Delphine Horvilleur, femme-rabbin « ultra-laïque » 
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Delphine Horvilleur, femme-rabbin « ultra-laïque » 

Retour sur le rassemblement anti-communautarisme 'Toujours Charlie', trois ans après les meurtriers attentats

PHOTOS "TOUJOURS CHARLIE" aux Folies Bergères (Crédit : autorisation LICRA)
PHOTOS "TOUJOURS CHARLIE" aux Folies Bergères (Crédit : autorisation LICRA)

Le dispositif drastique de sécurité, les fouilles à l’entrée, la réservation obligatoire et… payante n’ont pas découragé quelque mille six cents militants de la laïcité de participer le 6 janvier à un grand rassemblement à l’occasion du troisième anniversaire des attentats de janvier 2015.

On a peu parlé de la tuerie de l’HyperCacher, où Yoav Hattab, Yohan Cohen, Francois-Michel Saada, Philippe Braham ont été lâchement tués, mais beaucoup de l’attaque subie par l’équipe de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo (douze victimes – sans compter les blessés).

La manifestation s’est déroulée au théâtre des Folies Bergère, dans le 9ème arrondissement parisien, et était conjointement organisée par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), le Printemps républicain et le Comité Laïcité République sous l’intitulé « Toujours Charlie, de la mémoire au combat ».

« Combat » est le mot qui convient : pour les intervenants – intellectuels et acteurs de terrain – qui se sont succédé sur scène, l’esprit de résistance au communautarisme et à l’intégrisme islamiste recule et la mobilisation doit reprendre.

Pour preuve, cette enquête IFOP réalisée en décembre dernier et révélée par l’un des responsables de l’institut de sondage, Frédéric Dabi : 61 % des Français sont certes « toujours Charlie » mais cette majorité s’effrite. 39 % ne cautionnent pas la ligne éditoriale du journal, estimant qu’il va « trop loin » dans l’irrespect à l’égard des religions, contre 29 % en janvier 2016.

Le vrai clivage, au cœur des allocutions de ce 6 janvier, concerne la manière d’appréhender la laïcité.

Doit-elle être « ouverte » et « apaisée », comme l’a suggéré le président Emmanuel Macron lors de ses vœux traditionnels aux autorités religieuses, le 4 janvier ? « L’expression de la foi est une dimension de la civilité, a-t-il dit (…). Je ne demanderai jamais à quelque citoyen que ce soit de croire modérément ou ‘comme il faudrait’ en son Dieu (…). L’Etat est laïc et neutre, mais la population ne l’est pas ».

Ce discours est bien éloigné des positions entendues aux Folies Bergère. Le Printemps républicain est d’ailleurs une association régulièrement épinglée pour défendre une vision « intégriste » de la laïcité, voire islamophobe, bref de confondre neutralité et athéisme prosélyte.

PHOTOS « TOUJOURS CHARLIE » aux Folies Bergères (Crédit : autorisation LICRA)

Invitée vedette : Elisabeth Badinter

Quelques personnalités politiques ont fait acte de présence, à commencer par l’ancien Premier ministre socialiste Manuel Valls, la maire PS de la capitale Anne Hidalgo et la présidente Les Républicains de la région Ile-de-France Valérie Pécresse, mais elles se sont gardées d’intervenir.

Il est vrai que la journée n’a laissé place à aucun débat : c’était un meeting en faveur d’une bataille sans merci contre toute forme de communautarisme ou d’ « accommodements raisonnables », selon une formule souvent employée ces dernières années, avec la loi de 1905 sur la séparation des cultes et de l’Etat.

Invitée-vedette : la philosophe féministe Elisabeth Badinter, épouse de l’ex-ministre de la Justice Robert Badinter. Fille du grand publicitaire et résistant Marcel Bleustein-Blanchet, elle ne cache pas sa judéité et ne cesse de dénoncer dans les médias l’antisémitisme des franges radicales de l’islam de France et leurs complices « islamo-gauchistes », s’attirant la sympathie de la communauté juive organisée.
Elisabeth Badinter lors de l’événement « Toujours Charlie ! » aux Folies Bergères, le 6 janvier 2018 (Capture d’écran : Facebook)
En même temps, ils revendiquent

tous, du Consistoire au CRIF en passant même par le Fonds social juif unifié (le FSJU est présidé par le très pratiquant Ariel Goldmann, fils de l’ancien grand rabbin de Paris, Alain Goldmann), une « laïcité apaisée » et la visibilité la plus large du culte juif dans l’espace public, ce qui n’était pas le cas avant le début des années 2010.

