Johannesburg: un minyan de seniors prie pour des Juifs du monde entier
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Johannesburg: un minyan de seniors prie pour des Juifs du monde entier

La maison de retraite Sandringham Gardens, confinée très tôt, est exempte du Covid-19 ; "ce miraculeux petit minyan" s'occupe des besoins spirituels des Juifs du monde entier

Les membres du minyan de Sandringham Gardens, dans une photo prise avant que les protocoles de distanciation sociale ne deviennent contraignants. (Photographe du personnel de Chevrah Kadisha)
Les membres du minyan de Sandringham Gardens, dans une photo prise avant que les protocoles de distanciation sociale ne deviennent contraignants. (Photographe du personnel de Chevrah Kadisha)

JOHANNESBURG – Chaque jour depuis des années, un groupe soudé de 12 à 15 hommes se réunit pour les prières du matin dans la synagogue aux meubles en bois de chêne et aux tapis rouges de leur résidence pour personnes âgées juives Sandringham Gardens à Johannesburg. Depuis l’avènement du Covid-19, cependant, leurs prières ont pris une résonance particulière.

Sandringham Gardens ayant été confiné très tôt, et ne connaissant aucun cas de Covid-19 parmi ses 400 résidents, l’office de prière du matin est probablement le seul minyan [NdT : le quorum de dix hommes nécessaire à la récitation de certains passages de la prière et à la lecture de la Torah] organisé qui fonctionne encore dans la ville. Et comme la nouvelle de son statut unique s’est répandue, le groupe de fidèles a été inondé de demandes – de Juifs locaux et lointains – pour réciter des kaddish (prières pour les défunts), et pour organiser des cérémonies de nomination lors de la naissance des petites filles pendant la lecture de la Torah, avec une prière pour la santé physique et spirituelle de la maman.

Sandringham Gardens, qui a été créé il y a plus d’un siècle, fait partie de la Hevra Kadisha de la ville, la plus grande organisation d’aide sociale juive du continent africain, selon son directeur de la communication, Tzivia Grauman. Il a été mis en quarantaine le 13 mars, huit jours seulement après l’annonce du premier cas de Covid-19 en Afrique du Sud, indique Saul Tomson, le directeur de Hevra Kadisha.

Imposée deux semaines avant que l’Afrique du Sud ne commence à mettre en place un dispositif de confinement, cette mesure a d’abord choqué les résidents et leurs familles. « J’étais complètement paniquée et hors de moi », commente Aviva Egdes, dont les parents sont résidents au foyer, bien que rétrospectivement, ajoute-t-elle, « je ne peux pas non plus trouver une autre solution ».

Office de prières au minyan de Sandringham Gardens. (Photographe du personnel de Chevrah Kadisha)

Clive Lazar, dont la mère vit à Sandringham Gardens, a fait écho à ce propos : « Au début, j’étais en colère de ne pas pouvoir venir en visite. Mais au fur et à mesure que la crise se déroulait, j’ai réalisé qu’ils avaient fait ce qu’il fallait ».

Toutes les écoles juives d’Afrique du Sud ont été fermées trois jours plus tard, le 16 mars, et toutes les autres synagogues le 18 mars. Le 28 avril, la communauté juive sud-africaine a enregistré son premier décès dû au Covid-19, selon Wendy Kahn, la directrice du South African Jewish Board of Deputies.

Priant confinés, les fidèles de Sandringham Gardens respectent une distanciation sociale stricte, se tiennent à deux mètres les uns des autres et gardent leurs sièges et leurs livres de prières. Au fur et à mesure que les personnes proches et éloignées ont appris l’existence de leur minyan, les demandes ont afflué pour un usage particulier, à tel point qu’ils disent maintenant le kaddish pour 1 200 personnes décédées et ont nommé 15 petites filles.

« Cette pandémie nous enseigne de nombreuses leçons personnelles, spirituelles et globales, certaines douloureuses et d’autres stimulantes », commente M. Tomson. « D’une manière étrange et réciproque, les jeunes gardent leurs distances avec les personnes âgées afin que ce miraculeux petit minyan puisse s’occuper de leurs besoins spirituels. C’est un renversement complet des habitudes ».

