Freedman appelle avec ironie la première démonstration de force réussie du parti nazi.

« Hitler et Joseph Goebbels ont saboté le film de manière très réussie », affirme-t-il.

Les nazis dans l’ombre

Selon « Carl Laemmle », Universal s’est retiré d’Allemagne après l’ascension au pouvoir de Hitler, en 1933. Les autres studios américains ont continué pour leur part leurs activités dans le pays.

Jan-Christopher Horak, directeur des archives Film & Télévision à l’UCLA, écrit dans un courriel qu’Universal avait fondé sa filiale allemande Deutsche Universal « aux environs de 1930 » et que « tandis que la compagnie avait continué à officiellement exister après 1933 », le producteur et le directeur-général de Laemmle avaient quitté le pays à la fin de cette année-là – « après quoi la compagnie s’était ‘aryenisée’, selon le langage de l’époque ».

Tandis que le monde des années 1930 ne cessait de devenir plus menaçant, la position de Laemmle, aux Etats-Unis, était devenue plus précaire en raison, en partie, de décisions risquées prises par son fils, Carl Jr., que son père avait nommé au poste de chef de production. Le film détaille les coûts croissants et finalement exorbitants de la comédie musicale de Jerome Kern, « Show Boat », qui devaient amener Laemmle à perdre son studio en 1936.

Freedman considère la chute de Laemmle et son décès, trois ans plus tard, comme l’une des raisons expliquant qu’il ait laissé moins de souvenirs que certains de ses contemporains du monde du cinéma, comme les frères Warner.

Depuis la gauche : Le producteur de film Sam Warner, l’exposant Joe Marks de Youngstown dans l’Ohio, l’actrice Florence Gilbert, le pilote de course Art Klein, l’acteur comique Monty Banks, et le producteur de cinéma Jack Warner sur la page 82 de l’Exhibitors Herald, le 28 février 1920 (Crédit : Domaine public)

« Les frères Warner avaient leur nom sur le studio : Jack et Harry », explique Freedman. « Laemmle, c’était Universal dans les années 1920 – les années du muet. C’était le plus grand studio dans le monde entier mais… les Warner et la Fox ont traversé cette période en s’intégrant davantage dans l’ère du cinéma parlant, même quand la télévision est apparue ».

Freedman déplore que Carl Jr. ait passé les 43 années de sa vie qui ont suivi sans réaliser d’autre film — et qu’il soit dorénavant dépeint comme une personnalité dilettante. Le documentariste souligne que celui-ci aura été le premier fils d’un magnat du cinéma à entrer dans l’industrie, et qu’avec l’arrivée du cinéma parlant, il aura persuadé son père de créer des films de monstre parlants.

Carl Jr. aura également travaillé avec John Barrymore, en 1933, sur « Le grand avocat » qui, « dans une moindre mesure, parlait d’antisémitisme », explique Freedman .

Pour ce dernier, Carl Sr. aura assurément été un héros dans la vie réelle.

« Ce qui m’a intéressé, c’est qu’il a perdu le studio, ce qui est une situation qui aurait dû normalement le détruire », dit Freedman. « Mais ça lui a permis de consacrer tout son temps et une grande partie de sa fortune à sauver des Juifs. Il avait pour devise ‘On peut le faire’. »

Laemmle avait « tenté de faire quitter Laupheim à tous ses proches juifs, amis, étrangers, à tous ceux qu’il pouvait », poursuit Freedman qui ajoute que l’ancien chef de studio s’était rapproché de ses connaissances aux Etats-Unis, juives et non-juives, leur demandant de faire de même – ce qui avait résulté en un plus grand nombre de sauvetages.

Selon Freedman, les attestations soumises par Laemmle au nom des réfugiés leur avaient permis de venir aux Etats-Unis, même après sa mort.

« Il a lutté jusqu’à la fin de sa vie pour sauver des êtres humains », clame Freedman. « Et c’est bien plus important que tous les films qu’il a pu réaliser ».

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