Edelstein, ancien refuznik : la Russie doit encore se saisir de ses crimes du passé
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Interview

Edelstein, ancien refuznik : la Russie doit encore se saisir de ses crimes du passé

A Moscou, le président de la Knesset est tourmenté par le culte moderne de Staline, indique qu'Israël gère cette relation bilatérale avec prudence et nie l'enracinement des fake news dans le pays

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Yuli Edelstein, président de la Knesset, à la prison Butyrka de Moscou où il a été détenu pendant trois mois avant son procès pour avoir enseigné l'hébreu, en 1984, ici pendant sa visite officielle, le 28 juin 2017. (Crédit : ambassade israélienne à Moscou)
Yuli Edelstein, président de la Knesset, à la prison Butyrka de Moscou où il a été détenu pendant trois mois avant son procès pour avoir enseigné l'hébreu, en 1984, ici pendant sa visite officielle, le 28 juin 2017. (Crédit : ambassade israélienne à Moscou)

MOSCOU – La Russie n’a pas commencé d’introspection sur son sombre passé, a expliqué jeudi Yuli Edelstein, président de la Knesset et ex-refuznik, faisant part de son trouble face à l’admiration locale vouée au dictateur meurtrier de l’époque soviétique Joseph Staline.

Au cours de la visite officielle de trois jours effectuée par Edelstein cette semaine à Moscou, coïncidant avec le trentième anniversaire de sa libération d’un camp de travail sibérien qu’il avait rejoint pour avoir enseigné l’hébreu, il n’y a pas eu de reconnaissance explicite de la souffrance personnelle qu’il avait endurée à ce moment-là au cours de ses rencontres de haut niveau, a-t-il dit.

Il y a eu toutefois quelques conversations privées, notamment dans un tribunal, lors desquelles des responsables locaux ont exprimé leur sympathie et leur admiration pour ce qu’il avait vécu, ainsi qu’un discours historique prononcé devant le parlement russe avec une fin puissante. Finalement, a-t-il constaté, il n’a pas eu besoin qu’on lui soumette des excuses – et il a eu le sentiment d’avoir « gagné ».

« Je ne pense pas qu’il y ait ici une introspection. C’est l’un des problèmes, parce que – et c’est quelque chose qu’il faut dire – l’idéologie qui régnait à cette période est encore considérée comme légitime dans ce pays ». L’exemple, a continué Edelstein, en est le parti politique communiste, actif, et le fait que « récemment, on entend des voix qui parlent de la nécessité de reconnaître Staline comme un grand leader. »

Edelstein s’est exprimé à la fin de son voyage, trois jours après que l’étude annuelle indépendante menée par Levada a indiqué que Staline, considéré comme le responsable de millions de morts, reste la personnalité la plus populaire parmi les Russes, devant le président Vladimir Poutine.

Yuli Edelstein, président de la Knesset, en visite au tribunal où il a été condamné à trois ans de travaux forcés en Sibérie, le 28 juin 2017. (Crédit : ambassade israélienne à Moscou)
Yuli Edelstein, président de la Knesset, en visite au tribunal où il a été condamné à trois ans de travaux forcés en Sibérie, le 28 juin 2017. (Crédit : ambassade israélienne à Moscou)

« D’un côté, je peux dire que ce n’est pas mon problème. De l’autre, je m’attendrais à ce que les gens ici, pour eux – je ne vis plus ici et les frontières sont ouvertes… pour leur avenir… Comment peut-on rendre hommage à quelqu’un comme Staline ? »

Dans l’interview, Edelstein a également estimé que le rapprochement d’Israël de la Russie était essentiellement pragmatique, et que Jérusalem gère la relation avec le scepticisme nécessaire. Il a également démenti que la recrudescence des « fake news », dont certaines ont été attribuées à Moscou, soit un phénomène nouveau ou particulièrement russe. Il n’y a pas de solution technologique à apporter à cette tendance, a-t-il indiqué, il revient au lectorat de se montrer averti – comme les anciens Juifs soviétiques avaient appris à décrypter la Pravda, soumise au régime, il y a des décennies.

