Décès de Jack Ukeles, pionnier des données au service de la communauté juive
Ce New-Yorkais devenu Hiérosolymitain, de la 1re promo de Bar Ilan, a étudié l'évolution du judaïsme américain et s'est élevé contre l'extrémisme en Israël
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JTA — Tout au long de ses cinquante brillantes années de carrière, avec des fonctions clés dans l’enseignement au sein d’universités de tout premier plan, dans la planification des politiques publiques des gouvernements municipaux et étatiques et des enquêtes communautaires pour des organisations juives du monde entier, Jack Ukeles n’a eu qu’un but : appliquer les outils de la recherche, des données et de la résolution stratégique de problèmes à l’idéalisme pour faire du monde un monde meilleur.
Décédé en juillet dernier à Jérusalem à l’âge de 88 ans, Ukeles était aussi profondément admiré pour son intégrité, sa sagesse et sa compassion, autant sur le plan personnel que professionnel.
Il était par ailleurs l’un des célèbres membres d’un groupe de spécialistes juifs des sciences sociales qui, entre les années 1980 et les années 2000, ont joué un rôle de tout premier plan dans la définition des priorités d’une vie juive organisée. Philanthropes et dirigeants d’organisations à but non lucratif les sollicitaient pour connaitre leurs données et leurs recommandations sur des questions d’actualité comme la hausse des mariages inter-confessionnels, l’attachement à Israël, les tendances démographiques et le déclin de l’engagement envers les institutions juives.
En 1981, Ukeles a rejoint le monde associatif juif en qualité de responsable principal de la planification de la New York Federation of Jewish Philanthropies (aujourd’hui UJA-Federation of New York). Il a dirigé la toute première étude scientifique de l’organisation sur la population juive de la région de New York, ainsi que des études majeures sur les services aux personnes âgées ou la pauvreté juive.
Cinq ans plus tard, il s’est mis à son compte en lançant Ukeles Associates, Inc., et a dirigé pendant 28 ans des projets de conseil combinant son expérience en matière de recherche sur les politiques publiques, la planification et la gestion pour des organisations laïques et juives à but non lucratif.
Lors de ses obsèques à Jérusalem, là où il vivait avec son épouse, Mierle, depuis 2012, son ami de toujours et collègue Asher Ostrin a déclaré que ses travaux, tant dans les salles de cours que dans les conseils d’administration d’organisations à but non lucratif, auraient un effet durable, en particulier pour le judaïsme américain.
« Des générations de professionnels de la communauté juive ont été ses étudiants et se sont appropriés sa méthode et ses valeurs », a déclaré Ostrin, cadre au sein de l’American Jewish Joint Distribution Committee (JDC).
Ces valeurs lui ont été transmises par ses parents, sionistes religieux : il était bien conscient du traumatisme que ses parents avaient subi en Europe de l’Est avant de venir s’installer à New York. La mère d’Ukeles voulait une éducation juive de premier ordre pour son fils unique : après avoir vu plusieurs yeshivot, elle a fait déménager la famille du Bronx à Brooklyn pour qu’il puisse suivre les cours de la Yeshiva of Flatbush, où il a obtenu d’excellents résultats et a été président du conseil étudiant, en même temps que membre de l’équipe de basket-ball.
Première promotion de l’Université Bar-Ilan, diplômée en 1959
C’est après avoir vu une annonce, dans le journal, annonçant l’ouverture prochaine d’une université en Israël centrée sur les connaissances modernes et l’apprentissage juif traditionnel qu’il a postulé et a été accepté en 1955 au sein de la première promotion de l’Université Bar-Ilan.
« Mon père était fier de faire partie de cette première promotion : en tant que leader étudiant, il voulait aider à bâtir l’université et participer à sa croissance » dans la synthèse des études laïques et religieuses, explique sa fille Raquel Ukeles. « Mais l’administration n’a pas voulu. »
Il avait 18 ans.
Après une année en Israël, Ukeles a suivi les cours d’une yeshiva et du Brooklyn College, où il a suivi des cours sur la planification communautaire, la recherche et les données. Il a obtenu une licence en sciences politiques en 1959 puis une maîtrise en planification urbaine deux ans plus tard à l’Université de Pennsylvanie. En 1962, Ukeles a passé une année à New Delhi, en Inde, en tant que boursier Fulbright et est revenu passer son doctorat à Penn en 1971.
Lors de ses études supérieures, Ukeles a fait de son job d’été au service de planification de la ville de New York un poste dans lequel il est resté trois ans. Il a contribué à produire la première analyse basée sur des données relative aux besoins en logement de la ville de New York et fait partie de l’équipe qui a revisité l’approche de la ville en matière de rénovation urbaine.
Il s’est ensuite tourné vers le monde universitaire, dans un constant aller-retour entre fonctions universitaires — notamment la New School, dont il a dirigé le premier master de politique urbaine aux États-Unis — et fonctions de conception et direction de réformes de la fonction publique et des finances, à New York, par l’entremise du cabinet du maire – du temps d’Abe Beame mais aussi d’Ed Koch.