Dans la plupart des communautés du monde entier, des dispositions ont été prises pour que les circoncisions se poursuivent, en présence d’un minyan, dans le cadre de réglementations rigoureuses de distanciation sociale. Mais aucune exception de ce type n’a été faite pour les bébés filles – qui doivent être nommés lors de la lecture de la Torah en présence d’un minyan. Le kaddish exige également un quorum de prière ; il peut être dit au nom d’une personne en deuil si celle-ci n’est pas en mesure de le faire.

Au début, les demandes de prestations du minyan « se répandaient par le bouche-à-oreille », explique M. Grauman. Quand nous avons réalisé l’importance de ce minyan, ajoute-t-il, « nous l’avons un peu fait connaître – nous l’avons mis sur Facebook et nous avons envoyé des e-mails à la communauté. Puis les gens à l’étranger ont eu vent de l’existence de ce service. Les gens avaient désespéré envie que le Kaddish soit dit… et les cérémonies destinées à nommer des bébés ont aussi décollé ».

Les demandes concernant les bébés émanent du Canada, de l’Uruguay et du Brésil, ainsi que de la population locale. Celles relatives au kaddish proviennent du monde entier, rapporte M. Grauman, les fidèles étant collectivement responsables de penser aux 1 200 noms tout en disant la prière appropriée.

Les défunts ne sont pas tous lointains et inconnus. Un des habitués de Sandringham Gardens, Shabsy Mayers, dit le Kaddish pour son ami de toujours Sol Kerzner, un magnat de l’hôtellerie qui est mort le 21 mars à l’âge de 86 ans.

Le rabbin Jonathan Fox, qui officie au minyan, dit que la petite congrégation se sent « très humble et fière de pouvoir dire le kaddish pour tant de gens. Ils se sentent privilégiés et honorés d’avoir le mérite de le faire ».

La mise en quarantaine rapide de Sandringham Gardens illustre la rapidité des mesures prises dans l’ensemble de la communauté juive sud-africaine pour contrecarrer la propagation du virus. En observant les effets de la pandémie à l’étranger, les dirigeants de la communauté ont mis en place des forums pour décider de la meilleure façon de protéger les activités éducatives, religieuses et sociales, a déclaré Mme Kahn, du Board of Deputies. « Nous avons tenu compte de la manière dont les communautés juives dans des pays comme le Royaume-Uni, les États-Unis et la France luttaient, en particulier en raison des taux élevés de transmission lors des événements juifs ».

La communauté a également demandé l’avis d’experts, notamment du professeur Barry Schoub, fondateur et ancien directeur de l’Institut national des maladies transmissibles, et du Dr Richard Friedland, PDG de Netcare Hospitals, a déclaré Mme Kahn.

Wendy Kahn. (Capture d’écran sur YouTube)

Elle s’est également attachée à tenir les Juifs sud-africains informés de la situation. « L’une des composantes importantes de notre stratégie a été, dès le début, d’établir une plateforme Covid-19 en ligne pour tenir la communauté pleinement informée et éduquée. Toutes les communications et les lignes directrices ont été partagées avec la communauté par le biais de ce forum », a-t-elle déclaré. « Une ligne d’assistance téléphonique a été mise en place avec notre expert, le professeur Schoub, pour répondre aux questions des organisations communautaires et des membres de la communauté. Au fur et à mesure des besoins, des podcasts réguliers ont été mis en ligne, traitant de questions médicales ainsi que de questions de santé mentale, pour lesquelles nous avons fait appel à des professionnels compétents ».

Les dirigeants de la communauté savent qu’il n’y a pas de place pour la complaisance, comme l’a rappelé le premier décès survenu cette semaine dans la communauté. Au 29 avril, l’Afrique du Sud avait enregistré 93 décès et quelque 5 000 cas confirmés de Covid-19. « Nous sommes pleinement conscients que la pandémie a à peine commencé en Afrique du Sud », a déclaré Mme Kahn. « Les experts du gouvernement sont clairs sur le fait que nous avons un long et difficile chemin à parcourir. Nous ne nous faisons pas d’illusions ».

Et si le minyan de Sandringham Gardens est ravi d’aider la communauté dans son pays et à l’étranger, le sentiment général, selon M. Grauman, est qu’“ils seront sans doute plus heureux lorsque tout reviendra à la normale – et que les personnes en deuil pourront dire le kaddish pour leurs propres parents, et que les parents pourront nommer leurs propres enfants”.

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