La visite et les ‘codes culturels’ de la Russie

Edelstein a affirmé catégoriquement ne pas attendre d’excuses des responsables russes, faisant largement la distinction entre eux et leurs prédécesseurs de l’ancienne Union soviétique.

« Globalement, ce n’est pas le même état, ce n’est pas la même population – je ne pense pas avoir besoin de leurs excuses », a-t-il déclaré.

« Et finalement », a-t-il ajouté en souriant, « j’ai gagné. »

Yuli Edelstein, président de la Knesset, avec Valentina Matvienko, présidente du Conseil de la Fédération de Russie, à Moscou, le 27 juin 2017. (Crédit : porte-parole de la Knesset/ambassade d'Israël à Moscou)
Yuli Edelstein, président de la Knesset, avec Valentina Matvienko, présidente du Conseil de la Fédération de Russie, à Moscou, le 27 juin 2017. (Crédit : porte-parole de la Knesset/ambassade d’Israël à Moscou)

Il a reconnu que certains des mêmes leaders auprès desquels il s’est assis cette semaine avaient tenu des rôles variés dans le régime alors qu’il était emprisonné, même s’il a maintenu qu’il n’avait pas été perturbé par ce fait. Valentina Matviyenko, présidente du Conseil de la Fédération qui avait invité Edelstein à s’exprimer mercredi devant la chambre haute du parlement, par exemple, était une responsable locale du parti communiste du district de St. Petersbourg en 1984.

« Ils n’étaient pas de hauts responsables mais ils étaient des militants importants de la Ligue des jeunesses communistes. Oui, ils ont également participé à des réunions où ils ont dit – ou entendu – qu’il n’y avait pas de violations des droits de l’Homme dans l’Union soviétique et qu’il n’y avait pas de prisonniers politiques, que tous étaient égaux, et qu’il n’y avait que quelques sionistes qui étaient payés par l’Occident et qui tentaient d’allumer le sentiment nationaliste des Juifs ici, a-t-il expliqué. C’est vrai, tout cela est arrivé. »

Edelstein s’est entretenu avec le Times of Israël avant sa rencontre jeudi avec le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, qui était diplomate dans l’Union soviétique de 1972.

Selon Edelstein, ce qui a « apaisé » le malaise a été la nature officielle de sa visite et la suppression, de la part de la Russie, de tous les obstacles pour lui être agréable, une initiative qui, dit-il, a signalé la reconnaissance tacite des traitements brutaux reçus des mains des Soviétiques.

« Lors de ce séjour, ils se sont mis au service du président de la Knesset de l’Etat d’Israël venu en visite officielle, avec un visa de VIP, et c’est peut-être cela qui me donne le sentiment, comme je l’ai dit, que je ne vois pas véritablement de nécessité à recevoir des excuses », a indiqué Edelstein qui, mercredi, est devenu le premier responsable israélien à s’exprimer devant le Conseil de la Fédération, un honneur généralement réservé aux chefs d’Etat.

Yuli Edelstein, président de la Knesset, devant la chambre haute du parlement russe, le 28 juin 2017. (Crédit : Marissa Newman/Times of Israël)
Yuli Edelstein, président de la Knesset, devant la chambre haute du parlement russe, le 28 juin 2017. (Crédit : Marissa Newman/Times of Israël)

Soulignant que mercredi également, il a pu accéder de façon inhabituelle au tribunal où il avait été jugé en 1984 et à son ancienne cellule à Moscou, il a déclaré que « ceux qui connaissent les codes culturels du pays savent que [la Russie] a déjà dit tout ce qu’elle avait à dire en organisant cette visite. »

‘La Russie est amie avec la Russie’

Edelstein a également évoqué les liens entretenus par Israël et Moscou qui, au cours de ces deux dernières années, ont été publiquement salués par les deux parties comme étant de plus en plus étroits – et ce malgré le soutien apporté par la Russie à l’ennemi le plus féroce d’Israël, l’Iran.

Cette semaine, Edelstein et des responsables russes ont fait l’éloge de cette relation de plus en plus amicale même si, faisant allusion aux activités militaires israéliennes en Syrie, il a également évoqué des « tensions » sur des questions régionales. Malgré les subtilités, Israël garde une certaine méfiance par rapport à Moscou.

Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, à gauche, avec le président de la Knesset, Yuli Edelstein, à Moscou, le 29 juin 2017. (Crédit : ambassade d'Israël à Moscou)
Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, à gauche, avec le président de la Knesset, Yuli Edelstein, à Moscou, le 29 juin 2017. (Crédit : ambassade d’Israël à Moscou)

« Nous, dans notre politique en Israël, sommes prudents face à tout le monde », a dit Edelstein, notamment les « amis » et les pays qui s’enorgueillissent d’entretenir des liens étroits avec l’Etat juif.

« La Russie est amie avec la Russie. C’est généralement ainsi que ça se passe entre états. Et nous [Israël] sommes amis avec la Russie. Les relations sont fondées sur des partenariats dans de nombreux domaines. Ils sont fondés sur notre conscience que la Russie est un acteur clé dans la région, qui présente aussi des dangers », a-t-il précisé, évoquant les connexions de Moscou à « l’Iran, et la situation en Syrie, et Assad, et le Hezbollah. »

« Il y a un danger. Alors on peut dire, eh bien, s’il y a des dangers [dans le partenariat avec la Russie] alors nous romprons les liens diplomatique, nous déclarerons la guerre à la Russie. Ou on peut essayer de vraiment changer la situation, de rapprocher les points de vue [des deux états], de gérer les écarts qui ne peuvent disparaître, et c’est ainsi que nous fonctionnons. »

Les ‘Fake news’, une réalité qui date

Pour l’ancien prisonnier du goulag et refuznik, la recrudescence des « fake news » n’est pas une nouveauté du tout.

« C’était évident qu’avec le développement d’internet et des réseaux sociaux, un tel phénomène reviendrait. On était à un extrême – je me souviens de cela ici mais également dans d’autres pays – que si c’était écrit dans le journal, c’était forcément vrai. Et maintenant c’est un autre extrême. Tout est considéré comme de l’information et personne ne sait [laquelle est vraie] », a-t-il dit.

Soulignant un cas en Israël, Edelstein a également fermement rejeté les affirmations disant que le phénomène est récent ou uniquement lié à la Russie, qui a été accusée de mener une campagne de désinformation afin de saper l’Occident.

Un journal en hébreu de la fin des années 1980 avertit que "seule une chirurgie immédiate permettra de sauver le prisonnier de Sion Edelstein" après sa blessure dans un camp de travail soviétique. (Crédit : autorisation)
Un journal en hébreu de la fin des années 1980 avertit que « seule une chirurgie immédiate permettra de sauver le prisonnier de Sion Edelstein » après sa blessure dans un camp de travail soviétique. (Crédit : autorisation)

« Un type que je connaissais a décidé d’écrire sous forme de plaisanterie un arbre généalogique qui prouvait qu’Ariel Sharon et Che Guevara étaient parents. Et après, c’est devenu un fait. Sharon a été interrogé à ce sujet-là », raconte-t-il. Au niveau gouvernemental, « je pense que c’est quelque chose qu’utilisent beaucoup de pays. Il n’y a pas de solution technologique […]. Il s’agit de sensibiliser, de reconstruire la confiance. »

Seul un lectorat plus averti résoudra véritablement le problème, a-t-il dit, faisant le lien entre cette question et les expériences vécues par les Juifs dans l’ancienne Union soviétique.

« Dans ce pays, nous pouvions acheter la Pravda [le journal qui était le porte-parole officiel du gouvernement] et lire et savoir ce qui était vraiment arrivé – il suffisait de comprendre comment le lire », a-t-il ajouté, citant les renvois et les vérifications des sources comme moyens de glaner la vérité.

« Comment savions-nous – à propos de la guerre des Six Jours – que tout ce qui passait à la radio n’était que mensonge ? » a-t-il demandé, notant qu’il parlait de la communauté juive en général car il n’était qu’un enfant à ce moment-là.

« Parce que quelqu’un prenait place avec ses amis et faisait le calcul selon lequel conformément aux informations diffusées ici à la radio, l’armée israélienne avait été détruite par ses ennemis déjà trois ou quatre fois… Ce qui signifiait que ce n’était que mensonge. Alors on savait. »

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