Étude sur l’évolution du judaïsme new-yorkais
En 2006, au nom d’organisations juives, il a dirigé une enquête sur la population juive d’Atlanta, laquelle a confirmé la très forte croissance des communautés juives dans la Sun Belt. En 2002, il avait co-écrit une étude communautaire démontrant que les immigrants russes et les juifs orthodoxes faisaient changer le judaïsme new-yorkais.
En 2009, il a rédigé un rapport sur la façon dont les organisations à but non lucratif peuvent faire d’un grave ralentissement économique une opportunité. S’appuyant sur son expérience de la gestion urbaine, il y conseillait aux organisations à but non lucratif de ne pas céder à la panique, mais de ne pas non plus nier la réalité des coupes budgétaires.
« Vous pouvez oublier la stratégie si vous n’avez pas de courage, si vous n’avez pas de grandes idées, ou si vous n’avez pas de vision, et surtout, si vous n’avez pas de compassion », avait-il déclaré lors d’une conférence, cette année-là, en s’appuyant sur son rapport. « En fait, si vous n’avez pas l’étoffe, c’est que vous vous êtes trompé de voie. »
Selon ses proches, le fil conducteur de sa carrière dans le milieu universitaire, l’administration municipale et les organisations à but non lucratif a consisté à trouver des solutions à des problèmes difficiles en prenant ses décisions grâce aux chiffres, et non à la théorie, tout en réunissant les parties prenantes pour prendre les meilleures — ou parfois les moins mauvaises — décisions en fonction des besoins et priorités.
Selon Elie Kaunfer, PDG et président de l’Institut Hadar, un centre de vie et d’apprentissage juifs, lorsque Ukeles a mené la première évaluation formelle de l’organisation, en 2011, cela « m’a tellement appris sur le genre de questions qu’il faut poser — pas seulement sur le programme, mais aussi sur l’impact ultime sur la vie des gens ».
John Ruskay, ancien PDG de l’UJA-Federation, se rappelle « un ami fidèle et un collègue cher vers lequel moi et d’autres nous sommes tournés à plusieurs reprises en quête de conseils, de sagesse, de chizuk (force intérieure) ».
Critiques sincères, envers ses collègues et envers Israël
Parfois, ses conseils venaient avec des critiques.
Selon Steve Bayme, ex-cadre de l’American Jewish Committee et ami de longue date d’Ukeles : « Jack savait faire des critiques constructives voire des réprimandes, parfois, de façon à ce que les collègues, même ceux qui occupaient des postes de direction au sein de la communauté, les comprennent et les assimilent. »
Alan Gill, qui a été PDG du JDC, a rendu hommage à Ukeles et à « sa façon de nous défier et de nous guider ». Il a déclaré qu’Ukeles leur avait « crié dessus », une fois, quelque chose d’impensable de la part de consultants plutôt impassibles et analytiques. Mais cette colère a eu « un effet positif », estime Gill, en rappelant aux membres du personnel du JDC que « la mission et le travail découlaient d’un réel engagement » pour Ukeles.
Ces dernières années, ces critiques sincères ont parfois porté sur des questions relatives à la dévotion voire à la déception ressentie par Ukeles envers l’État d’Israël. La hausse de l’extrémisme au sein de la communauté haredi, ou ultra-orthodoxe, comme les violences des résidents d’implantations juifs le préoccupaient fortement, ce qui l’a amené à prendre la parole dans les pages du Times of Israel.
« Jack aimait le peuple juif », affirme Sally Gottesman, recrutée par Ukeles en tant que jeune consultante en 1997. Aujourd’hui militante philanthropique axée sur le genre et la justice au sein de la communauté juive, Gottesman explique qu’Ukeles était « un mentor et un maître » dont elle salue les actions en faveur de l’égalité hommes – femmes.
En témoignent son constant soutien et sa grande fierté envers le travail de son épouse, Mierle, qui, en mêlant art et gestion des déchets, est devenue l’artiste officielle du Service de nettoyage de la ville de New York, un poste qu’elle occupe à titre bénévole depuis 1977. Sa carrière, unique en son genre, a d’ailleurs fait l’objet d’un documentaire récompensé en 2025 « Maintenance Artist ».
« Jack était tout à la fois mon cœur et mon âme », a-t-elle déclaré. « Son soutien envers moi, une artiste libre et une personne à part entière, toutes ces années, comme son soutien à d’autres femmes artistes de notre temps, ont été sans égal et constants. »
Au-delà de son épouse, Ukeles laisse dans la peine ses filles, Raquel, responsable des collections à la Bibliothèque nationale d’Israël, et Yael, responsable marketing de produits et fondatrice de deux programmes d’éducation environnementale israéliens à but non lucratif, ainsi qu’un fils, Meir, qui travaille avec un fonds de capital-risque en Israël chargé d’investir dans des startups.
la Communauté du Times of Israël !








