Karin Prien, petite-fille de survivants de la Shoah, en lice pour la présidence allemande
La ministre affirme que sa politique et son identité publique sont façonnées par sa "biographie juive"
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JTA – Dans l’Amsterdam de l’après-guerre, les étagères des parents de Karin Prien regorgeaient d’ouvrages d’auteurs juifs tels que Philip Roth, Saul Bellow et Isaac Bashevis Singer. Elle était encore enfant lorsque sa famille a quitté cette ville animée et multiculturelle pour s’installer à Neuwied, une petite ville de Rhénanie, où leur vie sociale juive est devenue plus limitée. En Allemagne, sa mère craignait de revendiquer publiquement ses origines juives dans le pays qui avait perpétré la Shoah.
Cinquante ans plus tard, Karin Prien est ministre fédérale issue de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) au Parlement allemand et l’une des personnalités politiques les plus influentes du pays. Elle est également la première personne d’origine juive à diriger un ministère allemand depuis la Seconde Guerre mondiale.
« Le fait que je sois une personne avec une biographie juive est quelque chose d’inhabituel en Allemagne », a déclaré Karin Prien à la Jewish Telegraphic Agency lors d’une réception à New York ce mois-ci. « Ce n’est pas normal. »
Elle est aujourd’hui en passe de réaliser une autre première : elle apparaît comme une candidate potentielle pour succéder au président fédéral Frank-Walter Steinmeier lors de l’élection de 2027.
Si Prien remportait l’élection présidentielle, elle serait la première personne d’origine juive à la tête de l’État allemand. Contrairement à la chancellerie, la fonction de président fédéral est avant tout honorifique, mais elle reste importante.
« Le développement de l’amitié germano-juive telle que nous la connaissons aujourd’hui, certains le décrivent comme un miracle », a-t-elle déclaré. « Mais il y a encore un manque de normalité dans les relations entre les Juifs allemands et les Allemands non juifs. Je pense que cela reste exceptionnel lorsqu’une personne juive, ou une personne avec une biographie juive, occupe une fonction politique de premier plan en Allemagne. »
Fervente partisane de la démocratie libérale et soutien d’Israël à une époque où la confiance dans ces deux piliers est en recul, Prien représente l’aile libérale de la CDU (centre-droit) en tant que ministre de l’Éducation, de la Famille, des Personnes âgées, des Femmes et de la Jeunesse.
« Ce serait un symbole très fort si une personne juive devenait présidente de l’Allemagne en 2027 », a déclaré Prien.
Âgée de 61 ans, Prien est née à Amsterdam. Ses grands-pères maternel et paternel étaient tous deux des survivants de la Shoah. Elle s’identifie comme une personne ayant une « biographie juive ». Ni sa grand-mère maternelle ni sa grand-mère paternelle n’étaient juives, ce qui signifie que, selon les interprétations strictes de la loi juive, elle n’est pas considérée comme juive.
Des membres de sa famille des deux côtés ont toutefois été persécutés en raison de leur héritage juif. Elle a été élevée dans la culture et la littérature juives et porte un collier avec une étoile de David lors de ses apparitions publiques. Depuis 2018, elle préside le Forum juif de la CDU, un groupe qui lutte contre l’antisémitisme et assure la liaison entre la communauté juive et le parti.
Karin Prien n’est pas croyante, mais elle décrit son enfance et celle de ses parents comme imprégnées de culture juive. Ses parents, par exemple, jouaient au tennis au sein du club Maccabi pendant leur jeunesse à Amsterdam. Lorsqu’elle avait environ 16 ans, sa mère a surmonté ses réticences et lui a offert un collier avec une étoile de David, qu’elle porte sur son portrait officiel au Parlement.
« Je veux normaliser le fait de porter des symboles juifs », déclare Prien. « C’est en quelque sorte une prise de position. »
Une telle normalisation s’est produite au niveau institutionnel au Parlement allemand, qui a récemment organisé une exposition mettant en avant ses membres ayant des « biographies juives », depuis ses débuts jusqu’à sa reconfiguration après l’ère nazie. Dans ce dernier cas, certaines personnes d’origine juive ont servi au sein du gouvernement aux côtés de membres du même parti qui les avaient persécutées.
