Dans la Maison des Enfants du kibboutz, nous avons grandi en parlant au pluriel
Rechercher
Entretien'Il existe encore pour moi dans ce temps que vous avez en anglais : le présent progressif’

Dans la Maison des Enfants du kibboutz, nous avons grandi en parlant au pluriel

Alors qu’il va sortir en anglais, le portrait esquissé par l’Israélienne Yael Neeman, qui raconte son enfance socialiste dans les années 1960, devrait faire écho avec l’exploration de la vie en communauté de la génération Y des Etats-Unis

Yael Neeman a grandi dans le cadre d'une 'expérimentation' communautaire extrême dans le  Kibbutz Yehiam. (Crédit : autorisation)
Yael Neeman a grandi dans le cadre d'une 'expérimentation' communautaire extrême dans le Kibbutz Yehiam. (Crédit : autorisation)

Douze ans déjà que la romancière israélienne primée Yael Neeman a commencé à rédiger ses mémoires, We Were the Future, dans lesquelles elle raconte son enfance passée dans un kibboutz socialiste et sioniste dans les années 1960 et 1970.

Et cela fait cinq ans que le livre, largement salué, a été pour la première fois publié en Israël. L’auteure reçoit encore aujourd’hui au moins un e-mail par semaine de la part d’individus qui reconnaissent un lien profond avec les souvenirs personnels qu’elle a pu évoquer et les leurs.

Actuellement, une édition anglaise traduite par Sondra Silverston va bientôt rejoindre les rayons des librairies aux Etats-Unis, avec une couverture remise à jour et l’ajout d’un sous-titre : A Memoir of the Kibbutz.

Best-seller en Israël et numéro 1 des ventes, ces mémoires retracent l’expérience de Neeman qui a grandi dans le kibboutz Yehiam, dans l’ouest de la Galilée. À ses yeux, il s’agissait du « plus beau kibboutz de la terre : vert par les pins, pourpre par les arbres de Judée ».

Née en 1960, fille de réfugiés européens, Neeman était l’un des 16 enfants du groupe Narcisse, élevés collectivement au sein de la Société des Enfants, chacun passant moins de deux heures par jour en compagnie de ses parents biologiques.

A la fois magnifiquement lyrique et terriblement éclairant, We Were the Future fait partie d’un petit groupe de projets lucides et révélateurs qui, ces dernières années, ont étudié l’expérience unique mais controversée d’une enfance passée dans une communauté agricole et axée sur l’idéologie en Israël, au 20e siècle.

Mais, aussi distinctive qu’ait pu être ce moment de vie, ce qui attire de si nombreuses personnes vers les souvenirs personnels de Neeman, affirme cette dernière, c’est ce reflet, presque en miroir, qui s’instaure entre sa propre mémoire et celle des autres.

« Les gens qui lisent le livre me disent combien mon existence vient faire écho à la leur, explique Neeman dans une récente interview réalisée par téléphone.

« Depuis qu’il a été publié en Israël, je n’ai jamais cessé d’en parler, ni cessé d’y penser. Il existe pour moi par ce temps particulier que vous possédez en anglais : le présent progressif. »

La nouvelle couverture remise à jour des Mémoires de Yael Neeman traduites en anglais, ‘We Were the Future.’ (Crédit : The Overlook Press)
La nouvelle couverture remise à jour des Mémoires de Yael Neeman traduites en anglais, ‘We Were the Future.’ (Crédit : The Overlook Press)

La mémoire collective des enfants du kibboutz, aujourd’hui adultes, est due en large partie à la synchronisation intentionnelle de la vie au sein des communautés qui opéraient dans le cadre de l’Hashomer Hatzair, le mouvement de jeunesse fondé en Europe de l’est sur la base de l’idéologie socialiste.

Toutefois, l’auteur contextualise également avec talent cette expérience conjointe, ou « expérimentation », comme elle s’y réfère.

« Nous parlions au pluriel », écrit-elle dans le premier chapitre. « C’est ainsi que nous avons vu le jour, c’est ainsi que nous avons grandi, pour toujours… Depuis cet instant où nous quittions l’hôpital, ils n’essayaient jamais de nous séparer. Au contraire, ils se joignaient à nous, ils nous collaient, ils nous soudaient ensemble. »

De manière appropriée, c’est donc à la première personne du pluriel que Neeman bâtit son récit du kibboutz. Elle affirme que c’est en effet de cette façon qu’ils utilisaient le langage alors, que c’était la manière dont ils parlaient véritablement, et que c’est ainsi qu’ils continuent à le faire.