Le mot « communauté », honni par Elisabeth Badinter et par les autres orateurs de « Toujours Charlie », revient constamment dans leurs bouches comme une réalité évidente.

La philosophe a qualifié les tenants d’une « laïcité ouverte ou apaisée » d’imposteurs. « Quand Emmanuel Macron prône la tolérance contre les soi-disant adeptes de la « religion laïque » ou « intégristes de la laïcité » que nous serions », il cautionne une « escroquerie intellectuelle », a-t-elle lancé, l’accusant indirectement de céder au communautarisme.

La femme-rabbin du Mouvement juif libéral de France (MJLF), victime d’une campagne d’intimidation et d’injures Delphine Horvilleur, a abondé en ce sens.

Elle a raconté l’inhumation, au cimetière Montparnasse de Paris, d’Elsa Cayat, une psychiatre et psychanalyste d’origine juive tunisienne. Collaboratrice de Charlie Hebdo, qui avait été assassinée elle aussi le 7 janvier 2015 dans les locaux du journal. Athée revendiquée, elle a cependant été enterrée en présence de Delphine Horvilleur, qui a récité des prières à l’invitation de la famille.

Le rabbin Delphine Horvilleur. (Crédit : autorisation de MJLF)

Pour rassurer quelques proches, la sœur de la défunte a confié lors de la cérémonie : « Ne vous inquiétez pas, Delphine est un rabbin laïc ! »

L’intéressée a expliqué au public des Folies Bergère, ravi, que cette formule trottait dans sa tête depuis longtemps et qu’elle la faisait sienne.

Elle a aussi rapporté avec le sourire qu’un collégien en visite dans sa synagogue lui avait demandé ce que signifiait le verset exposé à l’entrée en hébreu. « Cela veut dire : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », a-t-elle répondu.

C’est le cœur de la Torah… » Et l’élève de réagir ainsi : « Donc c’est comme liberté, égalité, fraternité ». L’oratrice a conclu en insistant en substance sur la concordance entre le judaïsme et « l’esprit Charlie », qui consiste à « penser contre soi. Aujourd’hui, on finit par croire que seul un Juif peut comprendre un Juif », a-t-elle déploré.

Quand le philosophe Raphaël Enthoven a pris la parole pour se moquer à son tour des personnes très pieuses et prosélytes (« Nul ne croit moins que celui qui pense que Dieu a besoin d’un coup de main ! », s’est-il exclamé sous les ovations), elle n’a rien trouvé à redire.

« Cela ne me choque pas non plus, a déclaré à Times of Israël Abraham Bengio, l’une des chevilles ouvrières de la journée et président de la commission de la LICRA dédiée à la culture. Je laisse à leur mépris ou à leur haine les Juifs qui conspuent nos idéaux et ceux du Printemps républicain. Ce sont les mêmes qui insultent le rabbin Horvilleur… »

Gilles Clavreul : « Le mal est toujours là »

Si le militantisme laïc irrite la plupart des fidèles des synagogues et le noyau dur du judaïsme hexagonal, en revanche les Juifs qui ont suivi les allocutions ont dû apprécier les témoignages d’enseignants de Seine-Saint-Denis ou de Marseille sur l’antisémitisme issu de milieux musulmans et sur la difficulté de « faire reculer les tabous », selon l’expression de Véronique Corazza, principale de collège dans le « 93 » – qui a ajouté qu’elle veillait à ce que « tous les élèves » visitent le Mémorial parisien de la Shoah en cours d’année scolaire.

Gilles Clavreul (Crédit : autorisation)

Marie-Laure Brossier, élue au conseil municipal de Bagnolet, a fustigé son maire, Tony Di Martino (pourtant socialiste comme elle), pour son « indulgence » à l’égard des fondamentalistes religieux à travers toutes sortes d’aides accordées à des associations radicales.

Elle a rappelé que le sulfureux islamologue Tariq Ramadan et Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République et qui se distingue par une haine anti-juive d’inspiration différencialiste, avaient été reçus avec les honneurs dans sa ville en 2012, à l’occasion d’un « Printemps des quartiers » nauséabond.

Gilles Clavreul, ancien Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie (Dilcrah), a souligné pour sa part que plus de cinq cent cinquante procédures pénales avaient été engagées après les attentats de 2015 pour apologie du terrorisme.

« Ceux qui prétendaient alors qu’il fallait se méfier des amalgames et que le djihadisme n’avait pas le moindre rapport avec la réalité des zones populaires de nos banlieues se sont complètement trompés. Les esprits étaient parfois préparés depuis des années à considérer que les victimes de Charlie Hebdo ou de l’Hypercacher l’avaient « bien cherché ». Le mal est toujours là », a-t-il remarqué.

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