Le 11 mars, Prien a rencontré plusieurs dirigeants d’organisations juives américaines et européennes à la résidence officielle du consul allemand à Manhattan afin d’entendre leurs préoccupations. (Après sa visite à New York, Prien s’est rendue à Washington, où elle a visité le United States Holocaust Memorial Museum.)
« J’ai vraiment apprécié qu’elle prenne le temps de rencontrer le Congrès juif mondial et d’autres organisations juives », a déclaré Lauren Rose, directrice exécutive du bureau exécutif du Congrès juif mondial. « Cela montre encore davantage l’engagement crucial de l’Allemagne à prendre réellement au sérieux les préoccupations des communautés juives. »
Prien a longtemps affirmé que sa décision de s’engager politiquement était « étroitement liée » à l’histoire et à l’expérience de sa famille pendant la Shoah.
Du côté de sa mère, elle est l’arrière-arrière-petite-fille d’un éminent commerçant de Düsseldorf, Salomon Hartoch, propriétaire du grand magasin Hartoch, dont les descendants avaient émigré aux Pays-Bas en 1935 pour échapper aux persécutions. Du côté de son père, elle est la petite-fille d’un avocat juif de Prague.
« Mes parents ont été, en quelque sorte, déracinés, et je considère comme un immense privilège de vivre dans un pays libre où je me sens désormais profondément enracinée », confiait-elle au journal juif allemand Jüdische Allgemeine en 2019.
Après le pogrom meurtrier perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023, qui a déclenché une guerre de plus de deux ans à Gaza, ce lien n’a fait que se renforcer lorsqu’elle a constaté une montée de l’antisémitisme et de l’extrémisme en Allemagne et dans le monde.
« Je constate que les idéologies autoritaires attirent les gens », a confié Prien à la JTA. « Et elles deviennent de plus en plus attrayantes. Et pas seulement en Allemagne, mais aussi dans d’autres démocraties libérales. »
L’une de ces menaces croissantes émane de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), un parti politique d’extrême droite désormais classé comme groupe extrémiste par l’Allemagne. Prien a déclaré qu’elle émigrerait, peut-être en Israël, si l’AfD accédait au pouvoir en Allemagne.
Elle s’est rendue en Israël pour la première fois en octobre 2025, peu après la libération des derniers otages israéliens enlevés par le Hamas deux ans plus tôt. Lors de ce séjour, elle a visité le mémorial de la Shoah de Yad Vashem.
Depuis le 7-Octobre, l’Allemagne a affiché un soutien indéfectible au droit d’Israël à se défendre, tout en rejetant les allégations selon lesquelles Tsahal aurait commis un génocide à Gaza. Néanmoins, face au tollé suscité par la guerre, Berlin a fait part de ses inquiétudes concernant les victimes civiles et a, pendant un temps en 2025, suspendu les exportations d’armement vers Israël susceptibles d’être utilisées dans la bande de Gaza.
« Il est important d’expliquer aux Allemands que, pour le peuple israélien, [le droit à l’autodéfense] est avant tout une question de survie », a déclaré Prien. « Cela ne signifie pas pour autant que moi-même ou le gouvernement allemand approuvons chaque décision prise par le gouvernement israélien. »
Elle a ajouté que « le respect du droit international est un principe très important pour nous en Allemagne ».
En tant que ministre de l’Éducation, Prien considère l’éducation comme un levier essentiel face à l’intérêt croissant pour l’autoritarisme à l’échelle mondiale. Elle a promu un programme éducatif fédéral intitulé Demokratie leben! [« Vivre la démocratie ! »]), qui vise à prévenir l’extrémisme et à renforcer la démocratie.
Mais avant tout, elle souhaite montrer aux citoyens allemands qu’une démocratie libérale peut fonctionner.
« Nous devons faire comprendre que c’est un véritable privilège de vivre dans une société libre, que les conséquences de l’abandon de la liberté sont graves et qu’il vaut la peine de se battre pour une démocratie libérale », a-t-elle déclaré.
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