« Quand nos parents évoquaient le passé, ils disaient toujours ‘nous’, explique-t-elle. C’est devenu pour moi comme un dimuy, une visualisation intérieure au cours du processus d’écriture. Utiliser ce ‘nous’ m’a aidée à décrire la vie dense, à la fois claustrophobe et pourtant intime, qui découlait de cette constante collectivité. »

Quoique dense, c’est une existence qu’elle estime encore aujourd’hui avoir été une chance, indique Neeman, même si elle a finalement quitté le kibboutz, comme de nombreux autres de ses camarades, quand eux-mêmes ont atteint l’âge adulte dans les années 1980.

‘Nous parlions au pluriel. C’est ainsi que nous avons vu le jour, c’est ainsi que nous avons grandi, pour toujours…’

« Les gens de la ville me demandent souvent : ‘C’était bien ou pas ?’ J’estime avoir eu beaucoup de chance d’être née là-bas, raconte-t-elle. C’est un sentiment partagé par la plupart d’entre nous. Aucun de nous ne souhaiterait que ses enfants grandissent de cette façon, sans leurs parents. Mais c’était quelque chose de tellement particulier. Comme une œuvre d’art. »

« En Israël, le simple mot ‘kibboutz’ évoque tellement de sentiments, s’exclame Neeman. Ce que je voulais faire, c’est de montrer à quoi ressemblait vraiment la vie dans les kibboutz pour nous à cette époque. »

La tendresse toujours portée par Neeman au kibboutz est apparente, que ce soit dans le livre ou dans la conversation. Elle considère encore Yehiam comme son foyer, même si elle réside à Tel Aviv depuis maintenant 36 ans. Elle a été soulagée lorsque ses amis et sa famille ont enfin lu le livre et lui ont donné leur approbation.

« Je jalouse toujours le terme anglais hometown, a expliqué Neeman. C’est ça, le kibboutz. Lorsque vous dites hometown, vous avez tout dit. Même si vous en êtes éloigné, cela reste votre hometown. »

Des enfants et leur nurse dans la Maison des Enfants dans le Kibboutz Afikim au milieu des années 1960. (Crédit : Kibbutz Afikim Archive via wikipedia)
Des enfants et leur nurse dans la Maison des Enfants dans le Kibboutz Afikim au milieu des années 1960. (Crédit : Kibbutz Afikim Archive via wikipedia)

Néanmoins, dans ses mémoires, Neeman reflète avec sincérité, tout en gardant un œil critique, un grand nombre des éléments et des politiques controversés qui déterminaient la vie des kibboutz à ce moment-là, dont la ségrégation et les partis-pris sexistes qui laissaient aux femmes un choix limité quand il s’agissait de travailler.

« Les metaplot [gardes] étaient emprisonnés dans le système comme nous l’étions, partiellement prisonniers, partiellement gardiens… Les femmes membres se trouvaient toujours assignées, et s’assignaient elles-mêmes, à travailler à la cuisine, au blanchissage, et dans les maisons des enfants », raconte-t-elle. « Pour rationaliser le travail dans le kibboutz entier et ne pas perturber les hommes qui se livraient à leur travail productif dans les champs. »

Les recherches méticuleuses de Neeman, qui ont inclus l’utilisation d’archives, sont évidentes à travers les descriptions vivaces des fondements historiques du kibboutz, à travers son paysage et ses membres plein de couleurs, comme Pirosh, le cordonnier chauve hongrois qui connaissait le nom de tous les acteurs et de toutes les actrices de Hollywood, et qui était responsable de la projection des films montrés dans le Kibboutz.

Son engagement à se montrer la plus exacte possible, confie Neeman, est l’une des raisons pour laquelle l’écriture du roman a duré six ans.

‘Les femmes se trouvaient assignées, et s’assignaient elles-mêmes à travailler à la cuisine, au blanchissage et dans les maisons des enfants’

« J’ai ressenti une certaine honte à ce sujet. Ils avaient construit le kibboutz en deux ans !, s’amuse-t-elle, et ce, malgré les conditions difficiles de l’époque. »

Pleine d’espoir que la sortie américaine du livre soit saluée avec autant d’enthousiasme que cela a été le cas en Israël, Neeman dit bien comprendre qu’il y aura probablement une réponse différente à l’ouvrage à l’étranger.

Elle attend moins de familiarité, et plus de curiosité de la part de ses lecteurs. Elle pense toutefois qu’il y a une certaine exactitude dans le livre dans la mesure particulière où il offre une perspective sur une tendance croissante des jeunes de la génération Y : la vie en commun.

« J’espère qu’on trouvera le livre pertinent, ne serait-ce qu’en termes d’expérience de réflexion sur la vie communautaire », a-t-elle conclu.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...